Un dîner productif
Gaillac & Castelnau-de-Lévis, vendredi 21 février
Léonard Torrès, le patronyme du médecin évoquait quelque chose pour Marc Keller, mais il peinait à faire le lien. Ce n’est qu’en rentrant chez lui et en démarrant son ordinateur que la connexion se fit. Lleonard et Camille, il avait remarqué ce pseudo sur le réseau Rose. Torrès pouvait bien être un patronyme d’origine catalane, ce qui justifierait les deux L. Le temps de se servir une bière et il était devant son écran. Il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver la fiche du couple. Il parcourut rapidement les photos présentées et imprima les plus représentatives. Il lança ensuite une recherche concernant le médecin. De nombreuses pages parlaient de ce brillant praticien, illustrées de nombreux clichés. Le doute n’était plus permis, il lui restait à savoir pourquoi il s’était rendu à Lanta cette nuit d’août dernier. La note succincte de Ducros s’était limitée à Torrès lui-même, mais pas à sa partenaire, cette Camille.
Sans prétendre égaler le savoir-faire de ses collègues spécialisés, l’adjudant avait assez de maîtrise des outils informatiques pour trouver rapidement l’information recherchée. Le couple était cité dans plusieurs articles, principalement dans les potins mondains et culturels de la métropole régionale. La jeune femme s’appelait Camille Choiseul, héritière d’une longue famille de notables toulousains. Elle était également mentionnée à titre professionnel, pour ses réalisations dans plusieurs bâtiments de prestige, parfois associée à un architecte réputé, Francis Mauriac.
Marc Keller ne disposait pas des logiciels requis pour accéder aux fichiers administratifs depuis son domicile. Il aurait pu attendre le lendemain, mais préféra en avoir le cœur net sans attendre. Juste le temps de se changer et il était de retour à son bureau. L’investigation ne lui prit que quelques minutes. Camille Choiseul était propriétaire d’un vaste domaine situé à proximité de Lanta. Les vues aériennes lui permirent de se faire une idée des lieux. L’ensemble foncier représentait plusieurs hectares, dont une partie boisée. On pouvait nettement reconnaitre un corps principal et plusieurs dépendances, ainsi qu’un tennis et une piscine. Situé un peu à l’écart du village, les habitations les plus proches étaient à quelques centaines de mètres, l’endroit devait être particulièrement calme. C’était donc dans ce château que le couple Delcasse avait disparu. Pour le gendarme, il n’y avait plus de doute, mais sa seule conviction serait insuffisante pour le parquet. Le seul fait d’avoir perdu la communication téléphonique ne constituait pas un élément de preuve suffisant pour incriminer le médecin et sa compagne.
Marc regarda sa montre. Il était vingt heures trente, pas trop tard pour appeler Laura Marque. La magistrate répondit aussitôt.
« Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de ton appel, demanda-t-elle en décrochant ?
— Je crois qu’on tient du solide, répondit le gendarme, nous savons où le couple Delcasse s’est rendu après la soirée à Toulouse, et avec qui. Pour l’instant, nous n’avons que les relevés des téléphones, mais tout concorde.
— Je n’ai pas envie de parler de ça au téléphone, tu ne préférerais pas venir m’expliquer ça chez moi ?
— Tu es sûre, il est déjà assez tard…
— Tu as dîné ? moi non. Le temps que tu arrives, je nous aurai préparé quelque chose. C’est à Castelnau-de-Levis, tout près de Gaillac.
— D’accord, le temps d’imprimer quelques pages, de mettre un peu d’ordre et j’arrive, disons pour neuf heures.
— Je t’envoie l’adresse. »
La parquetière habitait une petite maison récente, à proximité du Tarn. Marc sonna à la porte un dossier sous le bras. Laura avait troqué sa tenue stricte pour un jean et un chemisier blanc, elle avait aussi libéré ses cheveux, un look bien éloigné de son allure austère habituelle.
« Pose tes papiers sur la table, on verra ça tout à l’heure, nous avons bien le temps. Tu veux un verre pour commencer ? »
La résolution n’avait pas tenu bien longtemps et avant la fin du repas, l’adjudant avait réussi à rallier Laura Marque à son point de vue. Il leur fallait organiser une perquisition à Lanta.
« Le problème, commenta la substitute, c’est que nous n’avons pas vraiment d’éléments factuels à présenter au procureur. La concordance des mobiles permet de penser que les deux couples ont passé la soirée ensemble, d’abord à Toulouse puis à Lanta, ce qui en soi n’est pas un délit.
— Mais ils n’ont jamais reparu ! objecta le gendarme.
— C’est exact, mais tu sais comme moi combien d’adultes disparaissent en France sans laisser aucune trace.
— Plus de dix mille, répondit Keller, je le sais bien.
— C’est à peu près ça, en effet.
— Il y a une chose que l’on n’a pas encore vérifiée, lança Keller. Maintenant que l’on sait qui on cherche, on peut retracer les téléphones de Torrès et Choiseul pour la nuit de la deuxième disparition. On sait que les mobiles des Martinez ont cessé d’émettre juste après avoir quitté la rue Montplaisir, mais si ceux de notre couple ont suivi le même chemin et sont allés jusqu’à Lanta, ce serait une preuve supplémentaire.
— Une preuve, non, mais une forte présomption, je le reconnais, valida Laura.
— Je vais demander à Ducros de s’y mettre dès demain matin.
— C’est samedi !
— Ça ne lui prendra pas la journée.
— OK, je validerai les réquisitions dès qu’il me les enverra. »

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