Chapitre 7 1/2
Yvan le Fol, journaliste spécialiste des affaires judiciaires et criminelles à la rédaction brestoise du Télégramme, se précipita dans le bureau du rédacteur en chef,Le Guen :
— Yannick, il me faut cette affaire. Elle est pour moi !
— Mais de quoi parles-tu, Yvan ?
— Ce meurtre à Dirinon !
Le Guen était perdu :
— Un meurtre à Dirinon ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Agacé par le manque de réaction de son chef, le journaliste s’emporta :
— Mais enfin, tu ne lis pas les dépêches de tes correspondants locaux ?
— Si, mais…
Sa femme venait de lui annoncer deux jours plus tôt qu’elle le quittait, ne supportant plus qu’il ne soit jamais à la maison et qu’il ne s’occupe jamais de leurs deux enfants. Il devait bien avouer que ces derniers jours, il avait un peu l’esprit ailleurs qu’au boulot.
— Soi-disant, ce serait un accident. Je suis persuadé qu’il n’en est rien. Confie-moi l’affaire. Elle est d’un calibre qui n’est pas fait pour une vague correspondante locale, une gonzesse en plus !
Yannick Le Guen restait circonspect. Depuis deux semaines, il ne s’était rien passé de particulier à Brest ou dans les environs et le journaliste rongeait son frein. Ce n’était pas la première fois que Le Fol s’emballait, croyant avoir détecté un tueur en série, un meurtre abominable et qu’il ne s’agissait en fait que d’un bête accident. Toutefois, l’on avait vraiment affaire à un crime, celui-ci était bien de son ressort. Le fait que la correspondante locale de Dirinon soit une femme n’avait rien à voir avec cela.
— Je vais passer un ou deux coups de fil et je te tiens au courant, OK ?
Dépité de devoir se contenter de cette promesse, le journaliste quitta le bureau en bougonnant.
Une fois seul, Le Guen alluma son téléphone portable et envoya un simple message :
Dirinon aujourd’hui, accident ?
Quelques minutes plus tard, il reçut une réponse :
Conférence de presse procureur à 18 h 30
Le Fol avait peut-être vu juste. Il allait l’envoyer à cette conférence de presse. S’il y avait quelque chose à en tirer, il saurait comment faire. Il était comme un pitbull, il ne lâchait rien, même si parfois il s’acharnait sur un bête bout de bois. Il avait vraiment le caractère de ces chiens.
De son côté, en tant que rédacteur en chef, il pourrait toujours contrôler ce que son journaliste publierait, il donnait habituellement le dernier avis sur les articles.
À peine rentré de l’interrogatoire de Jean-Michel Tanguy avec Angélique, Paul Morvan reçut un appel d’un numéro inconnu. Il n’avait même pas eu le temps d’enlever sa veste.
— Capitaine Morvan ?
— Lui-même. Qui est à l’appareil ?
— Commandant Lopez, DGSI.
— Mes respects, mon commandant.
— Laissez tomber, il n’y a que vous et moi.
Morvan décida de ne pas lui révéler que l’adjudante Benslimane était avec lui dans le bureau.
— Vous m’appelez suite au décès d’Alain Guillou, je suppose ?
— En effet. Je vais vous transmettre une adresse mail à laquelle vous enverrez tous les documents concernant cette affaire. Je dis bien TOUS les documents, au fur et à mesure qu’ils vous arrivent.
— Guillou travaillait sur des dossiers sensibles, donc ?
— Je ne suis pas habilité à vous répondre. Faites juste ce que je vous demande, capitaine, et tout ira bien, OK ?
La menace était à peine voilée.
— Bien, mon commandant.
— Merci. Je vous rappellerai.
Juste après, il reçut un SMS avec cette fameuse adresse électronique :
9ui7G4EdR@dgsi.interieur.gouv.fr
— Pff, ces types se croient vraiment tout permis, fit-il en se laissant tomber dans son fauteuil.
— Je comprends mieux pourquoi tu disais qu’avec la DGSI arrivent les ennuis.
— Et encore, tu n’as rien vu. On pourrait se trouver totalement dessaisis de l’enquête. Là, on s’en sort bien, on doit juste tout leur communiquer.
— On pourra peut-être se remettre plus vite sur ces trafiquants de drogue ?
Sa mère lui avait appris à positiver : quoi que ce soit qu’il se passe, il y a toujours une amélioration envisageable ou une issue favorable possible.
Paul n’était pas du tout dans cet état d’esprit :
— Sans doute, mais pour le moment, ça me fait chier ! Ce sont des cow-boys qui s’estiment au-dessus du droit. Chaque fois, ils invoquent « l’intérêt supérieur du pays » pour faire ce qu’ils veulent… Merde, les gardiens de la loi, c’est nous et les flics, pas ce genre de barbouzes !
Angélique l’avait rarement vu aussi énervé que cela. Comme s’il lui fallait passer à autre chose, il lui demanda :
— Tu pourrais me rendre service ?
— Oui, bien sûr.
— Tu pourrais envoyer tout ce qu’on a à cette adresse mail comme Gomez l’a exigé ? Je dois me préparer pour la conférence de presse du procureur. Il a requis ma présence. Faut que je file vite si je ne veux pas être à la bourre et que j’essaye de me calmer aussi, termina-t-il avec un sourire.
Il était en train de redescendre. Ses accès de colère retombaient rapidement.
— Je m’en occupe, pars tranquille.
— Merci Angélique. Après, rentre chez toi, la journée a été longue. je te ferai un topo demain matin sur cette conf.
— Ok. Bon courage pour cette conférence.
Elle savait qu’il avait horreur de ce genre de représentation. Le procureur allait sûrement se la jouer un peu solo, laissant Morvan se débrouiller avec les questions délicates, tout en lui reprochant ensuite ses réponses. Bref, elle était contente de ne pas être responsable de cette enquête.

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