﴾ Chapitre 24.2 ﴿ : Le sang et l'obsidienne
Charlotte glissa la main dans la poche intérieure de sa veste et en tira un petit cylindre de verre, cerclé d’une bague de laiton, qu’elle déposa délicatement devant elle. À l’intérieur, un liquide sombre captait les lueurs azurées qui dansaient sur le plafond. Elle sortit d’une autre poche une sphère bleue qu’elle posa à quelques centimètres. Adrian fixa la fiole et les minuscules éclairs qui la traversèrent avec en tête, le souvenir du soir où il s’était introduit dans le laboratoire. Du sang d’Etherios.
— Comme vous… comme tu le sais, corrigea-t-elle après une courte hésitation, les Sphériciens étudient l’éther depuis au moins quatre siècles. Si les premières observations d’Oryzal allaient dans le sens d’une forme d’énergie vitale intrinsèquement liée au vivant, les travaux de Malcor puis de Fersen ont prouvé que l’éther ne s’y limite pas et est présent en toute chose. Toi, moi, cette table, aussi bien que l’air qui nous entoure. Ils s’accordent cependant sur la même conclusion : L’éther est instable. Ce n’est pas une énergie que l’on exploite aisément.
— Béranger, commenta Adrian pour lui-même.
— Sa théorie des résonances a beau être appliquée avec un certain succès jusqu’ici, elle reste limitée. C’est notamment la raison pour laquelle la capacité des sphères qui vous tiennent en vie est volontairement maintenue à de faibles niveaux. Cette instabilité et les risques qu’elle représente sera notre premier vrai problème.
Adrian s’adossa lentement à sa chaise et croisa les bras, les yeux dans le vague. Il songea à ses propres travaux et aux heures passées dans ses lectures.
— Lorsque j’ai étudié la question, je m’étais inspiré des essais de Melliste, réfléchit-il à voix haute. Elle avait théoriquement prouvé qu’il était possible de contenir une résonance bien au-delà du seuil critique établi par Béranger. Avec les progrès mécaniques de ces dernières années, je pensais naïvement que l’on pourrait le vérifier, voir aller encore plus loin, mais ça n’enlevait rien au fait que ce premier problème est lié au second. C’est théoriquement possible, sur une plage de fréquence restreinte.
Charlotte croisa les bras à son tour. Elle écouta Adrian avec une certaine satisfaction sur le visage, sans doute celle d’enfin pouvoir échanger avec quelqu’un capable de la comprendre, la même satisfaction qu’Adrian avait eu à lui parler la première fois.
— Fersen a établi le premier qu’une part de l’instabilité de l’éther venait du fait que celui-ci se maintient dans un état vibratoire, poursuivit Adrian. On sait aujourd’hui que l’éther dans l’air, la pierre ou l’eau oscille à basse fréquence, tandis que celui qui provient du corps humain le fait à haute fréquence. C’est cette différence qui explique l’incompatibilité qu’il a décrit entre les flux sauvages et ceux d’un Etherios par exemple.
Adrian se saisit de la sphère devant lui et la fit rouler entre ses doigts.
— Les Sphériciens contournent ce problème par une condensation forcée dans les sphères. Exactement la même qui a lieu en permanence dans tous le Célestium. Ils accroissent volontairement la fréquence de vibration des flux sauvages et lèvent ainsi l’incompatibilité avec les Etherios.
— Incompatibilité qui n’est pas absolue, opposa Charlotte.
— C’est vrai, tempéra Adrian en déposant la sphère sur la table. Miller a montré que les flux sauvages sont en réalités naturellement condensés au contact du corps. L’incompatibilité observée à l’époque par Fersen s’explique par la cinétique très lente du phénomène. C’est cette lenteur qui nous amène d’ailleurs au point central pour nos travaux : la Soif. Je n’apprendrai rien à une biologiste sur le sujet. La malédiction est une altération cellulaire qui entraîne une combustion permanente de l’éther. Cette combustion est infiniment plus rapide que la condensation naturelle. Le déficit se creuse en permanence. Puisqu’ils sont biologiquement incapables d’absorber celui de leur environnement, les Ashirs sont condamnés à arracher l’éther là où ils le peuvent. C’est à dire chez les vivants.
Adrian baissa les yeux et posa la main sur le dossier contenant ses recherches.
— L’idée que j’avais était la suivante : Puisque Miller avait montré que les flux sauvages pouvaient se condenser d’eux-mêmes, et si Melliste avait bien raison sur la possibilité de contenir une résonance bien au-delà du seuil critique, alors peut-être que j’aurais pu accélérer cette cinétique et forcer l’assimilation en augmentant drastiquement les pressions mises en jeu durant la condensation. N’importe quel gain aurait suffit à réduire la Soif.
— Ça n’a pas fonctionné, conclut Charlotte.
— Non. Les pressions nécessaires sont trop importantes. Elles n’auraient fait qu’accroitre exponentiellement le risque de résonance. Si un Etherios sous une telle contrainte avait eu recours au Sigma, les flux se seraient immédiatement désynchronisés et l’emballement aurait été inévitable. J’en ai conclu à regret qu’il valait mieux ressentir la Soif que de risquer la mort à chaque perturbation. Mais ça, c’était vrai jusqu’à ce que je lise tes notes.
Charlotte eut un court regard vers son carnet avant de revenir à son interlocuteur.
— J’ai réalisé que j’avais pris le problème à l’envers, poursuivit Adrian. Si nous souhaitons augmenter la vitesse avec laquelle les flux sauvages se condensent au contact du corps, il ne faut pas chercher à l’imposer uniquement par la force, mais avant tout par l’équilibre. Ton idée est brillante. Si nous parvenons à recréer une telle interface d’échange, nous pourrions accélérer l’assimilation de l’éther tout en contenant la résonance à des seuils raisonnables. Nous pourrions réduire la Soif, peut-être même la compenser totalement.
Charlotte laissa le silence qui suivit s’étirer quelques secondes puis saisit la fiole de sang qu’elle prit entre ses doigts. Elle observa le liquide s’écouler sur les parois, parcouru de quelques filaments azurs. Son regard sembla se perdre un instant devant elle, comme si les mots d’Adrian faisaient vibrer en elle une corde dangereusement optimiste. D’un geste mesuré, elle la déposa, glissa ensuite la main dans sa veste et en sortit deux autres objets qu’elle aligna sur la table. Le premier était une seconde fiole, identique. Elle contenait en revanche une masse solide, sombre et translucide comme de l’obsidienne. Le second était un petit coffret de métal noir.
— J’ai passé des heures à observer la réaction qui se produit lorsque le sang d’un Etherios est exposé à une source d’éther, dit-elle finalement, la compatibilité impressionnante qui se produit et la formation de ces éclairs. Ces heures se sont vites transformées en jours, puis en semaines. Savais-tu que, si on l’isole et que l’on patiente assez longtemps, cette réaction finit par disparaître ? Plus surprenant encore, le sang se vitrifie. C’est un Sphéricien assez peu connu qui a découvert ce phénomène, et curieusement assez récemment. Son nom est Coriolan. Il en a simplement tiré une conclusion fataliste qui allait dans le sens de ce qui est toujours globalement admis : Si on la laisse faire, la malédiction dévore les dernières traces d’éther jusqu’au vide absolu, ce qui résulte en une modification cellulaire violente qui transforme tout d’abord la personne infectée en Ashir, puis finit inexorablement par figer les chairs à jamais.
Elle releva les yeux vers lui, l’éclat bleu des lustres sur les pupilles et lui tendit la seconde fiole, celle qui contenait le sang vitrifié. Adrian observa les lueurs se refléter sur la surface polie avec un nœud au creux de l’estomac. Un long frisson finit par lui effleurer l’échine tandis que le souvenir de l’Eferim lui revenait en mémoire, ce malheureux soldat dont l’éther avait entièrement été arraché par les Ashirs au Gouffre Fendu. Cela expliquait leur triste sort. Il déglutit et s’apprêta à lui rendre la fiole lorsqu’il se rendit compte que Charlotte le fixait avec une expression plus déterminée que tout ce qu’il avait pu voir d’elle jusqu’ici.
— Je crois sincèrement que Coriolan se trompe, appuya-t-elle, et tous les autres avec lui. Si ses hypothèses étaient exactes, alors la combustion s’acharnerait jusqu’à l’épuisement total, ce qui veut dire qu’un Ashir privé de proies suffisamment longtemps finirait irrémédiablement vitrifié. Tu sais plus que moi encore que ce n’est pas le cas, ou nous ne mènerions plus cette guerre depuis bien longtemps.
Adrian ne répondit pas, le regard perdu sur la fiole et lui dans ses pensées. Charlotte avait raison. Il songea à l’apparence presque minérale des Ashirs que sa section avait affronté, aux différences avec ceux aperçus à la Roseraie dont la transformation était bien plus récente. Il repensa aussi aux enseignements de Diana Vareth, ce qu’elle leur avait expliqué sur la terrifiante économie d’énergie dont les Ashirs étaient capables afin, justement, d’à priori se prémunir de la Soif. Sans stimulation, les créatures sombraient dans une lenteur cadavérique, une stase, à l’image d’une hibernation pour économiser leurs dernières forces. Mais… S’agissait-il vraiment de cela ? Ou bien était-ce tout autre chose ?
— Coriolan a commis l’erreur d’isoler totalement le sang de l’extérieur, poursuivit la technicienne. Or, le vide absolu d’éther n’existe pas, il y a toujours des flux sauvages. Le sang que tu as là, je l’ai obtenu après avoir reproduit son expérience. Mais j’ai jugé bon d’en réaliser une autre.
Charlotte s’empara du coffret noir devant elle et le glissa à portée d’Adrian. Le jeune Etherios l’observa faire, perplexe. Il reconnut sans mal le même alliage qui constituait les caissons des charriots utilisés pour transporter les pierres depuis Caledor. Celui qui avait justement le bon goût de bloquer les flux d’éther.
— Je me suis demandé ce qu’il se passerait si je laissais ce même sang évoluer loin de Canaan, isolé de toutes sources d’éther à l’exception des flux sauvages. J’ai donc pris soin d’enterrer une fiole dans un bosquet, d’en placer une en haut d’un arbre, ou directement exposée en haut d’une colline. Dans les trois cas, les réactions ont été légèrement différentes, surtout en termes d’aspect, mais systématiquement, elles avaient un point commun.
Le souffle d’Adrian se raccourcit peu à peu. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Il se doutait que ce qu’elle s’apprêtait à sortir de ce coffret confirmerait la théorie qu’elle avait esquissée, et changerait sans doute la perception qu’il avait du problème. Il aurait tué pour la faire aller plus vite.
Charlotte fit sauter le loquet dans un cliquetis sec puis souleva le couvercle. Elle en tira une troisième fiole qu’elle posa très délicatement au centre de la table. À l’intérieur, le sang était exactement dans le même état que la précédente.
— Je l’ai récupéré ce matin et placée dans cette boîte, expliqua-t-elle. L’isolement complet n’a pas encore eu le temps de conduire au même résultat.
Adrian fronça les sourcils, circonspect. Quelle différence ? songea-t-il. La masse sombre et figée ressemblait à s’y méprendre à l’éclat d’obsidienne qu’elle lui avait présenté un peu plus tôt. Rien ne paraissait distinguer cette expérience de celle de Coriolan. Il releva les yeux vers Charlotte, une question au bord des lèvres, mais cette dernière l’arrêta d’un mouvement de la main. D’un regard, elle l’invita à reporter son attention sur le cylindre.
Perplexe, Adrian s’exécuta. Il s’avança sur sa chaise, posa la tête sur ses mains et attendit. De longues secondes passèrent en silence. Autour d’eux, quelques personnes quittèrent la bibliothèque. Adrian commençait à douter que quelque chose se produise lorsque, soudain, il vit un minuscule éclat entre les reflets bleutés que les lustres projetaient sur la surface polie du verre. Un deuxième ne tarda pas à luire faiblement au centre de la pierre noire. Adrian tressaillit avec une appréhension grandissante.
De minuscules filaments s’étirèrent paresseusement, s’éveillant les uns après les autres, avant qu’un premier arc ne vienne crépiter faiblement à la surface, bientôt suivi d’un second. Le bloc d’obsidienne sembla ensuite se craqueler, puis commença à ramollir. Il fondit peu à peu en laissant un fluide pourpre et visqueux s’écouler le long des parois incurvées de la fiole. Au contact des flux d’éther du Célestium, le sang sortait de sa stase.
— Dans les bonnes conditions, la cristallisation est réversible, conclut Charlotte avec assurance.

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