3. Le voile se déchire
Aubin laissa tomber son stylo. Le bruit du plastique contre le plastique résonna comme un coup de feu dans le silence de la salle de classe. Autour de lui, les formules d'algèbre inscrites au tableau noir se mirent à danser, à se déformer, avant de s'effacer complètement pour laisser place à un tout autre décor.
Dans sa tête, une vision d'une netteté effrayante venait de le percuter. Il se tenait au centre d'une clairière immense, cernée par des arbres séculaires dont les branches griffaient un ciel sans lune. Au sol, des dizaines de silhouettes vêtues de tuniques claires s'agitaient en rythme, traçant des lignes de craie blanche et de poudre rouge sur le sol. Au centre de ce cercle magique, un grand feu crépitait, projetant des ombres gigantesques contre la forêt. Une mélodie s'éleva, un chant polyphonique, lancinant, porté par des voix puissantes qui faisaient vibrer le sol sous ses pieds. Au milieu des flammes, une silhouette familière se tourna vers lui. Sa grand-mère, Marie-Lise. Elle lui tendit les mains, ses lèvres bougeant au rythme des percussions invisibles.
- Aubin, murmura-t-elle. Le voile se déchire. Tu dois te souvenir.
- Aubin ! Est-ce que tu es avec nous, à la fin ?
La voix sèche et coupante du professeur de mathématiques brisa la vision comme un miroir magique et le jeune garçon sursauta sur sa chaise, le cœur battant à tout rompre.
Il cligna des yeux à plusieurs reprises. La clairière avait disparu. Le tableau noir était de retour. Autour de lui, les ricanements de ses camarades de classe fusèrent, encouragés par Léo, le caïd du fond de la classe, qui faisait mine de s'endormir sur sa table pour accentuer la moquerie. Aubin sentit la chaleur lui monter aux joues. Sa bague, dissimulée sous sa main droite, lui brûlait la peau du majeur comme un fer rouge.
- Oui, monsieur… excusez-moi, balbutia-t-il en ramassant précipitamment son stylo. Je… j'étais distrait.
- Que cela ne se reproduise pas. Examinez plutôt l'exercice au lieu de regarder le vide !
Les doigts tremblant, Aubin pris son cahier et essaya de se concentrer sur la page sans trop y arriver. Ce n'était pas la première fois cette semaine. Depuis qu'il avait passé l'anneau à son doigt dans le grenier, ces absences le piégeaient n'importe où, n'importe quand. Son esprit décrochait, aspiré par des bribes de souvenirs et de murmures qui n'étaient pas les siens.
La fin de la journée fut un long calvaire et en rentrant chez lui, Aubin constata sans surprise que la voiture de ses parents n'était pas garée dans l'allée, alors la maison l'accueillit avec son silence habituel, glacial et immense.
Au dîner, Aubin se prépara machinalement une assiette de pâtes qu'il laissa tiédir sur la table de la cuisine. Il s'assit, mais l'appétit n'était pas là. Alors qu’il tournait mécaniquement sa fourchette dans son assiette, un nouveau vertige le saisit. Ce n'était pas une vision, cette fois, mais une onde sonore. Un bourdonnement d'abord, puis une chorale de voix indistinctes qui se mirent à chuchoter juste derrière son épaule droite, si près qu'il crut sentir un souffle frais sur sa nuque.
- L'héritier s'éveille… la lignée n'est pas morte… protégez-le…
- Arrêtez ! Lâchez-moi ! s'écria Aubin à voix haute, effrayé et couvrant ses oreilles de ses paumes.
Sa propre voix résonna bizarrement dans la cuisine déserte. À côté de lui, posée sur le plan de travail en quartz, la radio que ses parents laissaient toujours allumée se mit soudainement à crachoter. Le grésillement des parasites couvrit le sifflement des voix dans son esprit. Aubin lâcha ses oreilles, se leva d'un bond et monta le volume de l'appareil. La voix du journaliste habituel avait perdu toute sa superbe. Elle tremblait, entrecoupée de bruits de panique en arrière-plan.
- … flash spécial pour Brumeval… l'état de siège non officiel semble désormais s'installer dans la totalité de la commune. Les coupures d'électricité massives touchent désormais la majorité des quartiers résidentiels. Les hôpitaux de la région signalent des vagues d'admissions critiques pour des crises d'angoisse collectives et des malaises psychologiques inexpliqués. Des témoins terrifiés affirment que le conseil municipal a totalement cédé ses pouvoirs cet après-midi à un groupe d'individus vêtus de longues capes noires… Le chaos est total, nous… nous coupons le signal pour notre propre sécuri…
Un long sifflement strident déchira le haut-parleur. Puis, plus rien.
Au même instant, un claquement sec retentit dans le tableau électrique du couloir. Les ampoules LED du plafond s'éteignirent d'un coup noir. Le réfrigérateur s'arrêta. La maison fut plongée instantanément dans l'obscurité totale d'une densité étouffante. Dehors, par la fenêtre de la cuisine, Aubin vit que les lampadaires de la rue venaient eux aussi de mourir. La ville entière venait d'être avalée par l'ombre.
Une panique viscérale lui tordit l'estomac. Ce n'était plus une simple crise d'adolescence ou des rêves bizarres. Quelque chose de terrifiant était en train de prendre le contrôle de Brumeval.
Repoussant sa chaise qui racla le sol dans un bruit sinistre, Aubin courut dans le noir vers le couloir. Il grimpa les escaliers quatre à quatre, guidé par l'habitude, et se rua dans sa chambre. Il sauta sur son lit, remonta sa couette épaisse jusqu'au menton et se mit à trembler, les yeux grands ouverts dans la pénombre, fixant la porte de sa chambre comme si un monstre allait en sortir.
C'est alors qu'un bruissement discret se fit entendre sur le parquet. Deux lueurs ambrées apparurent au ras du sol. Un poids léger et familier s'installa au pied du lit, avant de remonter lentement le long de ses jambes.
Milo s’approcha. Le grand chat roux ne manifestait aucune peur face à l'obscurité. Au contraire, ses mouvements étaient d'une fluidité parfaite. Il s'avança jusqu'au torse d'Aubin, s'assit délicatement et posa ses deux pattes avant sur la poitrine du garçon. Le contact de sa fourrure tiède agit comme un calmant immédiat sur le cœur affolé d'Aubin.
Aubin sortit une main tremblante de sous la couette et commença à caresser doucement l'espace entre les deux oreilles du félin.
- J'ai l'impression de devenir complètement fou, Milo. J'ai peur… murmura le garçon d'une voix brisée par une larme retenue. La ville s’éteint, j'ai des visions bizarres au collège, j'entends des morts qui me parlent dans ma tête… Mes parents s'en fichent, ils ne sont jamais là. Si ça se trouve, je suis en train de perdre la tête.
Le chat cessa de bouger. Il inclina doucement la tête sur le côté gauche, fixant Aubin avec une intensité qui n'avait plus rien d'animal. Le temps sembla se figer autour d'eux. Le vent dehors cessa de souffler, et le silence de la pièce devint absolu, presque solide.
Soudain, une sensation étrange enveloppa Aubin. Ce n'était pas un bourdonnement, ni le murmure lointain de ses ancêtres. C'était une voix. Une voix interne, mais distincte, qui résonnait directement au centre de ses pensées. Elle était masculine, posée, teintée d'une immense sagesse et d'une profonde affection paternelle. La bouche de Milo restait close, mais l'origine de la voix ne faisait aucun doute.
- Tu ne deviens pas fou, Aubin. Tu t'éveilles.
Aubin se figea, le souffle coupé, ses doigts s'arrêtant net au milieu de la fourrure du chat. Il repoussa doucement l'animal pour pouvoir le regarder en face dans la faible lueur qui filtrait par la fenêtre.
- C'est… c'est toi ? Tu parles ? balbutia le garçon, la gorge nouée par la stupéfaction et une pointe de terreur.
Le chat cligna lentement des yeux, une fois, deux fois, maintenant la connexion télépathique avec une douceur rassurante.
- Oui, Aubin. C'est moi. L'utilisation de la bague de Marie-Lise a brisé la première barrière magique qui bloquait tes sens. Tu es désormais capable de communiquer avec nous.
- Mais… comment c'est possible ? Je deviens fou ! Tout ça n'est qu'un mauvais rêve !
La voix de Milo se fit plus grave dans son esprit, chargée d'une urgence dramatique.
- Ta grand-mère a effacé la mémoire de ta lignée pour vous protéger, toi et tes parents, d'une grande purge. Elle a placé un voile sur ton esprit et m'a lié à toi. Mais en enfilant cet anneau, tu as rallumé le phare. Tu commences à récupérer l'héritage des Mages blancs, mais les Ombres qui dirigent cette ville l'ont senti. Elles savent maintenant qu'un héritier a survécu, Aubin. Elles se rapprochent.
Aubin baissa les yeux vers sa main gauche. Dans le noir, le symbole gravé sur la bague sombre diffusait une faible lueur argentée et il ressenti une chaleur protectrice qui contrastait avec le froid glacial de la pièce l'envahir.

Annotations
Versions