Chapitre 7 2/2

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Paul Morvan était arrivé quelques minutes avant le début de la conférence de presse. Une telle convocation n’était pas si fréquente et les médias se pressaient dans la petite salle dédiée. Il y avait là naturellement les journalistes du Télégramme, d’Ouest-France, les représentants des antennes locales de France 3 et BFMTV ainsi que quelques freelances.

Le juge d’instruction, sans doute un nouvel arrivant que Paul ne connaissait pas, était déjà assis. De par sa présence, le procureur avait sans doute décidé de révéler qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Dans tous les cas, la nouvelle aurait fini par fuiter rapidement. Autant maîtriser ou tenter de maîtriser la communication sur cette affaire. Morvan fut surpris de ne pas reconnaître le procureur lui-même, mais de voir l’un de ses adjoints. Alors qu’il s’en inquiétât discrètement auprès du magistrat instructeur, celui-ci lui apprit que cette conférence était à l’initiative du 1er substitut, profitant des vacances du titulaire.

Le juge et Paul, en retrait derrière le substitut, l’entendirent se racler la gorge. Le silence se fit.

— Mesdames, messieurs les journalistes, merci d’être venus si nombreux malgré cette invitation tardive.

Quelques murmures se répandirent dans la salle. En effet, la convocation avait été envoyée aux médias à peine une heure auparavant, bousculant toutes les rédactions.

— Je m’appelle Jean de LaTour et je suis le premier substitut du procureur de la République de Brest. Je suis là pour vous parler du corps découvert dans la forêt autour de Dirinon, ce matin, par un promeneur.

Une partie de l’auditoire se leva et des questions commencèrent à fuser :

— Un accident ?

— Un meurtre ?

— L’identité de la victime ?

Le magistrat tendit les mains en signe d’apaisement :

— Du calme, du calme, s’il vous plait. Je vais vous dire ce que je sais et je laisserai ensuite le juge Derien et le capitaine Morvan répondre à vos questions.

Un silence relatif se fit et il poursuivit :

— Je disais donc, ce matin, vers 9 h 30, un promeneur a découvert un corps inanimé, écrasé par un tric d’arbre. Une tronçonneuse se trouvait à proximité. Ce promeneur a appelé le 17. L’appel est tombé à la gendarmerie de Plougastel, qui a informé la brigade de recherches de la gendarmerie de Landerneau, d’où la présence ici du capitaine Morvan, qui est à la tête de cette brigade.

Morvan se demanda jusqu’où le substitut irait dans les révélations et ce que lui allait pouvoir en dire aux journalistes présents. L’organisation en urgence ne leur avait pas permis de se caler au préalable sur le discours à tenir. Déjà quand le cadre était clair, il n’aimait pas ce genre d’exercice, mais dans le flou le plus complet, il se préparait à passer un très mauvais moment.

— Le capitaine Morvan, qui est le responsable de cette enquête, vous expliquera les difficultés auxquelles ils ont été confrontés pour accéder au corps et pour l’extraire de sous le tronc. Le juge Derien vous fera un topo rapide sur les résultats de l’autopsie.

Paul n’en revenait pas : il n’avait rien dit, leur confiant la responsabilité de tout le reste !

— Voilà messieurs, c’est à vous, fit-il en s’effaçant et en laissant la place au juge et au gendarme.

Les questions recommencèrent à fuser :

— Un juge d’instruction, donc, c’est un meurtre ?

— Qui est la victime ?

— Je vous en prie, du calme essaya de temporiser le substitut.

Son patron ne lui avait sans doute pas donné beaucoup l’occasion de gérer ce genre de situation. Visiblement, il ne savait pas trop faire.

— Je vais passer la parole au capitaine Morvan. Capitaine, si vous voulez bien vous avancer.

Morvan se leva et s’approcha de la table. Le substitut se glissa derrière lui, comme pour se cacher. Paul se dit qu’il allait broder et ne pas parler de l’identité de la victime ni des résultats de l’autopsie, laissant cela au juge comme décidé par l’organisateur de la conférence de presse.

— Comme l’a dit monsieur le substitut du procureur, la gendarmerie a reçu un appel d’un témoin, ce matin vers 9 h 30, signalant un corps qui semblait sans vie et écrasé sous un tronc d’arbre, dans les bois un peu après Lesquivit Huella à Dirinon.

Malgré le stress de cet exercice qu’il exécrait, il avait une voix calme et posée qui incitait au silence.

— Nous nous sommes immédiatement rendus sur place avec des Techniciens en Identification Criminelle de Proximité, la police scientifique de la gendarmerie, afin de figer la scène.

— De crime ? fit une voix dans la salle.

— Si vous le voulez bien, je continue de vous expliquer la situation et pour le reste, le juge d’instruction répondra à vos questions.

Chacun son tour de refiler la patate chaude… Il poursuivit :

— Les TCIP sont envoyés à chaque fois qu’il y a un décès autre qu’une personne dans son sommeil. Leurs constatations sont utilisées également dans d’éventuels dossiers d’assurance en cas d’accident, pas uniquement dans les scènes de crime.

— Alors, crime ou pas ? insista l’assistance.

— Oui, on veut savoir !

Morvan se tourna vers le substitut qui lui fit signe d’y aller, de se lancer.

— L’accès au corps a été très compliqué avec les nombreux arbres arrachés ou cassés qui coupaient les chemins suite à la tempête Ciarán d’il y a quelques semaines. Il a fallu utiliser des moyens de levage pour arriver jusqu’au cadavre.

— Bla bla bla et la suite, crime ou pas ? insistèrent plusieurs voix.

Nouveau coup d’œil au magistrat qui l’encouragea à poursuivre.

— J’y viens si vous voulez bien me laisser continuer, répondit-il avec calme.

Le silence ne se fit pas totalement, un murmure persista dans la salle.

— Le médecin légiste de Landerneau s’est également rendu sur place et a pu assister à la levée du tronc d’arbre. Il a pu constater une trace de poudre autour d’un orifice sur la poitrine de la victime.

L’auditoire s’embrasa :

— Ah ben voilà ! C’est bien un crime !

— Qui est la victime ?

— On sait comment il a été tué ?

— Fusil de chasse ?

Le substitut intervint :

— Mesdames, messieurs, un peu de calme. L’instruction ne fait que débuter. Nous vous avons transmis les éléments que nous avions pour le moment. J’organiserai une nouvelle conférence de presse dans deux jours, même heure, même endroit.

« Comme si les journalistes allaient attendre 48 heures les bras croisés… » se dit Morvan. Décidément, ce magistrat avait encore pas mal de choses à apprendre. Lorsqu’il quitta la salle, le gendarme croisa le juge Derien, qui le remercia silencieusement d’avoir assuré l’information. Lui non plus ne devait pas être familier de l’exercice.

La gendarmerie de Landerneau n’allait pas tarder à être submergée par les appels de rédactions ou de pigistes en mal de renseignement, se dit Morvan. Il allait falloir organiser cela dès son retour à la brigade. Il avait déjà réussi à botter en touche à la demande de son contact au Télégramme. Ils devraient jouer fin maintenant.

Le Fol débarqua, exubérant dans le bureau du rédac chef :

— Je le savais ! Je ne te l’avais pas dit que c’était un meurtre ?

— On se calme, Yvan. Tu me parles de quoi ? De cette affaire de Dirinon ? temporisa Le Guen. Tu étais à la conférence de presse ?

— Oui ! Le médecin légiste a trouvé des traces de poudre autour d’un orifice dans la poitrine du type. Un coup de fusil, pour moi. Comme c’est encore la saison de la chasse, le coup de feu n’a dû surprendre personne.

Il était fatigant à gérer, mais avait souvent un certain instinct, un vrai flair de chien policier. Il avait gagné le droit d’écrire un article sur cette affaire.

— Bien, tu me ponds un papier sur le sujet pour dans deux heures, avant qu’on boucle l’édition de demain. S’il est bon, je te mets en première page.

— Il le sera, t’en fais pas, énonça Le Fol, sûr de lui.

— Pour le moment, tu ne sais pas grand-chose, pose plus de questions que tu ne fais d’affirmations, lui conseilla son rédacteur en chef.

— Ok boss !

Au moins, il a un os à ronger, songea Le Guen. Il allait lui aussi activer son contact principal.

Sur la route du retour vers Landerneau, le portable de Morvan sonna dans la voiture :

— Paul ? C’est Yannick.

— Le Guen ?

— Oui. Au fait, merci pour l’info, ça nous a permis de gagner quelques minutes sur mes concurrents. Tu peux me dire quelque chose de plus ?

— Non, Yannick, pas cette fois-ci. Là, potentiellement, ça pue…

— Explique-toi ?

— Non, je ne peux pas, mais dis à tes journalistes d’y aller mollo.

Sur ces mots, il raccrocha, laissant le rédacteur en chef avec ses questions. L’affaire devait vraiment puer pour que son ami gendarme ne puisse rien lui dire. Il serait sans doute dans l’obligation de calmer un peu les ardeurs de Le Fol. Cette enquête ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir.

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