Chapitre 6 1/2

6 minutes de lecture

17 janvier 16 h 30

Angélique et son capitane quittèrent l’institut médico-légal en silence. Pas un mot ne fut prononcé une fois qu’ils furent installés dans le véhicule, comme si chacun bâtissait des hypothèses et les démontait dans la foulée. Au bout de quelques minutes, Morvan s’exprima, brisant les réflexions de sa collègue :

— Tu en penses quoi, toi ?

— Il est impossible, ce toubib !

Le capitaine éclata de rire.

— Oui, je sais, mais il est très bon dans son domaine. Il paraît même que certains à Brest ou Quimper nous l’envient. Je parlais du meurtre, plutôt, fit-il, redevenant sérieux.

Angélique rassembla ses idées puis se lança :

— Cela pourrait être simple, mais j’ai la sensation que ça ne l’est pas.

— Explique-toi plus clairement ? fit le capitaine.

Elle réfléchit à nouveau quelques instants, puis enchaîna :

— On pourrait penser que naturellement, c’est Jean-Michel Tanguy le coupable : il devait retrouver Alain Guillou, puis lui envoie un SMS pour dire qu’il n’y va pas, mais il y va quand même et le tue…

— Mais cela ne te convient pas ?

— Non, ça me paraît trop simple, voire simpliste. En outre, quel serait son mobile ? En même temps, il ne faut parfois pas chercher midi à quatorze heures.

— Une histoire de femme, qui sait ? proposa Morvan.

— Il y a aussi cette histoire de Naval Group[1], ajouta Angélique.

— Oui, on va bientôt avoir la DGSI[2] sur le poil, dès qu’on aura informé la direction de l’entreprise, répondit-il en faisant grise mine.

Elle n’avait encore jamais eu affaire à cette entité du ministère de l’Intérieur, la même autorité de tutelle que la gendarmerie, mais à entendre son chef, ce n’était pas une partie de plaisir. Il ne fallait pas perdre de temps.

— Faut qu’on saisisse rapidement le portable de Tanguy, répliqua-t-elle. Au moins pour clore cette piste-là.

— Oui, tu as raison, d’autant plus que j’ai reçu l’aval du juge pendant l’autopsie. Je suis impatient de voir ce qu’il va nous dire, ce monsieur.

Angélique, toujours au volant, démarra et prit donc à nouveau la direction de Dirinon.

— Tu sais où c’est ? l’interrogea son chef.

— Oui, j’ai regardé avant de partir, en rédigeant la paperasse. C’est à quelques rues de chez les Guillou.

— Ok, on se la joue méchant flic-gentil flic ?

— Si tu veux… Je fais la méchante ?

— On dirait que tu n’attends que ça, plaisanta Morvan.

Son visage afficha une moue mi-amusée, mi-agacée. Elle lui annonça :

— Non, pas plus que ça, mais j’en ai marre que les bonnes femmes jouent toujours les gentilles. Là, on va changer un peu, non ?

— Comme tu veux, Angélique, conclut-il en souriant.

Il aimait beaucoup enquêter avec elle, nettement plus qu’avec Merlot. Il sentait bien que ce dernier était proche de la retraite et qu’il n’appréciait rien autant que demeurer au bureau, vissé dans son fauteuil, bien au chaud. Angélique, elle adorait le terrain, les contacts, les interrogatoires. Avec elle, il fallait que ça bouge.

Ils restèrent silencieux durant les quelques minutes de trajet de Pencran jusqu’à Dirinon, comme s’ils préparaient chacun l’interrogatoire dans leur tête.

Angélique se gara devant la maison des Tanguy, coupa le contact et regarda Morvan :

— On y va ? lui demanda-t-elle.

— C’est parti ! fit celui-ci.

Elle eut l’impression qu’il était particulièrement heureux de se trouver sur le terrain, d’aller mener un interrogatoire. Le poste de chef de brigade n’était sans doute pas si passionnant que cela…




D’autorité, le capitaine appuya sur la sonnette. Une voix lointaine leur répondit :

— Voilà, voilà, j’arrive.

Il ne se passa rien pendant un temps qui sembla très long aux gendarmes.

Commençant à s’impatienter, Morvan actionna à nouveau le carillon, pile au moment où Jean-Michel Tanguy ouvrit la porte, les yeux rougis. Les priant d’entrer, il attaqua immédiatement :

— Vous venez pour Alain Guillou, je suppose ? Quelle tragédie ! Si seulement j’avais été là au lieu de courir, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Vous auriez pu être tué, vous aussi, rétorqua Angélique.

Tanguy resta perplexe quelques instants, puis se ressaisit rapidement :

— Oui, vous avez raison. Dieu seul sait ce qu’il s’est passé ce matin.

— Dieu n’est peut-être pas le seul à le savoir, insista la gendarme.

Son interlocuteur ouvrit la bouche pour répondre, mais finalement il resta silencieux, ne sachant comment prendre le sous-entendu d’Angélique. Le capitaine posa sa main sur le bras de l’adjudante et tenta une autre approche :

— Si on laissait monsieur Tanguy nous raconter sa version de l’histoire, non ?

— Euh oui, bien sûr, bredouilla celui-ci, visiblement un peu déstabilisé par les propos et le ton employé par l’adjudante.

Il s’effaça pour les faire rentrer dans le salon.

— Vous voulez peut-être vous asseoir ? Un café, un thé, une bière ou un verre d’eau ?

— Il est tard pour le café ou le thé et la bière est interdite en service, répondit Morvan, mais l’eau, ce sera parfait, non ?

Il jeta un coup d’œil interrogatif vers Angélique, celle-ci hocha la tête.

— Oui, deux verres d’eau, ce sera très bien, monsieur Tanguy, confirma le capitaine.

Alors que le maître des lieux partait dans la cuisine, les gendarmes s’assirent tous les deux, chacun d’un côté du salon.

Jean-Michel Tanguy s’affairait. Ils entendirent des bruits de verre s’entrechoquant et de l’eau couler.

Il est bien long pour nous préparer juste de l’eau, se dit Angélique.

À ce moment-là, leur hôte arriva portant un plateau avec trois verres. Le troisième semblait plutôt contenir un liquide ambré.

— Vous ne buvez pas d’eau, monsieur Tanguy ? s’étonna la gendarme.

— Non, j’ai besoin de quelque chose de plus fort, expliqua-t-il en ingurgitant une bonne lampée de ce qui ressemblait à du whisky, juste avant de se laisser tomber dans un fauteuil entre Angélique et son capitaine.

— Il y a quelque chose qui ne va pas ? fit Angélique essayant de le provoquer.

Saisi par les mots et le ton employé, il sembla se fissurer de l’intérieur et s’écroula en sanglots.

Morvan jeta un regard interrogatif à sa collègue. Elle lui fit signe que tout se passait bien, elle gérait. Il lui faisait confiance et la laissa poursuivre.

— Je comprends que ce que vous vivez est dur, monsieur Tanguy, mais nous avons besoin de vous pour trouver qui a fait ça.

— Comment ça ? bredouilla-t-il en relevant la tête, surpris par l’affirmation d’Angélique. Ce n’est donc pas un accident ?

Les deux gendarmes échangèrent un regard. Morvan laissa sa collègue poursuivre l’entretien à sa façon.

— Non, ce n’est pas un accident, Alain Guillou a été tué…

Elle laissa l’idée faire son chemin dans l'esprit de son interlocuteur, sans donner la moindre précision.

— Mais, comment est-ce possible ? Il n’a pas été écrasé sous l’arbre qu’il était en train d’abattre ? demanda-t-il, le visage toujours brouillé de larmes.

— Ça, c’est ce que l’on a voulu nous faire croire, mais ce n’est pas la vérité. L’autopsie révèle au contraire qu’il a été tué à bout portant par un fusil de chasse. Le tronc a été coupé plus tard, pour maquiller le crime en accident. Il s’agit donc bien d’un meurtre, monsieur Tanguy.

Le silence se fit lourd, comme s’il devait digérer la nouvelle. Son visage se décomposa encore plus.

— Mais, qui ? Pourquoi ? finit-il par s’interroger.

— Nous pensions que vous pourriez avoir quelques réponses à ces questions, monsieur Tanguy, laissa planer la gendarme froidement en ne le lâchant pas du regard. Au fait, vous chassez ?

— Moi, non ? Pourquoi cette question ?

Il sembla perdu un instant puis, se tenant la tête entre les mains, il sombra à nouveau dans les pleurs.

— Nous devions peut-être demander à monsieur Tanguy de nous raconter sa matinée, fit Morvan avec un sourire compatissant, en reprenant son rôle de gentil.

Celui-ci le regarda avec un pauvre sourire, heureux de sentir une sorte d’allié

— Allez-y, l’encouragea le capitaine. Racontez-nous ce qu’il s’est passé pour vous ce matin.

— Pouvons-nous enregistrer cet entretien ? demanda Angélique.

— Oui, bien sûr.

Aussitôt, elle sortit le dictaphone qui ne quittait jamais sa poche et enclencha l’enregistrement.





[1] Naval Group : Naval Group est un groupe industriel français spécialisé dans la construction navale de défense. Société de droit privé détenue principalement à hauteur de 62,25 % par l'État français et de 35 % par Thales, Naval Group est, depuis 2017, l'héritière des arsenaux français et de la Direction des constructions et armes navales (DCAN), devenue la Direction des constructions navales (DCN) en 1991 et DCNS en 2007 .Depuis 2021, le groupe se recentre sur ses activités navales. Ce groupe est l’héritier des premiers arsenaux créés par le cardinal de Richelieu en 1631.

[2] DGSI : Direction Générale de la Sûreté Intérieure qui dépend du ministère de l’intérieur. La lutte contre les ingérences étrangères est l'affaire de tous et chacun peut œuvrer à sa sécurité, à la protection de son entourage professionnel comme privé, et plus largement, à la défense des intérêts de la France. Il s'agit de dissuader, détecter et alerter (source DGSI). C’est le nouveau nom du « contre-espionnage » français.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Fred Larsen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0