﴾ Chapitre 23.1 ﴿ : Les roses noires
Face à la charge furieuse d’Astrid et la foudre qui crépitait à chaque coup, la marionnette de Diana Vareth n’eut d’autre choix que de reculer. Lorsque son pied toucha le sol, celui-ci se liquéfia en une mare de ténèbres. Une chaîne noire en jaillit, vive comme un serpent, et s’enroula autour du poignet de l’anima. Les flammes d’éther qui pulsaient en son cœur s’intensifièrent tandis qu’il la brisait aussi aisément que du verre. Une dizaine d’autres la remplacèrent dans la seconde, immobilisant ses membres.
Telle l’Ombre que l’on attendait de lui, Jonas jaillit dans son angle mort et frappa d’estoc, droit au cœur. Furieuse, la statue pivota sur elle-même et, malgré ses entraves, balaya l’Héritier des Valor d’un violent revers de son bouclier grêlé d’impacts de balle.
Le choc repoussa le jeune noble qui roula dans la poussière sur plus de six pieds. Il chercha à se relever immédiatement, en vain. La mâchoire contractée, il jura entre ses dents tandis qu’une vive douleur s’emparait de ses côtes. Ces mêmes côtes qui l’avaient trahi quelques jours plus tôt lorsque la section treize avait échappé de justesse à la mort. Ces mêmes côtes qu’il avait décidé d’ignorer lorsqu’il avait repris l’entraînement contre l’avis de leur médecin de famille.
Sous ses yeux, Astrid poursuivit ses assauts avec toute la hargne qu’il lui connaissait. En l’absence de ses Égides, la section n’avait pas d’autre choix que l’attaque pour seule défense. La Veilleuse aux cheveux de lin incarnait à la perfection cette approche. Dans un cri rageur, elle détourna la trilame de l’anima et, de ses deux haches, frappa sa jambe avec la force d’un bélier. L’armure ploya sous l’impact. Le genou de la statue s’affaissa. Contrainte de lever son bouclier pour se protéger des tirs d’Anya et de Talya, elle demeura aveugle à la véritable menace.
Sur le métal de son heaume, la silhouette d’Asha apparut. Elle dépassa Astrid avec la grâce féroce d’un oiseau de proie, les pieds glissant sur le sol, portés par les bourrasques de son Sigma. Sa lance fendit l’air et trouva le défaut de la cuirasse pour s’enfoncer profondément dans la poitrine flamboyante de l’anima. Son cœur éclata en morceaux dans une grande gerbe azurée et l’éther qui courrait sur son armure la quitta. L’assemblage s’effondra sous le dôme du terrain d’entraînement, inerte.
Le vacarme de l’affrontement s’éteignit. Il ne resta bientôt plus que le souffle court et irrégulier des combattants. Autour de Jonas, la tension reflua comme la marée. Zaïd relâcha ses épaules dans un soupir, les mains sur les genoux. Asha s’appuya sur sa hampe et, d’un sourire complice, entrechoqua son gantelet avec celui d’Astrid. Derrière elles, Talya et Anya remettaient leur fusil à l’épaule. Sur leurs visages, Jonas devinait leur fierté et une confiance grandissante malgré la fatigue. L’embuscade qu’ils avaient essuyé sur le chemin du retour avait au moins eu un point positif : la section avait à présent trouvé ses marques, parvenait à se coordonner sans un mot, à combattre en ne faisant qu’un.
Jonas aurait dû se réjouir de cette unité avec ses camarades. Il aurait dû savourer cette symbiose naissante. Le professeur Vareth ne les avait pas ménagés, après tout. Elle avait encore accru la force de l’anima et pourtant, la section s’en sortait brillamment. Mais rien à faire. L’héritier des Valors ne parvenait pas à se figurer dans cet ensemble. Car si les autres Etherios avaient appris à se battre avec une telle synergie, c’était parce qu’on les y avait contraint. Ils n’avaient pas eu d’autre choix que celui d’essayer de survivre dans un combat qui aurait tous pu les anéantir. Un combat qui, pour Jonas, portait l’empreinte indélébile de son propre sang. C’était la signature de Zane qui les avait précipités dans cet enfer.
Jonas savait pertinemment que son frère aîné ne lui accordait à présent que bien peu d’estime. Il avait même fini par accepter l’idée qu’il ne serait jamais à sa hauteur, qu’il demeurerait à jamais dans son ombre. Mais de là à s’imaginer que Zane lui fasse courir un tel risque… Cette trahison rongeait Jonas de l’intérieur. Une culpabilité d’autant plus forte que le souvenir de l’embuscade ne cessait de lui renvoyer sa propre impuissance au visage. Au cœur du chaos, il n’avait pas été la lame décisive qu’un Valor aurait dû être. Il avait été incapable de peser sur l’issue de l’affrontement. Pire encore, il avait été un fardeau pour les autres.
Son regard glissa vers la carcasse fumante qui lui faisait face. Il se releva péniblement, le visage perlé de sueur, et s’en approcha. Son reflet sur le métal lui imprima le goût amer de l’échec au fond de la gorge. Une fois de plus, il avait été balayé, inutile. Zaïd lui avait offert l’ouverture parfaite en clouant l’anima sur place, et malgré cela, Jonas avait été incapable de la concrétiser.
Il observa ses compagnons d’arme se regrouper sur le bord du terrain pour se laisser tomber un à un sur les bancs de chêne qui bordaient les murs. Ses épaules s’affaissèrent d’elle-même. Un grognement silencieux mourut sur lèvres tandis que sa douleur aux côtes irradiait de plus belle. Sa main valide se crispa sur son plastron, tremblante. Les dents serrées, il ravala sa souffrance. S’écouter aurait signifié stagner. Jonas devait progresser, quoi qu’il lui en coûte. Un Valor ne pouvait pas être le poids mort de sa section.
Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre les autres, un masque de marbre sur le visage, une vague de soulagement inattendue se diffusa sous sa peau. Une lueur bleutée s’empara de ses pupilles lorsqu’il se retourna.
— La douleur se réveille ? lui demanda Anya, le regard empli de sollicitude.
Prit au dépourvu, Jonas ne lui répondit pas. Il se contenta d’un hochement sec de la tête et profita de ces quelques secondes où son mal ne semblait plus qu’un lointain souvenir. L’éther qui se diffusait par vague sur les inclusions de lapis de son armure finit par s’éteindre. Anya retira sa main, les lèvres pincées en une moue inquiète.
— Tu dois te reposer, Jonas. Je peux te soulager, mais si tu ne laisses pas ton corps récupérer, ce ne sera jamais que temporaire. Tu risques de finir par en payer le prix fort.
Jonas détourna les yeux. Il refusait la honte qui le calcinait de l’intérieur : celle d’attirer une pitié que son orgueil ne savait tolérer.
— Nous avons tous failli le payer, ce prix, répliqua-t-il d’une voix sourde. Je n’ai plus le luxe de me ménager. Si je dois briser chaque os de ce corps pour être à la hauteur, alors qu’il en soit ainsi.
Anya laissa échapper un court soupir. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que le reste de leur section, occupé à retirer leurs armures sur les bancs, ne pouvait pas les entendre.
— Tu te trompes de combat, Jonas, devina-t-elle avec une douceur désarmante. Ce n’est pas juste ta frustration du combat qui te pousse à te faire du mal. Tu te sens coupable pour ce qui est arrivé. Responsable pour la signature du commandant Zane.
Le prénom de son frère claqua aux oreilles de Jonas avec plus de force qu’il ne voulut bien l’admettre. La fatigue qui creusait son visage n’avait désormais plus rien de physique. Une part de Jonas maudit Anya pour sa capacité à lire à travers lui.
— C’est ma famille qui vous a envoyés dans ce bourbier, lâcha-t-il avec rancœur. C’est votre sang qu’ils ont sur les mains, et je n’ai rien fait pour les laver. Si je ne suis pas capable de vous être utile, là-dehors, si je ne suis même pas en mesure de résister à un pantin de métal, alors qu’est-ce ce que cela fait de moi ? Qu’est-ce que ma présence ici signifie, au juste ?
— Elle signifie que tu n’es pas lui, trancha fermement Anya.
Surprit par l’assurance dans sa voix, Jonas la regarda enfin.
— Personne ici ne te tient rigueur des actes d’un autre, assura-t-elle. Tu t’es battu avec nous. Tu as saigné avec nous. C’est la seule chose qui nous importe, et la seule dont on se souviendra.
Elle lui offrit un sourire réconfortant auquel le jeune noble ne fut pas insensible.
— Laisse-toi du temps. N’aggrave pas tes blessures pour racheter une faute que tu n’as pas commise. Quant au reste… ne te prend pas trop la tête. Tu n’as pas besoin d’éther pour être déjà une redoutable lame et un compagnon de confiance. Ton Sigma finira par se manifester.
Jonas resta interdit une fraction de seconde. Il aurait pu la corriger, mais à la place, il se contenta d’esquisser un sourire de façade, l’air résigné.
— Merci, Anya. J’imagine qu’il faut juste être patient.
Il accompagna ses paroles d’un court signe de tête et se détourna de la conversation pour rejoindre à son tour les bancs de chêne où le reste de la section reprenait son souffle. Zaïd dénouait les bandages poisseux de ses avants-bras. Astrid inspectait le fil à peine ébréché de ses haches, là où l’impact avait fait ployer le métal de l’anima. Asha et Talya discutaient en souriant. Lorsque Jonas vint s’asseoir à l’autre extrémité du banc, le regard de cette dernière glissa sur lui. Il n’y prêta pas attention et posa sa rapière à ses pieds dans un soupir avant de commencer à déverrouiller ses brassards. Il les posa sur le bois, si usé qu’il pensait ces bancs plus anciens encore que le reste du bâtiment.
— Par Aelion ! souffla Asha en s’essuyant le front d’un revers de manche. Je suis épuisée… Combien de temps on a mis ?
— Je dirai un bon quart d’heure, lui répondit Astrid.
Asha acquiesça, réjouie. La Veilleuse posa les yeux sur les débris de l’anima au centre de l’arène et un petit rire lui échappa. Un rire qui sonnait clair, fier, mais surtout un rire que Jonas sentait teinté d’une pointe de nostalgie.
— Si mon grand-frère pouvait nous voir, ajouta-t-elle avec une douceur inhabituelle, il n’en croirait pas ses yeux.
Astrid cessa l’inspection de ses armes.
— Un passionné de combat ton frangin ?
Asha caressa machinalement la hampe de sa lance. Une mélancolie discrète effleura son visage.
— On peut dire ça comme ça, confirma-t-elle. Il s’est présenté à la Sélection il y a quelques années. C’était son rêve de devenir Etherios alors… je suis certaine qu’il aurait adoré tout ça. J’espère qu’il sera fier de moi quand je le reverrai.
— Il n’a pas réussi ? s’enquit Astrid qui, comme chacun d’eux, avait conscience des nombreux rêves brisés que la Sélection laissait dans son sillage.
— Non. Lui aussi a fait le choix d’aider quelqu’un, mais à l’inverse d’autres comme Félix, cela ne lui a pas ouvert de porte. Il a manqué de chance.
— Et il n’a pas réessayé depuis ? demanda Zaïd en se massant le poignet.
— Il n’en a pas eu le luxe, corrigea Asha avec une pointe d’amertume. Mon père s’est fait vieux alors… il a ravalé sa déception et laissé ses chances de devenir Etherios de côté pour reprendre l’exploitation de notre ferme.
Elle leva son arme et posa le manche devant elle.
— C’est lui qui m’a appris à manier ça, expliqua-t-elle. Enfin… c’était avec une fourche. Il m’entraînait les soirs après les récoltes.
Depuis sa place, Jonas surprit le respect qui passa sur le visage d’Astrid.
— Ton frère est un homme bon, finit-elle par répondre. Tu te bats pour honorer sa part. Il sera fier de toi, tu peux en être sûre.
Asha prit une bonne inspiration et redressa le menton avec fierté.
— Oui, assura-t-elle. Je me bats pour lui, et pour montrer à tous que ceux qui ont les mains dans la terre ont autant de valeur que les autres.
La Veilleuse marqua une courte pause durant laquelle son regard s’attarda sur la posture courbée de Jonas. Ce dernier le soutint quelques instants, les bras sur les genoux, avant de détourner les yeux sur le fil de sa propre lame. L’héritier des Valor repensa à leur échange tendu sur le chemin de Caledor. Il s’était toujours figuré que le poids des responsabilités et le sens absolu du devoir familial incombait naturellement à la noblesse. Cette conviction s’ébranlait, jour après jour. Après le témoignage d’Asha, de Félix et de ceux qui partageaient à présent son quotidien, il réalisait peu à peu que ceux d’en bas portaient eux aussi leur propre fardeau. Une pression certes différente, mais dont le joug lui paraissait soudain d’une ironique familiarité.
— Et vous ? demanda finalement Asha en s’adressant au reste de ses camarades. Si on met de côté l’envie de mourir jeune, qu’est-ce qui vous a poussé à venir risque votre peau dans cette galère ?
Face à la question, la section se dévisagea, cherchant à savoir qui se lancerait en premier. Zaïd acheva de refaire ses bandages et se résigna.
— Montrer que je vaux mieux que ma famille, lança-t-il d’un ton lapidaire. Je veux prouver que je ne suis pas mon père, que je refuse ses méthodes. C’est une raison suffisante pour risquer ma vie, je suppose.
Jonas l’observa sans commentaire tandis qu’il baissait la tête vers les pavés. La section n’ignorait rien de l’identité du père de Zaïd et de sa réputation. Face au rejet de son héritage et la hargne qu’il avait pu mettre dans leur combat, Jonas se sentit un peu idiot d’avoir qualifié Zaïd de malfrat. Peut-être que pour un Basara, il avait finalement plus de valeur que Jonas ne l’avait escompté.

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