﴾ Chapitre 24.4 ﴿ : Le sang et l'obsidienne

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Adrian tressaillit si violemment qu’il lâcha l’ouvrage et dut jongler avec pour ne pas le laisser tomber. Une fois stabilisé, il poussa un soupir de soulagement et se retourna.

De l’autre côté de la rangée, le professeur Vareth se saisissait elle-même d’un livre qu’elle feuilleta succinctement avant de le referme aussi sec. Elle le reposa sur l’étagère puis leva les yeux vers son élève, un discret sourire aux lèvres. Elle n’eut pas l’air surprise de le trouver ici. Elle n’avait jamais l’air surprise, à vrai dire. Sur son visage, Adrian devinait plutôt de la curiosité. Le regard de Diana quitta Adrian quelques secondes et se porta sur le rez-de-chaussée, là où Charlotte demeurait penchée sur ses notes à raturer des passages entiers. Adrian sentit l’envie de justifier sa présence ici lui remonter dans la gorge, mais il parvint à la ravaler.

— Je… Je ne vous avais pas vue, bafouilla-t-il.

— La discrétion est généralement ce que l’on recherche lorsque l’on souhaite lire en paix, répondit-elle. Ou bien surprendre quelqu’un de manière inopinée.

Son doigt reprit ses recherches sur les étagères. Le cuir blanc de ses gants défila sur les couvertures, s’arrêtant parfois sur certaines avant de reprendre. Adrian resta là, le livre de Melliste serré dans les bras, sans trop savoir s’il devait rester ou partir.

— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous féliciter depuis votre retour, l’interpella Vareth sans le regarder. Je dois vous avouer qu’il est assez rare d’entendre de tels échos après une première mission. Votre section a su produire son petit effet. Dites-moi, Monsieur Tisseciel, une question primordiale me taraude. Monsieur Ayamin a-t-il suivi mon conseil ?

— Votre conseil ? s’étonna Adrian sans comprendre.

— A-t-il soigné son entrée ?

S’il ne s’était définitivement pas attendu à une telle question, les images revinrent à Adrian sans le moindre effort : Félix qui surgissait entre trois Marcheurs pour lui porter secours avec cette désinvolture qui lui allait si bien, qui plongeait sa dague dans la gorge béante du Hurleur et portait Lily hors de l’explosion. Une entrée digne de lui, toute en façade, charisme, et fracas.

— À sa manière, oui, sourit Adrian.

— Vous m’en voyez ravie. Certes moins que de vous savoir tous en vie. N’y voyez pas là une simple formule de politesse. C’est le premier critère auquel j’accorde de l’importance. Il arrive plus souvent qu’on ne le souhaite qu’il ne soit pas rempli. La façon dont votre section a géré cette menace en dit plus sur vous que n’importe quel entraînement. Il semblerait que vous soyez parvenus à cesser de combattre en parallèle pour le faire ensemble. C’est précisément dans ce but que j’entraîne des recrues.

Elle referma puis reposa un énième livre sur son étagère.

— J’ai d’ailleurs cru comprendre que vous aviez personnellement joué un rôle prépondérant dans cette réussite, ajouta-t-elle d’un ton intéressé.

Adrian résista à l’envie pressante de se gratter la nuque. Il y avait dans ce compliment quelque chose qui, à ses yeux, sonnait faux. Il repensa à ses camarades, à leurs efforts et leurs sacrifices durant le combat. Lui n’avait fait que voir ce que les autres avaient rendu possible.

— Je… J’ai simplement fait ce qui me paraissait logique sur le moment, rétorqua-t-il. Si cela a fonctionné, tout le mérite revient aux autres. Comparé à eux, je n’y suis pas pour grand-chose.

Diana l’observa quelques secondes sans rien dire. Un fin rictus étira lentement ses lèvres.

— Vous savez, Monsieur Tisseciel, peu de personnes font preuve de logique dans la fureur d’un affrontement. Moins encore sont capables d’inspirer confiance en leurs camarades comme vous avez su le faire, au point qu’ils suivent votre avis sans la moindre hésitation. Et je n’en connais qu’une autre qui, en plus de tout cela, regardait les autres avant elle-même.

Adrian ne répondit pas. Il baissa légèrement les yeux et attendit, avec la quasi-certitude de savoir de qui elle parlait.

— J’ai eu la chance de combattre au sein de la section treize, sous le commandement de votre sœur. Bien sûr, c’était avant votre intégration, bien avant… beaucoup de choses. Liz était un modèle pour nombre d’entre nous. Elle comprenait ce dont nous avions besoin avant que nous le formulions nous-même. Notre section contenait des individus aussi remarquables que caractériels. Il lui aura tout de même fallu du temps pour en faire quelque chose de fonctionnel. Les tempéraments forts ont cette fâcheuse tendance à s’user entre eux avant de trouver le bon angle pour s’emboiter.

Elle marqua une courte pause, durant laquelle le sérieux dans son regard ne vacilla pas d’un millimètre.

— La vôtre y est arrivée dès sa première mission sous pression. Et lorsque l’on y regarde bien, je ne pense pas que vous y soyez totalement étranger.

— Lily y est pour beaucoup, défendit immédiatement Adrian. Les autres aussi. Je crois que tout le monde cherche simplement à faire de son mieux. Je ne suis pas plus responsable qu’eux.

Le rictus de Diana revint, plus marqué cette fois-ci.

— Probablement… Il me faut tout de même vous avouer, Monsieur Tisseciel, que lorsque j’ai vu votre nom apparaître sur ma liste, je n’ai pas été si surprise. Liz s’étendait peu sur sa propre vie, et les rares moments où elle le faisait, son estime pour vous prenait bien souvent le pas sur le reste. Je pense qu’au fond de vous, vous le savez déjà, mais parfois les choses doivent être dites sans détours. Aussi, vous ne serez pas surpris que je vous dise qu’elle était fière de vous, et le serait probablement encore plus aujourd’hui.

Malgré la fraîcheur qui commençait à tomber sur les lieux, Adrian sentit une douce chaleur enlacer ses épaules, envahir sa poitrine et lui faire rougir les yeux. Un parfum de lavande glissa dans l’air. Ce n’était pas la première fois qu’on le comparait à Elisabeth. Ce ne serait probablement pas la dernière. Dans la bouche de quelqu’un qui avait combattu à ses côtés, ce compliment valait sans doute de l’or, mais Adrian restait persuadé qu’il ne le méritait pas autant que Diana voulait bien le croire. Il n’avait rien fait d’extraordinaire.

— Je peux vous poser une question personnelle, professeur ? demanda-t-il, hésitant.

— Je vous écoute.

— Vous faisiez partie de la section treize et, avec Amanda, vous êtes les seules restées à Canaan le jour où Liz est partie pour sa dernière mission.

— Est-ce là une question, monsieur Tisseciel ? Ou une affirmation ?

Adrian hésita à poursuivre, mais le regard de Diana semblait lui suggérer qu’elle le laisserait aller au bout de sa pensée.

— J’ai lu une grande partie de vos travaux, expliqua-t-il. Vos observations sur le comportement et la nature des Ashirs sont de loin les plus poussées. Elles ont probablement contribué à sauver beaucoup de vies. Seulement… depuis ce jour-là, vous n’êtes plus jamais retournée de l’autre côté du Mur, alors… Je me demandai pourquoi.

Diana Vareth ne parut pas s’offusquer de la question. Elle se détacha un instant de l’étagère qu’elle fouillait et poussa un court « mmh » volontairement exagéré tandis qu’elle mimait grossièrement une réflexion.

— Voyons… peut-être parce que j’en avait assez de la boue, répondit-elle simplement. Ou bien des rations… Ah non, c’est surement de jouer la nourrice de notre chère Amanda. Difficile de choisir…

— Ce… ce n’est pas la réponse que j’attendais, avoua Adrian, déstabilisé.

Le rictus de Diana revint aussi naturellement qu’il était parti.

— Non, en effet, admit-elle. Ce n’en est même pas une.

Son regard se porta brièvement sur sa main droite, posée le long de l’étagère. Adrian l’observa la rapprocher de son visage et articuler ses doigts un à un. Il ne sut dire pourquoi sur le moment, mais une raideur dans le mouvement ne le laissa pas indifférent. Diana ne le fit pas attendre plus longtemps. Elle retira son gant et remonta sa manche pour découvrir une prothèse de métal noir, infusé de veines lapis. Ce même alliage qui constituait les armes des Etherios. Les lèvres d’Adrian se décollèrent. Il se sentit soudain plus stupide que jamais d’avoir abordé le sujet.

— La vérité, c’est que si je n’étais pas aux côtés de votre sœur le jour de son dernier départ, c’est que j’ai été amenée à prendre une décision quelques semaines plus tôt sur le terrain, expliqua Diana en tapant du pied la base de l’étagère dans un bruit métallique. Cette décision m’a couté deux membres et des mois de convalescence. Je ne la regrette pas. Je pense que le Garde-ébène que j’ai sauvé non plus.

Elle observa ses doigts mécaniques se mouvoir avec une certaine fascination.

— Le Collégium sait concevoir des choses remarquables avec un peu de métal et de l’éther. Ce que vous voyez-là me permet de fonctionner sans limitation notable, si l’on excepte une vive douleur occasionnelle que j’ai appris à ne plus considérer. Je pourrais techniquement retourner hors du Mur, dès demain matin si je le souhaitais. Je pourrais combattre avec la même efficacité qu’un autre.

— Vous ne le souhaitez pas, conclut Adrian.

— Non, confirma Diana. N’y voyez pas de la prudence ou de la résignation, monsieur Tisseciel. C’est un simple calcul.

— Un calcul ?

— Un Etherios de plus par-delà les Plaines Cendrées ne changera pas le rapport de force. Ce que je peux accomplir ici, en revanche… Préparer des recrues avant qu’elles y mettent les pieds a peut-être plus de valeur que ce que je pourrais accomplir là-bas. Vous avez pu observer que les Ashirs ne se battent pas comme vous et moi. Ils ne répondent pas aux mêmes règles. Ils ne répondent pas à la même logique. La majorité des Etherios qui perdent la vie hors du Mur ne meurent pas faute de courage, de dévotion ou de technique. Ils meurent parce qu’ils ne sont pas assez préparés à ce qui les attend vraiment dehors.

Elle marqua une courte pause durant laquelle Adrian comprit que quelque chose pesait derrière son assurance.

— Si Elisabeth Tisseciel elle-même n’a pas pu y échapper, alors la meilleure chose que je puisse faire, ce n’est pas d’ajouter une lame dans la balance, ni même dix si vous tenez absolument à compter mes chères marionnettes. Mon rôle est de m’assurer que celles qui s’y ajoutent sont aussi tranchantes que possible, et aussi informées que je puisse les rendre.

Adrian ne put que saluer une telle réflexion. Perdre deux membres et l’ensemble de ses frères et sœurs d’armes… peu s’en seraient relevés, et certainement pas lui.

— Je… je comprends, bredouilla-t-il.

— Je sais que vous comprenez, lui répondit Diana avec douceur. C’est pour cette raison que je vous ai répondu, et que je répondrai également à votre seconde question.

Adrian haussa les sourcils, pris de court. Il n’avait même pas encore fini de mettre de l’ordre dans sa propre tête.

— Que… Comment…

— L’habitude, monsieur Tisseciel, glissa-t-elle avec assurance. Vous avez mentionné mes travaux un peu plus tôt. J’imagine que vous souhaitez me parler de ce fameux Fouisseur que vous avez rencontré.

— En effet… confirma Adrian. Les Fouisseurs sont des Ashirs de rang C, qui ne dépassent que rarement les sept pieds. Celui-ci n’avait vraiment rien à voir avec eux. Il était… comment dire…

— Différent, le coupa-t-elle.

— J’allais dire gigantesque mais… oui.

— Considérez que la classification des Ashirs n’est qu’un cadre, monsieur Tisseciel. Un cadre qui a le mérite d’exister, et le défaut de chacun d’entre eux : il tente de simplifier quelque chose de complexe et qui ne nous attend pas pour évoluer hors des limites que nous souhaiterions volontiers lui fixer. La seule chose dont nous soyons vraiment sûrs à ce jour, c’est que les victimes de la malédiction deviennent inévitablement des Ashirs et, j’en ai peur, rien de plus.

Elle marqua une courte pause et sembla hésiter un temps, comme si les mots cherchaient à lui échapper.

— Pourquoi la majorité deviennent-t-il des Marcheurs ? D’autres des Rôdeurs, des Hurleurs ? Pourquoi certains sont-ils visiblement encore capables d’évoluer après ça ? Ce sont autant de questions qui n’ont à ce jour pas de réponse clairement établie. Votre Fouisseur n’était probablement pas né ainsi. Il est devenu ce qu’il était. Si je devais émettre une hypothèse que je ne pourrais de toute manière pas prouver, c’est qu’il a sans doute pu absorber de grandes quantités d’éther durant son existence, et que cela l’a peu à peu transformé en une monstruosité que vous avez brillamment terrassé. J’ai vu de nombreuses choses sur le terrain qui ne trouvent pas toujours d’explications. Les Ashirs sont régis par la Soif et pourtant, nous avons abattu un Goliath qui semblait coordonner tout un groupe de Marcheurs comme le ferait un commandant avec une armée. Ils lui obéissaient, loin de leurs comportements habituels. J’ai vu un Rôdeur rester à découvert, immobile durant près de quatre jours sans que celui-ci ne soit en état de stase. À le voir ainsi, je me suis toujours figuré qu’il attendait quelque chose. Je n’ai jamais su quoi.

Elle s’arrêta et poussa un soupir.

— La vérité, c’est que nous savons sur les Ashirs exactement ce qu’il faut pour nous donner l’illusion de comprendre ce que nous combattons. Nous avons dressé des classifications, des protocoles. Nos recrues sont entraînées à frapper au bon endroit sans se poser de questions. Nous restons pourtant une proie acculée derrière un mur de pierre, et nous nous racontons des fables pour tenir debout. Je ne fais là aucun reproche, c’est une nécessité. Il faut simplement quelques personnes comme vous et moi pour ne pas oublier que ce ne sont que des histoires.

Les derniers mots de Diana se perdirent entre les étagères. Ses yeux glissèrent vers l’horloge qui surplombait l’entrée de la bibliothèque et un sourire rassurant reprit le pas sur le sérieux de son visage.

— Je crois que je me suis assez étendue pour ce soir, dit-elle d’une voix plus apaisée. Le couvre-feu n’attendra pas, et votre camarade non plus, je présume.

Elle se retourna, parcourut une dernière fois les tranches de livre du bout du doigt et s’empara d’un ouvrage qu’elle glissa sous son bras sans même regarder la couverture. Puis elle fit face à Adrian et lui adressa un bref signe de la tête.

— Bonne nuit, monsieur Tisseciel.

Feutrés par la moquette, ses pas s’éloignèrent dans la galerie et dans l’escalier. Adrian se retrouva seul, le livre de Melliste toujours serré contre lui.

Il faut simplement quelques personnes comme vous et moi pour ne jamais oublier que ce ne sont que des histoires.

Il repensa à Charlotte qui l’attendais en bas, aux notes qu’elle raturait probablement encore et surtout, au sang dans la fiole qu’elle lui avait présenté. Il n’était pas certain de savoir si ce qu’ils s’apprêtaient à faire était courageux, imprudent ou stupide. Sans doute un peu des trois. Mais il avait aussi le mérite d’essayer de changer les choses, de comprendre. Alors, plus décidé que jamais, il descendit l’escalier pour rejoindre Charlotte. Car la leur, d’histoire, ne faisait seulement que commencer.

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