Trou noir

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Me retourne, fissa. Je suis ridicule, comment j’ai pu penser ça ? C’est juste un bonhomme inquiétant qui descend des marches après avoir tiré son coup. Rien ne dit qu’il soit dangereux, pourtant c’est la seule idée qui me vient. Je sais pas pourquoi !

Entouré de ses bouteilles, ses assistantes, Roscoe me dévisage. Son air endormi, sinon bourré, n’a rien de rassurant. J’ai l’impression de sentir Le Morne derrière moi, ses pas sur les planches, le tintement de ses éperons, le son qui se fait dense autour de lui, comme une poche de vide. Roscoe ricane, me dit que la bière c’est fini pour moi, que je suis qu’une petite nature, ce sur quoi s’esclaffe Luped, qui me bave que j’bois trop. Le putain d’hôpital se fout bel et bien de la charité.

J’ose un regard prudent dans la direction du foutu Morne, je sais parfaitement où il se trouve, l’air s’écarte autour, le son se plie. Pourtant, il fait que parler bien calmement avec un gars attablé, rien de spécial. Mais je suis terrifié. Les ombres chavirent dans les recoins de la salle, des voix d’AOI en sortent. En haut des marches, il y a Ronha. Elle me regarde, étonnée. Elle semble contrariée. J’pourrais pas supporter que le Morne l’ait rencontrée, j’en resterais impuissant à jamais.

Elle me fait des signes, complètement inintelligibles. Elle a l’air de vouloir me lancer l’info du fond de ses yeux, comme si j’faisais de la transmission de pensée. Alors, j’lève les mains, le plus discrètement possible, « j’pige rien à tes gesticulations, ma chérie ». Regard offusqué. Elle s’enfonce dans les hauteurs, dans sa chambre pleine de chaleur.

Merde, je suis trop con. J’dois la rejoindre. Sauf que je dois longer Le Morne pour atteindre l’escalier. Et j’suis pas sûr de parvenir à le faire. Il est comme une de ces grosses araignées tapies dans leur toile, dans l’obscurité des greniers, toute repliée, prête à se précipiter sur vous en une fraction de seconde.

Retour au barman. Roscoe sert une nouvelle pinte à Luped, un vieux roublard la lui chipe au vol. Luped est trop déglingué pour le lui reprocher, il se contente d’en demander une autre. Voilà le réel, des bêtes gens avec de bêtes corps et de bêtes intentions. Le Morne est pas si répugnant, c’est un gars comme les autres. J’me lève, décidé. Passer devant ne sera rien. Sous ses vêtements, il a la même chair fatiguée, le même corps malmené ; il est même pas costaud. Ça ira, courage !

Puis là, j’vois qu’il est en train de me regarder. Ça me pétrifie. Ses yeux d’or injectent en moi des images affreuses. Elles défilent à une vitesse prodigieuse. J’arrive pas à les arrêter : confusément, massacre, sang, viscères, douleur atroce, mort abominable. Mon cœur se fige. Ma bière remonte. Je ravale comme je peux, me rassois et replonge dans le vernis du bar, essayant d’y disparaître. Qu’est-ce qu’il a ce type ? Qu’est-ce qu’il me fait ? Il marche, vient vers moi. Mon dos se tend, je sens son regard s’y faufiler. « Merde, Le Morne » s’angoisse Luped, levant le camp. Le tabouret à ma gauche se met à dangereusement puer le vide, il appelle le cul de qui veut. Je suis foutu. Son champ d’angoisse m’enveloppe, Le Morne se pose à côté. Commande un whiskey, rien de bizarre, rien d’inquiétant. Je vais mourir !

— C’est difficile, dit-il, le regard perdu dans un autre monde.

Mon Dieu ! Est-ce qu’il me parle ? Oui, bien sûr ! Il m’a parlé. Mon cœur bat comme jamais, j’crois qu’il va finir par déconner, sauter des battements ou s’barrer, il fait ce qu’il veut désormais, rend plus de comptes au reste du corps. Je reste braqué sur le comptoir pendant que le Roscoe remplit son verre dans un silence de mort. Le pire est que je sais qu’il y du bruit alentour, des cris, de la musique, mais je ne les entends plus.

— Di… difficile ?

J’ai une voix de freluquet, ma puberté tardive s’est carapatée avec mes couilles. Le Morne regarde son verre, pensif. Il soupire.

— La vie, ici.

— Ah… Tiens… Ah oui… c’est dur.

Le mec a l’air d’un dépressif au dernier stade avant suicide, pas de quoi faire peur. Pourtant, son crache-balles se tient pas loin, bien en évidence. On dirait un Colt Mammoth customisé. Un murmure en sort, une promesse de souffrance indicible.

— T’es jeune, tu sais pas, déclare-t-il, déglutissant son verre. Nos ancêtres ont laissé notre berceau en ruine et sont partis à l’aventure. En quête d’un nouveau viol, ils ont dit qu’on méritait cet endroit. Que nous étions comme les colons des temps anciens. Maintenant on vit tous dans l’obscurité. Chacun d’entre nous est mort. Ces terres sont des limbes, et elles existaient bien avant notre arrivée. La Terre, derrière nous, n’est plus qu’une enveloppe vide, comme nous…

Charmant discours, mec. Ton flingue est là, vas-y libère-toi et laisse-moi finir mon verre. J’avale ma salive. Il se tourne vers moi, comme s’il venait d’entendre mes pensées.

— Vieux-Red… dis-je bien fort, comme si son nom était un bouclier. Il pense qu’on fera pas les mêmes erreurs ici.

— L’a toujours prétendu ça, c’est comme ça que pensent les vivants.

Même si je le savais, il confirme qu’il connait mon mentor. Je me demande ce qu’il y a entre ces deux-là. N’empêche, la conversation semble s’installer, l’a pas l’air si mauvais, juste dépressif et sombre, bref : morne. Porte bien son nom. Malgré cela le malaise ne me quitte pas. J’aimerais tellement aller retrouver Ronha, mais j’y arrive pas. La tension qui se dégage de lui est comme un aimant. Un aimant à couards. Je dois me forcer, ordonner à mon corps de s’extirper de son emprise. Je parviens à articuler « Il faut que je… »

— Il y a quelques années, j’ai été attaqué par un AOI, m’interrompt-il, l’œil pâle. Je faisais rien. Un truc pas important. Une mission, aux confins. De bêtes recherches. Puis ma vie a changé, d’un simple contact, presque rien… Mais tu sais ce que c’est. Tu sais ce que ça fait quand ils t’atteignent, cette sensation…

Ma gorge se noue. Il sait ! Merde merde ! L’angoisse remonte en flèche. Il sait. Pas possible. Personne sait ! Je tremble, ai envie de fuir à toutes jambes, mais mon cul reste calé sur le tabouret. Le chant des AOI glisse dans l’air, lointain, il me vrille. Comment a-t-il deviné ? Je me repasse la scène. Non, il pouvait pas être là, personne. Juste gueule de spirale et moi. Il peut pas savoir. À moins qu’un indigène lui ait dit ?

— Tu les sens, hein ? Comme moi… soupire-t-il en poussant son verre pour qu’on le recharge. C’est pour ça que tu vas me suivre. Ici on n’est pas tranquille pour échanger. Les autres doivent pas savoir.

Il m’indique la sortie. Mes jambes tremblent, pourrai pas marcher. C’est limite si je me pisse pas dessus. Faible, ma voix s’élève.

— Non… je préfère rester là. On m’attend.

Il sourit, mais sa bouche est crispée. C’est comme un masque momentané.

— La fille, en haut, affirme-t-il, levant les yeux vers le balcon. Ronha. Tu lui faisais signe.

— Non ! mens-je. Connais pas de… Ronnie, j’indiquais… à… Sandy-Ann de préparer la chambre !

J’espère qu’il va y croire. Pitié, ô drôle de Dieu qui cause en ondes séquencées, toi qui nous as conduits ici, s’il te plaît, aide-moi ! Susurre-lui d’aller se faire voir ailleurs, bien loin.

— Tu viens ?

L’invitation semble légère, détachée, même conviviale. Mais le gars vient de poser sa main sur son holster. Le métal sombre de son Colt Mammoth custom troue le réel. J’peux rien faire.

Alors, je le suis.

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