Chapitre 12/2

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Se dirigeant vers la salle d’interview, ils passèrent tous les deux devant le brigadier de permanence à l’accueil en lui demandant de les prévenir dès qu’une madame Guillou se pointait.

En attendant, ils allèrent s’installer dans la pièce qu’ils avaient prévue pour cette audition. Ils ne l’avaient pas appelée interrogatoire, pour éviter de la braquer dès le début.

À peine étaient-ils posés qu’ils entendirent toquer à la porte.

— Madame Guillou est là, annonça le gendarme en passant la tête par l’entrebâillement.

— Merci, Kerléo, vous pouvez la faire venir, répondit-il alors que lui et Angélique se levaient.

La veuve pénétra dans la pièce, les yeux encore rougis. Elle semblait assez affaiblie.

— Entrez, Madame Guillou, installez-vous sur la chaise, celle-ci, en face de nous.

Celle-ci avança lentement, comme si elle trainait les pieds et s’assit lourdement sur le siège désigné. Angélique, face à elle, avait démarré son PC, prête à prendre les notes de l’entretien.

— Madame Guillou, voulez-vous boire quelque chose ? Thé, café, chocolat, eau ? C’est un distributeur, mais c’est buvable, assura Angélique.

D’un geste de la main, la veuve refusa.

— Pouvez-vous nous dire vos noms, prénoms, date de naissance, profession et adresse ? C’est bizarre de vous demander ça, mais c’est la règle, madame, fit le capitaine.

Faisant visiblement un effort pour ne pas s’effondrer, elle parla faiblement :

— Guillou, Maryse, euh… née Kerbrat le 7 septembre 1976, nourrice agréée et j’habite avec mon mari, Alain, enfin j’habitais avec lui, au 12 rue des sources à Dirinon.

— Vous avez des enfants ?

— Non et maintenant, je n’en aurai jamais plus…

Des larmes perlaient au coin de ses yeux.

Angélique sortit un paquet de mouchoirs en papier et le lui tendit.

Comme s’il ne s’était rien passé, Morvan poursuivit :

— Ceci est une audition libre, elle ne sera donc pas enregistrée. Vous aurez juste le procès-verbal, que va rédiger ma collègue, l’adjudante Benslimane, durant notre entretien, à signer avant de partir. Avez-vous des questions ?

Après s’être mouchée fortement, la veuve répondit négativement en hochant la tête.

— Bien, pouvez-vous me raconter comment s’est passée la matinée du 17 janvier, soit avant-hier ?

Elle rassembla ses idées et prit une grande inspiration, puis se lança :

— Je me suis réveillée à sept heures, comme d’habitude, même si ce matin-là, je ne recevais les enfants que je garde qu’à partir de 10h30. Je crois qu’ils avaient un examen médical au centre de PMI de Landerneau… Je me suis levée et Alain était déjà debout. Je l’ai retrouvé à la cuisine où il préparait notre petit déjeuner. Il était heureux, il sifflotait. J’y repense maintenant, ce que je l’aimais, mon Alain…

Elle renifla

— Il était heureux d’aller bûcheronner avec son ami Jean-Michel. Il m’a dit qu’ils devaient commencer relativement tôt, de la pluie étant annoncée dans la journée, beaucoup de pluie. Mais il avait posé un congé pour ça et ne voulait donc pas renoncer pour la météo. Il m’a répété pour la millième fois ce dicton idiot : « Qui regarde la météo, reste au bistrot ».

Le fait d’évoquer son époux déclencha un torrent de larmes qu’elle tenta vainement de maîtriser avec les mouchoirs qu’on lui avait remis. Le paquet fut bientôt vide. Angélique se leva, et alla en chercher de nouveaux.

Durant l’absence de l’adjudante, Maryse Guillou encensa son mari décédé et se lamenta en larmoyant de son statut de veuve. Morvan, au début plein d’empathie, pour elle, commençait à se sentir un peu agacé. Entre chagrin réel et simagrées, la distinction n’était pas simple.

Quand Angélique revint avec une boîte entière de mouchoirs, Maryse Guillou lui jeta un regard plein de reconnaissance.

— Que s’est-il passé ensuite ? relança Morvan, soulagé de ne plus être seule avec cette femme éplorée, une fois que sa collègue eût retrouvé son poste devant son ordinateur.

La veuve se moucha à nouveau bruyamment en gémissant doucement. Le capitaine commençait à trouver que sa tristesse — même légitime — prenait beaucoup de place et serra les mâchoires pour se contenir. Celle-ci poursuivit :

— Son petit déjeuner avalé, il est monté se laver les dents dans la salle de bains, a enfilé sa veste en redescendant et, au moment de partir, il a consulté son téléphone pour vérifier les prévisions météo. C’est à ce moment-là qu’il a reçu le SMS de Jean-Michel.

— Quelle a été sa réaction ? demanda le gendarme.

— Il m’a dit : « Entre la météo et Jean-Mi, il semble bien que tout le monde veut que j’annule. Mais j’irai quand même, on a besoin de bois pour la cheminée ». On chauffe presque toute la maison avec, justifia-t-elle.

— Que s’est-il passé suite à ce message ?

— Je ne suis pas certain qu’il lui ait répondu, ou alors juste un truc du style « ok ». Il a posé sa veste sur une chaise de la cuisine et a repris un café. « J’ai un peu de temps », m’a-t-il dit. Puis son café bu, il s’est levé et est parti. Il ne m’a même pas fait de bisou, s’effondra-t-elle en pleurs. Vous vous rendez compte, on ne s’est même pas embrassés la dernière fois où il a quitté la maison, gémit-elle.

Morvan se sentait vraiment agacé par cette veuve éplorée. Son empathie, pourtant légendaire, s’effilochait de plus en plus. Prenant sur lui, en respirant profondément, il poursuivit l’audition :

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

Madame Guillou eut comme un blanc, sans un mot, le regard dans le vide.

— Madame Guillou ? Qu’avez-vous fait quand votre mari est parti couper du bois ? insista le gendarme.

— Je ne sais plus… bredouilla-t-elle.

— Comment ça, vous ne savez plus ?

C’était juste l’avant-veille, d’ordinaire on s’en rappelle quand même, maugréa silencieusement le capitaine. Surtout qu’elle avait des souvenirs extrêmement précis des mots prononcés par son mari, le matin même.

— Je vous assure, j’ai beau me creuser la tête, je ne me souviens plus de rien ! éclata-t-elle en sanglots. Je me rappelle que votre collègue là, est venue me voir pour me dire qu’Alain était mort et puis plus rien à nouveau, pleurnicha-t-elle.

— Là, c’est normal, Madame Guillou, vous êtes tombée dans les pommes sous le choc, intervint Angélique. Mais avant ça, vous ne vous souvenez vraiment plus de rien ?

— … non… fit la veuve, toujours le nez dans un mouchoir. Il me manque tellement, mon Alain !

Les deux gendarmes échangèrent un regard. Celui de Morvan était assez énervé. Angélique comprit qu’il n’en croyait pas un mot. Elle se posait des questions. Il peut arriver des circonstances dans lesquelles la mémoire s’efface parce que les souvenirs sont trop douloureux et impossibles à affronter mais quand même….

— Vous nous excusez deux secondes, madame Guillou ? demanda Morvan en faisant signe à Angélique de sortir avec lui.

Une fois dehors, il ne se retint plus :

— Elle nous joue la comédie, cette veuve ! Tu ne trouves pas qu’elle en fait un peu trop ? En plus, elle ne se souvient de rien, comme c’est pratique ! Alors qu’elle peut réciter les mots de son mari comme si elle les avait enregistrés. Tout ça n’est absolument pas cohérent !

— Je comprends que cela t’énerve, Paul. Je comprends tout à fait, mais la mémoire est une fonction très particulière : elle occulte certains souvenirs et en exacerbe d’autres. Finalement, regarde ce à quoi on arrive : elle a un mobile, n’a pas d’alibi et avait le temps et les moyens de commettre ce meurtre et peut-être même l’arme du crime dans son garage, bien rangée.

— Tu crois que c’est elle ?

— Non, je ne pense pas, je la sens sincère, même si elle exprime beaucoup de chagrin, peut-être un peu trop, mais pourtant tout semble l’accuser.

— Tu trouves aussi ?

— Peut-être, pourrais-tu appeler le juge d’instruction et le tenir au courant, mais je te propose qu’on ne décide rien tant qu’on n’a pas également entendu le couple Tanguy, on ne sait jamais ce qui pourrait sortir de ces deux auditions.

Se calmant petit à petit, Morvan convint qu’Angélique était la voix de la sagesse :

— OK, on fait comme ça. Tu imprimes ce que tu as noté et tu lui présentes pour signature ? Moi, je crois que j’ai besoin de prendre l’air ou d’aller soulever de la fonte dans la salle de sport.

— Je m’en occupe, t’en fais pas, Paul.

C’est vrai qu’elle semblait en faire un peu trop la veuve, se dit Angélique. Mais que sait-on exactement de la douleur de la perte d’un être cher ? Cependant, actuellement tout semblait converger vers elle : le mobile, l’occasion, les moyens, peut-être même l’arme du crime et aucun alibi. Toutefois, son instinct d’enquêtrice lui disait que c’était trop simple, trop facile. Tout dépendrait sans doute des résultats de l’expertise balistique.

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