Chapitre 8 1/2
Mercredi 17 janvier 18h30
Angélique avait scrupuleusement scanné la totalité des documents concernant la découverte du cadavre d’Alain Guillou et s’apprêtait à les expédier à la fameuse boîte mail « étrange » de la DGSI.
Elle ouvrit son application gendarmerie et entra l’adresse destinataire sur son clavier. Elle essaya de joindre toutes les pièces d’un coup et de ne faire qu’un seul mail. Elle reçut aussitôt un message d’erreur : son envoi avait été refusé, car trop lourd. Elle découpa donc l’ensemble des fichiers à transmettre en une dizaine de mails différents et, cette fois-ci, tout fut accepté. Elle pesta contre ces outils informatiques d’état qui n’étaient pas capables d’avoir les mêmes possibilités que n’importe quelle messagerie gratuite… L’inertie de l’administration française trouvait une nouvelle illustration ce soir-là.
Elle se recula sur sa chaise, plongée dans ses réflexions : c’était la première fois de sa carrière qu’elle travaillait sur une enquête avec la DGSI. Cette culture du secret lui était totalement étrangère. Certes, elle se rappelait bien ses cours sur l’IGI 1300[1] et les conséquences pénales de la divulgation de secrets de la défense nationale. Elle avait même vu passer le décret de 2020 sur la modification des noms des niveaux de classifications. Elle n’avait toutefois jamais imaginé s’y frotter durant sa vie professionnelle.
Un jour, il faudrait qu’elle essaye d’en parler avec sa mère. En tant qu’officière de gendarmerie, elle en avait sans doute fait l’expérience elle aussi. Peut-être lors de leur conversation téléphonique hebdomadaire ?
Se secouant, elle songea qu’il était temps de rentrer et probablement de reprendre une douche bien chaude pour chasser tout ce froid emmagasiné durant cette journée pluvieuse de janvier.
S’apprêtant à éteindre son ordinateur, elle alla vérifier la boite des messages envoyés par acquit de conscience. Et là, surprise ! Tous les mails qu’elle avait transmis à la DSGI avaient disparu, comme envolés. On aurait dit qu’ils n’avaient jamais existé !
Si seulement Paul avait été là. Mais non, il avait fallu qu’il parte à cette foutue conférence de presse. Merlot ne serait d’aucune aide, d’autant plus qu’il devait sans nul doute déjà être rentré chez lui, en passant par le Bar de la gare à Landerneau. Il n’y buvait jamais d’alcool, mais y restait toujours une bonne heure avant de regagner son domicile. Personne n’avait la moindre idée de ce qui pouvait bien l’attirer dans ce bar assez quelconque.
Inquiète de ce qu’elle venait de constater sur son ordinateur et sachant Morvan occupé, elle décida d’anticiper un peu le coup de fil familial hebdomadaire. Même s’il était encore trop tôt pour sa mère, commandant du PSPG[2] de la centrale nucléaire de Golfech et qui ne rentrait jamais chez elle avant 19 heures bien tassées, Angélique savait que celle-ci lui répondrait toujours sur son portable. Le secret de la défense nationale, elle baignait dedans tous les jours avec la sûreté des installations nucléaires civiles. Elle aurait sûrement une explication à lui donner.
— Allô, Maman ?
— Angélique ? Tout va bien, ma puce ?
Angélique leva les yeux au ciel : une puce qui chaussait du 44 et mesurait un mètre quatre-vingt-dix, tout de même. Elle la voyait toujours comme sa petite fille. Toutefois, en entendant la voix de sa mère, elle percevait les flots d’amour et de tendresse que celle-ci éprouvait pour elle et rien que cela lui faisait du bien.
— Oui, tout va bien ? Et toi ? Comment va Papa ? Sa librairie marche toujours aussi fort ?
— Oh ! Tu sais, ton père, du moment qu’il réussit à vendre un livre dans la journée, il est heureux.
S’il y avait un libraire qui n’avait pas la bosse du commerce, c’était bien son père. Il exploitait tranquillement un petit magasin, spécialisé en polars et poésie qu’il avait acquis après une affaire judiciaire résolue[3] il y a longtemps, bien avant la naissance d’Angélique. Pourtant, sa boutique marchait plutôt bien, il faut croire que l’alliance entre énigmes policières et poèmes fonctionnait bien.
Son père, d’origine kabyle, était un ancien policier algérien, devenu capitaine des forces spéciales après avoir vu sa femme et ses fils tués par les GIA tout au début des années 90. Au bout de quelques années, dégoûté par le sang et la violence, il avait fini par quitter l’Algérie et obtenir un statut de réfugié politique en France. Voulant oublier sa vie passée, il avait pris un emploi d’ouvrier agricole dans la région d’Agen. C’était dans ces conditions qu’il avait rencontré Marie Jeandreau, sous-officière de gendarmerie qui allait devenir la mère de leur fille Angélique.
Perdue dans ses pensées concernant ses parents, elle n’avait pas entendu sa mère s’inquiéter :
— Angélique ?
— Euh, oui ?
— Tout va bien ? Tu ne nous appelles jamais le mercredi. Tu as un souci ?
— Non, Maman, t’inquiète pas.
— Une question dont tu n’as pas trouvé la réponse ?
Elle était forte sa mère…
Angélique lui expliqua rapidement la découverte du cadavre dans les bois le matin même, tout ce qu’il avait fallu mettre en œuvre pour le ramener à l’institut médico-légal, l’autopsie, l’employeur de la victime et l’intervention de la DGSI. Quand elle en arriva aux mails émis disparus, son interlocutrice éclata de rire.
— Mais enfin, Maman ! s’irrita Angélique.
— Je ris parce que j’ai eu la même réaction que toi la première fois que ça m’est arrivé. Je ne sais pas comment ils s’y prennent, mais le logiciel de messagerie du ministère de l’Intérieur supprime systématiquement leurs courriels et ceux qu’on leur envoie. C’est perturbant parce qu’on finit par douter de leur avoir écrit. Tu sais, il n’y a pas que dans les films américains que les services de sécurité intérieure ou de contrespionnage ont la culture du secret, chez nous la DGSI aussi[4].
— Voilà. Je comprends mieux maintenant.
— Donc tout va bien. Si tu as bien envoyé les messages, c’est normal qu’ils aient disparu.
Sans savoir pourquoi ni comment, Angélique l’avait entendue lui dire qu’elle n’avait pas fait de bêtise. À croire que c’était ça être mère, tranquilliser ses enfants même quand ils sont adultes et qu’ils font presque deux têtes de plus.
— Maintenant je suis plus rassurée alors. Merci Maman.
Elle avait vraiment eu une bonne idée de l’appeler. Elle aimait bien, elle, la femme indépendante, retrouver le cocon créé par ses parents et redevenir petite fille avec eux.
— De rien, ma puce.
— Tu embrasseras Papa, je vais rentrer, je suis naze. Ça a été une grosse journée.
— J’imagine, oui. Je l’embrasserai pour toi, promis, dès qu’il sera là. Prends soin de toi, Angélique.
— Toi aussi, Maman et de Papa aussi.
— On prend soin l’un de l’autre.
Était-ce parce qu’ils avaient, tous les deux, été un peu cabossés par leurs vies précédant leur rencontre ? Sans doute. Comme tous les couples, ils avaient eu leurs moments durs, leurs doutes, mais ils étaient parvenus à transformer leurs épreuves en force. Leur secret ? Ils se parlaient tous les soirs, au moins une heure, avant de dormir et avaient toujours réussi à traiter les difficultés, évitant ainsi qu’elles ne deviennent des problèmes. Ils ne s’endormaient jamais fâchés.
— Je vous aime et je vous rappelle dimanche.
— Nous aussi, on t’aime, Angélique, à dimanche !
Ces appels n’étaient jamais très longs — il n’y avait guère qu’avec son père, Kader, qu’Angélique échangeait beaucoup — mais à chaque fois, ils agissaient comme une injection massive d’amour.
Rassurée sur le côté « normal » de la disparition de ses messages émis, elle éteignit son ordinateur, se leva de son siège, enfila sa veste et rentra chez elle, pensant à l’avance avec délice à la douche brûlante qui l’attendait, puis une soupe et une soirée au chaud, enroulée dans un plaid devant une série télé. N’étant pas de permanence, elle avait bien l’intention d’en profiter pour récupérer de se journée pourrie sous la pluie.
[1] IGI 1300 : L’instruction générale interministérielle IGI 1300/SGDSN/PSD/PSN sur la protection du secret de la défense nationale vise à empêcher la compromission d’informations classifiées dématérialisées traitées ou échangées via des systèmes d’information.
[2] PSPG : Les Pelotons Spécialisés de Protection de la Gendarmerie sont des unités d’élite de la gendarmerie nationale française chargées de la protection des installations nucléaires civiles et spécialisées dans le domaine de l’intervention. Formés par le GIGN et placés sous son contrôle tactique, les PSPG assurent également — dans la mesure où leur mission prioritaire le permet — des missions d’intervention au profit des groupements de gendarmerie. Dans cette histoire, la mère d’Angélique est la première femme commandant d’un PSPG.
[3] Voir « Vivre ! » à paraître.
[4] Note de l’auteur : pour les avoir fréquentés plusieurs années professionnellement, cette culture du secret est la stricte vérité.

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