Chapitre 6 2/2

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Tanguy retraça le fil depuis qu’il s’était levé en ce 17 janvier. Avec son ami Alain Guillou, depuis quelque temps, ils avaient calé cette journée de mardi pour aller bûcheronner. Il y avait tellement d’arbres couchés qu’il suffisait quasiment de se baisser pour récupérer du bois de chauffage.

Le matin du 17, en se levant, il était allé voir son bûcher et avait réalisé que celui-ci contenait largement assez de bois pour tenir encore au moins trois hivers. Il avait en revanche les jambes qui le démangeaient, n’étant pas allé courir depuis les fêtes. Il se sentait lourd. À cet instant, il avait regardé la météo sur son smartphone et constaté qu’un petit créneau sans pluie s’ouvrait en tout début de journée. Il en avait parlé à son épouse durant le petit déjeuner et avait envoyé un SMS à Guillou devant elle. Il était ensuite parti courir à peu près une heure et avait pris une longue douche chaude en rentrant, pendant que ses vêtements de courses, crottés de boue, tournaient dans la machine à laver.

En début d’après-midi, sa femme Josiane lui avait annoncé la nouvelle en lui disant qu’elle avait fermé son salon pour aller aider la femme d’Alain Guillou. Depuis ce moment-là, il errait sans but dans la maison, ne comprenant pas ce qui avait bien pu se passer. Et là, ils lui dévoilaient qu’il avait été tué…

Les deux gendarmes l’écoutaient, prenant des notes en complément de l’enregistrement, Angélique, le visage toujours impénétrable, Morvan, souriant, l’encourageant du regard.

Le fait de raconter sa version de la journée paraissait avoir quelque peu rasséréné Jean-Michel Tanguy, comme s’il avait pu se distancier vis-à-vis de la situation et que son émotion s’était apaisée.

Une fois qu’il eut terminé son récit, précis et quasiment chronométré, il se tut, semblant plus serein, attendant les questions.

Angélique reprit la main :

— Accepteriez-vous de nous confier votre portable afin que nous vérifiions vos dires concernant le SMS ?

— Vous mettez ma parole en doute ? demanda Tanguy, brusquement sur la défensive.

— Pas du tout, intervint Morvan, il ne s’agit que de vérifications normales en pareille situation, le rassura-t-il.

— Bien, le voici, fit-il en lui tendant le téléphone sans difficulté. Vous le me rendrez vite ?

— Plus rapidement que si nous passons par une commission rogatoire, fit le capitaine en le glissant directement dans un sachet plastique.

Il referma celui-ci sans toucher le smartphone.

Jean-Michel Tanguy acquiesça. Il n’avait pas vraiment le choix.

— Si quelque chose vous revenait sur cette matinée, n’hésitez pas à nous rappeler, lui dit Morvan en lui donnant sa carte et en faisant mine de se lever. Nous allons vous laisser maintenant.

— Mais… tenta d’intervenir Angélique.

— Laissons-le, insista Morvan, nous avons suffisamment d’éléments pour le moment. Je pense que monsieur Tanguy a besoin de calme, vu la situation. Nous l’avons assez embêté pour aujourd’hui.

L’homme acquiesça et les suivit jusqu’à la porte d’entrée, tenant toujours la carte du gendarme entre ses doigts.




Durant tout l’entretien, elle avait eu l’étrange sensation que Tanguy cachait quelque chose, mais son chef ne lui avais pas permis de poursuivre assez pour qu’elle en ait finalement le cœur net. Une fois dans la voiture, Angélique ne se retint plus :

— Pourquoi as-tu arrêté l’interrogatoire si vite, Paul ? On avait encore moyen de le déstabiliser et, qui sait, peut-être de le faire craquer.

— Angélique, on n’est pas dans une série américaine, l’objectif n’est pas de faire craquer qui que ce soit, mais de trouver un meurtrier. Moi aussi, j’aurais aimé que ce soit lui. J’aurais vraiment adoré que l’on puisse rentrer à la brigade avec Jean-Michel Tanguy, menotté à l’arrière du pick-up, après avoir signé des aveux. Mais ce n’est pas lui. Enfin je ne pense pas.

Elle oscillait entre deux sentiments : la frustration de n’avoir pas pu aller jusqu’au bout de son interrogatoire et le fait qu’elle s’était peut-être laissée emporter par son rôle. Ne voulant pas lâcher, elle ajouta tout de même :

— Faudra quand même qu’on regarde le bornage de son téléphone, des fois qu’il soit passé pas loin du lieu du meurtre.

— Oui, on fera ça, mais je suis persuadé que cela ne donnera rien.

— Pourquoi ? Parce qu’il est malin ?

— Non, parce que je pense que ça n’est pas lui. Tu as vu la façon dont il nous a parlé de Guillou ? On voit bien qu’il est secoué.

— Ou alors c’est un très bon comédien ?

— On est au tout début de l’enquête, Angélique. Méchant flic n’est qu’un rôle, lui fit-il avec un clin d’œil.

Ébranlée et un peu vexée par le ton de son chef, Angélique se demanda si finalement elle n’avait pas fait fausse route.

— Tu as peut-être raison, Paul…

Il la regarda avec un sourire :

— T’en fais pas, on va trouver qui a fait ça. Et puis quel serait son mobile, à Tanguy ?

— Une histoire de femmes ? hasarda Angélique.

— Peut-être, mais il est bien trop tôt pour l’affirmer.

— On devra interroger également les deux épouses, Josiane Tanguy et Maryse Guillou.

— Bien sûr, et aussi perquisitionner dans les deux maisons, si on arrive à convaincre le juge d’instruction. Ça, je vais m’en charger dès notre retour à la brigade.

Le ton de son capitaine chassa les derniers doutes d’Angélique. Il fallait avancer.

— On fait quoi maintenant ?

— Je vais appeler la direction de Naval Group pour les informer du décès l’Alain Guillou.

— Là, dans la voiture ?

— Ben oui, avec le kit mains libres, c’est comme si j’étais au bureau. En plus, c’est toi qui conduis, donc même si cela se passe mal, je ne risque pas de nous mettre dans le fossé.

Elle éclata de rire. Heureusement, l’humour pouvait sauver des journées pourries comme ce 17 janvier 2023.




La sonnerie retentit dans l’habitacle du pick-up. Une femme décrocha rapidement :

— Bonjour ! Naval Group Brest, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, Capitaine Morvan de la brigade de Recherche de gendarmerie de Landerneau, pourriez-vous me passer votre directeur ?

— Le directeur ? Mais que se passe-t-il ?

Si on voulait que quelque chose ne s’ébruite pas, il ne fallait surtout rien dire aux standardistes.

— Une information confidentielle à lui passer, répondit Morvan.

— Je vous transfère à sa secrétaire.

— Mais non…

Avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, une musique d’attente se mit en route. Puis au bout d’une dizaine de secondes :

— Secrétariat du directeur, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, Capitaine Morvan de la brigade de Recherche de gendarmerie de Landerneau, est-il possible de parler à votre directeur ?

— Pour quelle raison, s’il vous plait ?

— Je ne peux pas vous le dire… Passez-moi votre directeur, tout simplement.

— Il est en rendez-vous actuellement, il n’est pas sur le site.

Mince, ça se compliquait…

— Pourriez-vous me passer votre responsable de la sécurité, dans ce cas-là ?

— Oui, je vous transfère à madame Creac’h, la directrice sécurité du site.

— Parfait.

Nouvelle musique d’attente. Cette fois-ci au bout de trois minutes, il eut finalement son interlocutrice au bout du fil :

— Mathilde Créac’h, directrice sécurité, que puis-je pour vous, capitaine Morvan ?

Au moins, on lui avait transmis l’identité de celui qui l’appelait.

— Je vous annonce le décès de l’un de vos employés, Alain Guillou. Il est mort ce matin, à Dirinon. D’après les premiers éléments de la médecine légale, il ne s’agit pas d’un accident, mais bien d’un meurtre.

— Je vois.

Laconique, la directrice sécurité de Naval Group…

— Je suppose que vous allez en informer votre correspondant de la DGSI ? demanda le capitaine.

— Oui, juste après avoir raccroché avec vous.

— Savez-vous si monsieur Guillou travaillait sur des projets sensibles ?

— Je ne suis pas habilitée à vous répondre, vous verrez tout ça avec le commandant Lopez, notre officier de sécurité. Je lui transmets votre message, il se mettra en rapport avec vous. Au revoir, capitaine.

Elle coupa la conversation avant qu’il n’ait pu ajouter quoi que ce soit.

— Avec la DGSI, voilà le début des ennuis, fit-il dans un soupir.

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