﴾ Chapitre 24.1 ﴿ : Le sang et l'obsidienne
Pour Adrian, rien n’irritait plus l’esprit qu’un rouage forcé de tourner à vide. Assis à l’une des tables d’étude de la bibliothèque du Célestium, il tâchait de prendre son mal en patience en lissant machinalement du pouce le bord écorné d’un petit morceau de parchemin. Zaresan le lui avait remis le matin même, après l’avoir trouvé glissé sous leur porte.
Bibliothèque, une heure avant le couvre-feu.
Le message tenait en une ligne, griffonnée à la hâte. Il s’achevait sur un « C » majuscule dont la boucle montante et soignée n’avait pas laissé longtemps la place au doute. Adrian avait vu cette même écriture à plusieurs reprises dans le carnet de note de Charlotte, la technicienne qui l’avait surpris en train de fouiner dans son laboratoire. Toute la journée, il n’avait pas pu s’ôter de la tête la possibilité qu’elle veuille le revoir pour lui laisser une chance de travailler une fois encore sur son plus grand projet. Il s’était replongé dans ses propres recherches, avait exhumé de vieilles expériences, envisagé de nouvelles hypothèses qu’il avait compilé dans le dossier posé devant lui. Il avait même pris le risque de manquer l’entraînement du jour. Si Lily l’apprenait, Adrian pouvait dire adieu à cette vie. Mais qu’importe, le jeu en valait la chandelle. Tant qu’il pouvait trouver un moyen de réduire durablement la Soif, il acceptait n’importe quelle punition, même une semaine intensive d’entraînement s’il le fallait. Il était prêt. Il ne manquait que Charlotte.
La grande horloge de la bibliothèque avait égrené l’heure du rendez-vous depuis déjà plus de vingt minutes à présent, et la chaise face à lui restait désespérément vide. Adrian ravala un soupir. Avait-elle changé d’avis ? Avait-elle mesuré les risques encourus et choisi la prudence ? Au fond de lui, il espérait que non.
Pour tromper son impatience grandissante, il laissa son regard errer sur le sanctuaire qui l’entourait, ce chef d’œuvre de démesure qui ne cherchait qu’à humilier l’ignorance. Le marbre blanc sur le sol renvoyait la lumière dorée d’un soleil déclinant qui échappait peu à peu aux hautes fenêtres cintrées. Sur les chapiteaux des larges colonnes qui soutenaient les étages supérieurs, les figures de pierre discrètes en forme d’Arvalon semblaient observer les rares visiteurs qui s’attardaient encore entre les montagnes de grimoires. D’immenses lustres en fer forgé commençaient à s’éveiller au plafond, suspendus au bout de lourdes chaînes. Sous les dômes de verre, l’éclat bleuté des pierres d’éther prenait vie. L’azur dévorait peu à peu l’or tiède du crépuscule. Adrian observa ce lent combat avec les derniers rayons du jour se jouer sur les bois nobles et sculptés, avant qu’un claquement sec ne le fasse brutalement sursauter.
Un carnet de cuir usé venait de s’abattre sur la table. Dans les allées voisines, quelques têtes s’extirpèrent de leurs lectures pour décocher un regard outré vers l’intruse. Charlotte les ignora, le souffle court, l’uniforme légèrement négligé. L’expression sur son visage laissait supposer qu’elle aurait bien étranglé le premier venu si elle en avait eu le temps.
— Veuillez excuser mon retard, murmura-t-elle d’un ton agacé.
Elle tira la chaise, s’assit face à Adrian, déplaça méticuleusement ses notes sur le côté et rajusta les plis de sa veste, veillant à rajuster aussi bien ses épaulettes que la symétrie de ses boutons d’argent.
— J’ai dû passer davantage de temps que prévu sur les armures de votre section, grinça-t-elle. Je sais que votre sœur a insisté pour intensifier vos entraînements, mais ce serait tout de même une excellente chose, monsieur Tisseciel, si vous pouviez rappeler à vos camarades qu’une armure d’Etherios a été pensée pour dévier les coups en cas d’urgence, pas pour servir de bélier contre un anima.
Pris de court par cette interruption et par l’autorité féroce que la technicienne dégageait, Adrian rentra les épaules.
— Je… je leur ferait passer le message, bredouilla-t-il d’une petite voix.
— Je suppose que si vous êtes ici, c’est que vous avez bien eu mon message.
Adrian hocha la tête, impressionné. Il y avait dans la voix de Charlotte une autorité qui ne s’embarrassait pas qu’il soit un Etherios. Quelque part, et même s’il aurait souhaité éviter de trinquer pour les autres, Adrian fut rassuré de savoir que cette barrière était déjà tombée. Cela rendrait une éventuelle collaboration plus aisée.
Charlotte attrapa sa queue de cheval d’un geste habitué et la resserra d’une traction si violente qu’Adrian se demanda brièvement si elle parvenait encore à sentir son propre cuir chevelu. Son agacement sembla néanmoins se dissiper dans l’instant. Elle ferma les yeux, poussa un très court soupir, puis inspecta méthodiquement les alentours, veillant à balayer les balcons supérieurs à la recherche de la moindre oreille indiscrète. Satisfaite, elle se pencha en avant. Ses yeux clairs se plantèrent dans ceux d’Adrian. L’heure n’était plus à l’entretien des équipements, mais à des choses bien plus sérieuses.
— J’ai réfléchi à votre proposition, expliqua-t-elle. J’ai passé en revue mes travaux et ce que vous aviez souligné l’autre jour. Je reste sceptique, mais une part de moi pense que nous pouvons peut-être réussir, et si c’est le cas, nous pourrions en effet aider beaucoup de monde.
Elle marqua une courte pause et jaugea une dernière fois sa détermination.
— Je suis d’accord pour travailler avec vous, monsieur Tisseciel. Cependant, ce sera à mes conditions.
Un sourire involontaire effleura les lèvres d’Adrian. Malgré la sévérité du ton de la jeune femme et la menace latente qu’elle laissait peser sur chaque syllabe, une onde de jubilation chassa sa fatigue.
— J’accepte, répondit Adrian sans la moindre hésitation.
Charlotte ne partagea pas son enthousiasme. Elle croisa simplement les mains sur la table.
— Premièrement, entama-t-elle. Êtes-vous croyant, monsieur Tisseciel ?
La question prit Adrian au dépourvu. Lui tendait-elle un piège ? Il cligna des yeux, nerveux.
— Je l’ai été, avoua-t-il sur la défensive. Je ne vois pas le rapp…
— Parfait, trancha-t-elle. L’aveuglement spirituel est une perte de temps, mais il a l’avantage d’occuper les autres. Les offices du soir vident presque totalement les couloirs des laboratoires. Nous nous y retrouverons les jours de messe, exactement deux heures avant le couvre-feu. Pas avant. Pas après.
Adrian dût admettre la logique de la démarche. Il hocha la tête.
— Deuxièmement, poursuivit Charlotte en baissant la voix d’un cran. Silence absolu. Ce que nous nous apprêtons à faire n’est pas seulement risqué, cela constitue un crime aux yeux du Collégium et une hérésie à ceux de l’Ordre. Si l’un de leurs dignitaires apprend que des expériences clandestines sont menées ici, au Célestium et sans leur accord… je ne vous fait pas un dessin. Nous ne serons pas simplement renvoyés, nous avons de bonnes chances de disparaitre. Vous comprenez la nuance ?
— Je la comprends, assura Adrian.
— Cela nous amène au troisième point, enchaîna la technicienne avec un pragmatisme froid. S’il y a la moindre possibilité de fuite, le moindre soupçon nous concernant, l’autre doit en être immédiatement informé. Si l’un d’entre nous venait à tomber, il couvrira le second. Je nierai formellement votre implication, et j’attends de vous que vous fassiez de même à mon égard.
Adrian soutint son regard et accepta. Il préférait éviter de penser aux conséquences s’ils étaient découverts. Les enjeux de ce projet dépassaient tout ça.
— Quatrièmement. Pas de zèle. Vous connaissez la nature instable de l’éther. Vous m’avez dit avoir travaillé des années sur ce sujet, tout comme moi, vous saurez donc vous contenter d’avancer à pas de loup pour écarter tout risque d’accident. L’attention serait notre pire ennemie. Qu’importe l’ingéniosité de nos hypothèses ou la fulgurance de nos futures découvertes, nous n’avons pas le droit à l’erreur.
Charlotte laissa planer un court silence, comme si elle cherchait à s’assurer que le poids et la nécessité de telles contraintes s’imprimait bien dans l’esprit bouillant d’Adrian.
— C’est bien compris, monsieur Tisseciel ?
— C’est très clair, confirma Adrian en s’adossant à sa chaise. J’accepte ces termes, mais j’aurai moi aussi une condition à ajouter.
Le visage de la technicienne se crispa aussitôt. Une lueur de méfiance se ralluma dans son regard.
— Laquelle ?
Adrian se gratta nerveusement la nuque, mal à l’aise.
— Je ne suis pas habitué à ce que l’on m’appelle comme vous le faites. C’est un peu gênant pour être honnête. Je ne mérite pas ce respect, et je ne connais même pas votre nom, alors… si on doit travailler et prendre un tel risque ensemble… je me disais que l’on pourrait peut-être s’appeler par nos prénoms et se tutoyer.
La surprise s’empara des traits de Charlotte qui, sans doute habituée aux rapports hiérarchiques stricts du Célestium et au gouffre qui séparait le commun des mortels des Etherios, semblait chercher l’offense. Lorsqu’elle comprit la sincérité un peu gauche d’Adrian, une légère rougeur voila le haut de ses pommettes. Elle baissa les yeux vers le cuir élimé de son carnet, tapota deux fois la couverture avec l’index puis laissa échapper un court soupire.
— Très bien, finit-elle par concéder d’un ton adouci. Si… Si tu y tiens… Adrian. Ah ! C’est Sorel, au fait.
— Hein ?
— Mon nom. Je m’appelle Charlotte Sorel.
Adrian se le répéta intérieurement. Ses lèvres s’étirèrent. Il hocha doucement la tête, chassant la dernière once de tension qui l’habitait et lui tendit une main sincère au-dessus de la table.
— Enchanté, Charlotte. Ravi de pouvoir travailler avec toi.
La technicienne hésita un court instant en baissant les yeux vers ses doigts encore marqués par la saleté des outils, avant qu’un sourire timide ne naisse sur son visage. Elle s’avança sur sa chaise et accepta sa poignée de main. La chaleur de sa peau légèrement rêche se diffusa sur celle d’Adrian. Sous les voûtes de la bibliothèque, l’instant s’étira en silence tandis qu’ils scellaient ce pacte de désobéissance. Charlotte finit par relâcher sa prise et se racla discrètement la gorge.
— Bien, reprit-elle. Maintenant que nous sommes sur la même longueur d’onde, je vous propose de profiter du temps qu’il nous reste pour mettre à plat ce que nous savons respectivement du problème, quitte à repartir des bases.

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