﴾ Chapitre 24.3 ﴿ : Le sang et l'obsidienne
Les lèvres d’Adrian se décollèrent. Dans sa tête, questions et déductions s’emmêlèrent.
— Ça expliquerait comment les Ashirs peuvent sortir de leur stase, réfléchit-t-il à haute voix en se saisissant de la fiole où coulait désormais un sang parfaitement liquide. Ça veut dire qu’ils sont capables de modifier leur métabolisme en l’absence d’éther pour se préserver, et de s’éveiller à la moindre trace de celui-ci.
— C’est bien plus que ça, en réalité, lui avoua Charlotte avec une certaine gravité dans la voix.
Adrian plissa les yeux en une moue circonspecte. La compréhension de ce phénomène était déjà une avancée majeure pour leur projet. Quelle pièce maîtresse Charlotte pouvait-elle bien encore garder dans sa manche ?
— Ce que je disais précédemment reste vrai, reprit la technicienne. Même à l’arrêt, un organisme continue de consommer de l’énergie. S’il n’est pas alimenté d’une quelconque façon, il finit irrémédiablement par mourir. Cela veut dire qu’après plusieurs décennies, certains Ashirs auraient dû épuiser leurs ultimes réserves et se vitrifier. À ma connaissance, personne n’a jamais observé une telle chose se produire. On pourrait aussi penser que leur métabolisme ralentit suffisamment pour s’équilibrer avec la condensation décrite par Miller, mais ça ne colle pas. Sa cinétique est infiniment trop lente. On peut donc raisonnablement supposer que si les Ashirs parviennent à survivre, c’est bel et bien qu’un équilibre existe quelque part.
Adrian lui accorda la logique du raisonnement. Mais alors, de quel équilibre parlait-elle ? Comme si Charlotte avait deviné sa question, elle posa une main sur son carnet quelques secondes.
— Mes hypothèses ne me viennent pas de nulle part. Lors de la cristallisation comme de la fusion, j’ai pu observer ce que je pense être l’apparition d’une phase extrêmement brève à la surface de la matière. Il y a fort à parier que des échanges de flux se poursuivent entre le sang et l’extérieur et que, temporairement du moins, les flux s’harmonisent. Je pense très sérieusement que les Ashirs sont capables de modifier suffisamment leur métabolisme pour se nourrir des flux sauvages et compenser pleinement la Soif.
Le silence qui emplissait la bibliothèque sembla soudain peser un peu plus sur les épaules d’Adrian. Sous sa peau, un frisson grisant rampa. Charlotte poussa toutefois un soupir et retira sa paume du cuir de la couverture. Son visage se para de frustration.
— Malheureusement, je n’avais ni le temps ni les connaissances suffisantes pour vérifier cette théorie et étudier cette interface. J’avais perdu espoir de pouvoir le faire un jour… jusqu’à ce que tu entres dans l’équation.
Charlotte plongea son regard dans celui d’Adrian. Le jeune Etherios y lut un étrange mélange de détresse et d’espoir qui le saisit aux tripes. Un vertige le gagna, tandis que les pièces du complexe puzzle s’emboîtaient une à une. Si une interface d’équilibre pouvait réellement se créer de manière naturelle, alors l’idée qu’il nourrissait depuis le début pouvait fonctionner. Ils pourraient bel et bien concevoir un dispositif fonctionnel, capable d’assimiler les flux sauvages et de combattre la Soif. Mais comme Charlotte le lui avait dit, il s’agissait de bien plus que cela. Il repensait déjà à leur échange précédent dans le laboratoire et à cette idée folle qu’il avait formulé un peu à la hâte, avec cette fois-ci, l’intime conviction de pouvoir réaliser l’impossible.
— Si le corps est réellement capable de s’adapter dans un sens puis de revenir à son état d’origine alors cela voudrait dire que l’altération cellulaire elle-même n’est pas définitive, raisonna-t-il dans un murmure. Si nous parvenions à concevoir une telle interface et à y injecter une importante quantité d’éther, nous pourrions forcer l’inversion du processus. Nous pourrions…
Adrian releva la tête, le cœur battant sourdement contre sa poitrine.
— Nous pourrions guérir la malédiction.
Charlotte acquiesça. Guérir les Etherios, rendre aux Ashirs leur humanité, mettre fin une fois pour toute aux quatre siècles de guerre que menait Canaan depuis la Chute… La perspective d’une telle découverte écrasa Adrian. Pourtant, l’engouement qui s’emparait de lui retomba. Il fronça les sourcils et s’adossa à sa chaise, les bras croisés.
— Pourquoi personne n’a-t-il vu ça avant ? questionna-t-il, perplexe. Sans manquer de respect à ton travail, comment est-ce que des générations de Sphériciens ont pu passer à côté d’une telle découverte ?
Charlotte esquissa une moue désabusée.
— J’imagine qu’il faut se rendre à l’évidence : notre réalité est celle de la guerre. Si on voit le Collégium comme le marteau, et le Célestium comme l’enclume, alors la forge est celle de l’Ordre. On y modèle l’éther sous des règles strictes, pour en faire des armes toujours plus performantes et maintenir l’humanité debout. Ce que je viens de te décrire demande de laisser la place au temps, et la lenteur n’a pas de valeur sur le champ de bataille. Pourtant, elle sera assurément nécessaire. Nous aurons probablement besoin de plusieurs mois, voire d’années. Et même si cela fonctionne, il restera un problème de taille à résoudre : il faudra trouver une quantité phénoménale d’éther pour inverser le processus.
Adrian ne répondit pas. Il observa une dernière fois le sang qui, dans sa fiole, semblait encore défier ses certitudes. Il savait que Charlotte disait vrai, que le génie ne manquait pas à Canaan. La science n’avait simplement jamais été autre chose qu’une servante de la guerre. Elle payait le prix de la précipitation.
Il était plus que temps que cela change.
Il reposa la fiole, un air résolu sur le visage. Il n’avait pas passé toutes ces années à essayer de percer les secrets de l’éther, à échouer et recommencer pour baisser les bras une fois de plus, simplement parce que la route s’annonçait longue et semée d’embûches. S’il leur fallait des mois, des années de labeur pour arracher la moindre vérité à ce sang maudit, alors il en serait ainsi. Quant à la manière dont ils trouveraient une source d’éther suffisamment importante pour que leur plan fonctionne, cela attendrait. Ils devaient déjà valider les hypothèses de Charlotte, c’est-à-dire parvenir à stabiliser l’interface qu’elle avait observée, ce sans quoi il leur serait impossible de l’étudier.
— Attaquons-nous à un seul problème à la fois, dit Adrian en tapotant du doigts le bois de la table, l’esprit déjà happé par la mécanique du projet. Notre priorité, c’est de parvenir à recréer et maintenir cette transition. Cela va demander de concevoir un environnement artificiel de contrôle.
Il jeta un coup d’œil vers l’horloge. Il restait à peine plus de vingt minutes avant le couvre-feu. Parvenir à constituer un tel dispositif lui demanderai bien évidemment plus que ça, probablement plusieurs mois, mais il pouvait déjà gagner du temps sur les aspects théoriques. Pour cela, il aurait besoin de se replonger dans plusieurs études, dont malheureusement nombre d’entre elles, conservées au Sanctuaire de Jade et réservées à l’usage du Collégium, ne lui seraient pas aisément accessibles. Dans un premier temps, mieux valait commencer par les plus évidentes. Celles de Melliste par exemple. Sa modélisation des seuils critiques pour contenir les résonnances pourrait servir à déterminer les pressions exactes à exercer lors de la transition. Elles avaient aussi le bon ton d’être à sa portée. Il leva les yeux vers l’étage et se leva.
— Je reviens, dit-il à Charlotte, j’en ai pour une seconde.
La technicienne acquiesça et ouvrit son carnet pour y reprendre de nouvelles notes. Adrian emprunta l’escalier circulaire le plus proche pour rejoindre le palier supérieur. Le pas amorti par une moquette bordeaux, il s’enfonça jusqu’à la dernière des allées, où les quelques pierres d’éther nichées dans les corniches diffusaient une lumière froide qui n’avait plus rien de la lueur dorée qui agonisait en contrebas. Les étagères s’élevaient de chaque côté jusqu’aux arches de la galerie, interrompues par une unique alcôve où un pupitre miteux attendait des lecteurs qui ne viendraient probablement pas de sitôt, en témoignait la poussière qui s’accumulait sur la tranche des vieux livres alentours. Cette section contenait des ouvrages que personne ne cherchait, de vieilles archives. Ils ne servaient pas aux techniciens du Célestium, et encore moins aux Etherios. Si Adrian le savait si bien, c’est qu’il avait arpenté cet étage chaque jour durant les premières semaines, quand l’agitation des dortoirs lui pesait et que son cerveau refusait de s’éteindre après les longues journées d’entraînement.
Ses yeux glissèrent sur les titres, surtout ceux dont il avait lui-même chassé la poussière. Ils s’arrêtèrent brièvement sur la couverture de cuir gris du Recueil des Lois de la Résonance de Béranger : épais, rigide et profondément ennuyeux, comme l’avait probablement été son auteur. Un ouvrage pourtant considéré de référence, que chaque apprenti du Collégium apprenait à connaître avant même de l’avoir ouvert. Adrian gardait de sa lecture une déception qui tenait presque de l’irritation. Pour son époque, Béranger avait brillamment esquissé les frontières du possible avec une grande rigueur, mais sans jamais éprouver la moindre curiosité pour ce qui se trouvait au-delà. Canaan lui devait l’essentiel de la maîtrise de la résonance, et des générations entière de sphériciens convaincus que ce qu’il n’avait pas imaginé n’existait probablement pas.
Le jeune Etherios abandonna l’austère recueil et s’intéressa à celui qu’il était venu chercher. Il s’empara d’un livre bien plus fin, à la tranche d’un rouge carmin, frappée en lettre d’or du nom de son auteure : Luisa Melliste.
— Un choix pour le moins intéressant, Monsieur Tisseciel.

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