﴾ Chapitre 24.5 ﴿ : Le sang et l'obsidienne

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Talya avait quitté les vestiaires les cheveux encore humides et l’uniforme enfilé à la hâte. Ses doigts traînaient distraitement sur la pierre froide du couloir, où la lumière des pierres d’éther s’éveillait entre les arches. Une mèche noire glissait régulièrement devant ses yeux. Elle la replaçait à chaque fois sans y prêter vraiment attention.

L’entraînement l’avait laissée avec un creux familier dans la poitrine, cette vibration sourde qui la prenait presque trop souvent. Elle se demandait s’il était encore possible qu’elle se taise parfois, ou si, désormais, elle porterait toujours en elle ce qui ne lui appartenait pas. Elle repensa aux volutes d’encre qu’elle avait vu sur le mur derrière Jonas, aux ronces entrelacées, aux roses… Elle ne parvenait pas à se débarrasser du sentiment de honte et de solitude qui avait accablé son camarade. Malgré une douche froide, il lui collait à la peau depuis qu’elle avait franchi les portes des terrains. Elle avait plus que jamais besoin de penser à autre chose.

Elle avait besoin de voir Adrian.

Ce fut la seule pensée qui s’imposa à toutes les autres. Talya avait la certitude qu’il l’écouterait. Il le faisait si bien. Il lui parlerait des inventions de son enfance, du dernier livre qu’il avait lu, d’à quel point leur dernier repas avait été infect et que plus jamais il ne toucherait un navet de sa vie. Il lui raconterait une anecdote idiote sur Félix, lui expliquerait encore une fois la différence entre un ressort de torsion et un ressort de traction, et elle n’y comprendrait toujours rien.

Un discret sourire étira ses lèvres. Adrian avait toujours été là lorsqu’elle en avait ressenti le besoin. Elle savait qu’elle le trouverait probablement à la bibliothèque. Il s’y rendait de nombreux soirs depuis leur arrivée au Célestium. Alors elle accéléra le pas pour profiter des dernières minutes avant le couvre-feu et rentrer avec lui. Elle parcourut rapidement une bonne partie de l’aile d’étude avant de trouver les grandes portes en bois gravé entrouvertes. Dans un soupir de soulagement, elle poussa l’un des battants pour balayer la salle du regard. Son visage s’illumina lorsqu’elle vit enfin Adrian s’avancer entre les tables, un livre dans les bras. Talya s’apprêtait à le rejoindre mais s’arrêta nette.

Il ne revenait pas à une table vide.

Il tira une chaise et s’installa face à une jeune femme, occupée à écrire dans un carnet de cuir. Talya ne la connaissait pas. Cheveux clairs tirés en queue de cheval, uniforme bleu des techniciens… elle releva la tête à l’approche d’Adrian, et un sourire naquit sur son visage tandis qu’elle lui parlait. Ce n’était pas le genre de sourire que l’on adressait à un Etherios par déférence, ni à un camarade par politesse. Talya vit Adrian le lui rendre, hocher la tête et se pencher sur le carnet à son tour pour y pointer quelque chose. La vibration au creux du ventre de Talya s’intensifia. À chaque mot que prononçait Adrian, une effervescence gagnait du terrain chez la technicienne. Elle l’écoutait avec une intensité qui dépassait la simple admiration, les yeux plongés dans les siens.

La poitrine de Talya se serra sans vraiment savoir pourquoi. Une sensation étrange glissait sous sa peau. Une sensation qui, pour une fois, ne venait pas des autres. Elle pensa au sourire qu’Adrian aurait eu en la voyant arriver, à celui qu’elle lui aurait adressé avant de s’asseoir, aux questions qu’elle lui aurait posées, à sa voix, ses mots rassurants… à la façon dont, depuis la Roseraie, c’était toujours vers lui qu’elle s’était tournée.

Elle resta un instant immobile sur le seuil. L’une de ses mèches tomba devant ses yeux mais cette fois ci, elle ne la replaça pas. Adrian ne s’était pas retourné. Il ne se retournerait pas. Déçue, Talya baissa les yeux sur le marbre à ses pieds et recula. Sans un bruit, elle relâcha le battant et s’éloigna dans le couloir.

Elle erra jusqu’aux dortoirs et la plaquette métallique gravée du numéro douze de sa porte de chambre. Les chiffres noircis lui parurent étrangers une courte seconde. Elle posa la main sur la poignée, hésita, puis la tourna pour entrer. Elle trouva la pièce baignée par la lumière du soir et les reflets ondulants de la lampe d’éther de sa colocataire. Mei était adossée au mur, sur son lit, les genoux relevés pour supporter son carnet de dessin. Son crayon glissait sur le papier avec la régularité qu’elle appliquait à toute chose.

— Bonsoir, dit-elle simplement sans relever la tête.

Les mots bloquèrent dans la gorge de Talya. Elle hocha la tête sans répondre et referma la porte derrière elle. Un soupir lui échappa. La vibration au creux de son ventre avait changé, triste et étouffée par les grattements incessants d’un crayon qui ne tremblait pas. Elle se retourna vers Mei et l’observa dessiner en silence quelques instants. Elles seraient deux ce soir à porter ce qu’elles ne partageraient pas. Talya vint s’asseoir sur le bord de son lit et chercha quelque chose à dire qui n’aurait pas l’air d’une intrusion.

— Comment s’est passée ta visite chez toi ? demanda-t-elle timidement.

— Bien, répondit Mei sans cesser son dessin. Le repas était correct.

— Tu as pu voir ton père ?

— Oui.

Talya s’était attendue à ce genre de réponse. Même si elle aurait apprécié qu’il n’en soit pas ainsi, elle avait compris depuis longtemps que pour Mei, les mots ne se destinaient pas à être prononcés sans raison.

— Est-ce qu’il t’a parlé de notre mission ? tenta-t-elle encore.

— Il est satisfait de notre réussite.

Mei tourna une page de son carnet et commença un nouveau tracé. Talya n’insista pas. De longues secondes passèrent sans qu’elle ne sache si elle aurait dû dire autre chose ou bien se taire. Elle se leva et commença à retirer son uniforme.

— Est-ce que tu souhaites que l’on continue ? demanda alors Mei en relevant enfin la tête.

Talya s’arrêta, surprise. Jusqu’ici, Mei avait accepté de l’entraîner au tir et plus récemment au dessin. À chaque fois, c’est Talya qui avait dû le lui demander. Venant de Mei, cette proposition avait tout d’une véritable déclaration. Talya se retourna et croisa le regard de sa voisine de chambrée. Le temps d’un battement de cœur, la vibration dans sa poitrine s’apaisa. Elle aurait donné cher pour qu’il s’agisse de n’importe quelle autre soirée. Elle se serait assise avec elle et elles auraient dessiné des heures à en perdre le sommeil. Mais ce soir, l’envie n’y était pas.

— Merci, dit doucement Talya. Mais… pas ce soir. L’entraînement a été difficile, je suis épuisée. Je voudrais juste dormir.

Mei l’observa sans rien dire, avec une considération qu’elle n’accordait pas à grand monde. Ses yeux s’attardèrent sur le visage de Talya et sur sa mèche encore humide. Elle acquiesça avant de baisser la tête à nouveau sur son carnet.

— Une autre fois alors. Bonne nuit, Talya.

— Bonne nuit, Mei.

Talya se déshabilla en silence et se glissa sous les draps, face au mur. Elle ferma les yeux tandis que sur la table de nuit, la lampe continuait de projeter ses halos azurés sur la pierre, puis elle inspira profondément. Le creux dans sa poitrine refusait de se taire. Elle se concentra sur le bruit du crayon de Mei, lent, patient, et laissa peu à peu son souffle s’aligner sur lui pour trouver le sommeil.

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