Chapitre 15 2/2

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— Allô, Yannick Lepors ?

— Oui, lui-même, qui est au téléphone ?

— Chef d’escadron Le Guen, je suis le nouveau commandant de la compagnie de gendarmerie de Landerneau et supérieur direct du capitaine Morvan. C’est lui qui m’a donné votre numéro.

Mince, un nouvel interlocuteur qu’il ne connaissait pas, se dit Lepors. Cela faisait effectivement une semaine qu’un nouveau responsable était en poste à Landerneau, il aurait dû aller le voir plus tôt. Il faudrait qu’il planifie ça au plus vite.

— Que puis-je pour vous, commandant ? demanda-t-il.

— Je voulais vous donner quelques informations sur le meurtre de Dirinon. C’est moi qui vais me charger des relations avec les médias pour Landerneau, à la place de Morvan avec qui vous étiez en contact auparavant.

Voilà qui changeait comme stratégie de communication de la part de la direction de la gendarmerie, se dit le rédacteur en chef. Il y avait sûrement du bon à prendre dans ce renouvellement. Il n’avait jamais échangé ne serait-ce qu’une poignée de main ou un « bonjour » avec le prédécesseur de Le Guen.

— Je vais appeler mon spécialiste police-justice, si vous voulez bien

— Allez-y, faites.

Il posa son téléphone à l’envers, coupant le micro, sortit de son bureau et cria dans la salle de rédaction :

— Le Fol, avec moi, tout de suite, il y a du nouveau !

Abandonnant tout ce qu’il avait en train, celui-ci accourut auprès de son chef. Il arriva un peu essoufflé et se laissa tomber dans le fauteuil face à Lepors.

— Quoi de neuf ?

— On a le nouveau patron des gendarmes de Landerneau au bout du fil. Attention, je remets le micro, dit-il à son reporter.

Le militaire commençait à se demander ce qu’il se passait.

— Allô, fit Le Guen, vous êtes toujours là ?

— Oui, et mon journaliste, Yvan Le Fol, vient de me rejoindre.

— Bonjour, commandant, fit ce dernier.

— Bonjour monsieur Le Fol. Comme je le disais à votre rédacteur en chef, je vous appelle pour vous transmettre quelques informations sur le meurtre survenu dans la forêt de Dirinon. Ça me semble moins froid et formel qu’un bête communiqué de presse.

Rideau de fumée ou vrais renseignements, ce côté « soi-disant » chaleureux pouvait cacher une volonté de maîtriser les médias. Ils allaient bientôt être fixés, se dit Lepors.

— Allez-y, nous vous écoutons.

— Bien, comme vous le savez suite à la conférence de mercredi soir au Palais de justice, un cadavre a été découvert dans les bois de Dirinon. Au début, nous avons pensé à un bête accident de bûcheronnage, c’est déjà arrivé, et puis en soulevant le tronc, le médecin légiste qui était sur place a constaté que le corps avait reçu une décharge de fusil de chasse.

Le Fol avait sorti son dictaphone et prenait des notes en même temps. Lepors, lui, était concentré sur l’écoute.

— Cela ne vous dérange pas que l’on enregistre, commandant ? demanda le reporter.

Le Guen se doutait bien qu’il le serait en appelant le journal.

— Non, non, allez-y. Pour tout ce que je vous dis, vous pourrez même me citer dans votre prochain article.

Le Fol fit un signe, pouce tendu vers le haut, à son rédacteur en chef.

— L’autopsie pratiquée à l’institut médico-légal de Landerneau a situé la mort autour de neuf heures le 17 janvier et la cause du décès est bien cette décharge de fusil. Il s’agit a priori de plombs n°6.

Il laissa passer quelques secondes avant de reprendre.

— Nous avons mené une enquête de voisinage assez large qui a pu nous confirmer plusieurs détonations entendues le 17 autour de neuf heures sans qu’une direction bien précise n’ait pu nous être apportée.

— Qui est la victime ? intervint le journaliste. Et quelles sont vos pistes principales actuelles ?

Après un léger blanc, le gendarme répondit :

— Je ne peux pas encore vous donner son nom, vous comprendrez aisément pourquoi.

— Ben non, justement pas, insista Le Fol, jouant l’andouille.

— Pas maintenant, le coupa fermement le militaire.

Cette donnée faisait partie des limites dont ils avaient convenu avec Morvan.

— Je peux en revanche vous dire sur quoi se concentrent nos recherches, relança-t-il.

— Allez-y commandant, répondit Lepors en calmant les ardeurs de son journaliste de la main.

Il serait toujours temps de creuser plus tard. Il devait ménager cette source d’information tant qu’elle était disposée à communiquer et en tirer le maximum, même s’il fallait lire entre les lignes.

— Nos TICP, techniciens en identification criminelle de proximité, notre police scientifique à nous, ont effectué un certain nombre de prélèvements qui sont en cours d’analyse.

— Vous pouvez nous dire quels types d’échantillons ?

— Non, je ne le sais pas moi-même. En revanche, je peux vous dire aussi que plusieurs téléphones portables, fusils et munitions ont été saisis et que tout ça est en cours d’examen dans nos laboratoires régionaux de Rennes.

— Si vous avez saisi des armes, c’est que vous avez des suspects chez qui vous les avez récupérées ?

— Pour le moment, pas vraiment. Je pense que je pourrais sans doute vous en dire plus lundi.

— Bien, merci, commandant, et n’hésitez pas à nous rappeler en cas de nouveauté, fit le rédacteur en chef,intimant le silence à son journaliste de la main avant de raccrocher.

— Mais pourquoi tu ne m’as pas laissé insister pour savoir le nom de la victime ? fulmina Le Fol.

Il était certain que le gendarme leur cachait des choses et il s’imaginait qu’il aurait pu le faire parler.

— Yvan, nous ne sommes qu’au tout début de cette relation. Tu n’aurais pas aimé qu’il nous raccroche au nez parce qu’on aurait été trop lourds ?

— Euh, non…

— Tu ne comprends pas qu’une telle source se ménage. Là, il nous a appris ce qu’il voulait, là où il avait envie que l’on fouine, mais on ne va pas forcément faire ce qu’il attend. Tu vois ?

— Oui, oui.

— Alors, laisse-moi faire. S’il ne nous rappelle pas, je le ferai moi-même lundi et lui remettrai en mémoire ce qu’il vient de nous dire. C’est un peu comme s’il s’était engagé vis-à-vis de nous aujourd’hui.

En prenant son temps, sans brûler les étapes, c’était comme cela qu’il avait réussi à bâtir cette relation de confiance avec Morvan. Il avait bien l’intention d’en faire de même avec son chef, sans trop d’illusions non plus sur la transparence totale des gendarmes. Ils ne communiqueraient que selon l’intérêt de leur enquête.

— Tu as déjà de la matière pour m’écrire un bel article pour lundi, non ?

— Oh oui et je vais essayer de farfouiller un peu pour combler quelques blancs, l’assura Le Fol.

— Vas-y mollo, Yvan, comme je te l’ai dit, faudrait pas non plus qu’on se grille avec ce commandant. Je ne voudrais pas que ce soit Ouest-France qui récupère les infos en premier.

Si le gendarme avait appelé la concurrence avant eux, il leur aurait annoncé, songea Lepors.

Alors qu’il s’apprêtait à faire de même avec la rédaction finistérienne d’Ouest-France, son téléphone sonna

— Allô, oui ?

— Bonjour mon commandant, maréchal des logis Dumont. C’est moi qui suis au standard ce matin. Vous avez le maire de Dirinon en ligne. Il a l’air un peu énervé.

Le Guen venait à peine de terminer sa conversation avec le Télégramme. Il se doutait bien que le cirque n’en était qu’à ses débuts.

— Bonjour Dumont. Passez-le-moi, merci.

— Allô, commandant, ici Jean Morel, je suis le maire de Dirinon.

— Enchanté, Monsieur le Maire, que puis-je pour vous ?

— Me donner des informations qui pourraient rassurer mes concitoyens.

L’article du Télégramme ne faisait que commencer à montrer ses effets.

— Écoutez, Monsieur le Maire, ce qu’il est arrivé n’a aucune chance de se reproduire. Nous avons toutes les raisons de croire que vos administrés peuvent se promener en toute sécurité dans vos bois, nonobstant les risques de chutes de branches, bien sûr.

— Merci de m’apaiser avec ces mots, commandant, mais je manque un peu d’éléments vraiment rassurants…

— Je sais, mais je ne peux rien vous dire de plus. Vous allez bien arriver à trouver quelque chose à leur dire, non ?

S’il était à cette place, il avait sans doute les compétences pour enrober une absence d’infos et en faire un discours réconfortant, se dit Le Guen.

— Oui, je pense… admit le maire.

— Je vous laisse, on m’appelle sur une autre ligne. Bonne journée, Monsieur le Maire. Je vous tiendrai au courant des avancées de l’enquête.

— Merci, commandant.

Un nouvel appel clignotait sur le téléphone de son bureau.

— Commandant, c’est toujours Dumont, c’est le sous-préfet de Brest cette fois-ci.

— Passez-le-moi, Dumont. Vous allez voir qu’ensuite, ce sera le député, fit-il en riant.

Au moins, il a l’air de prendre ça bien, le nouveau chef, se dit le gendarme standardiste.

— Bonjour, Monsieur le Sous-préfet, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, commandant, vous avez lu le Télégramme de ce matin ?

— Oui, je viens même de les appeler pour leur donner quelques infos et leur montrer que nous ne sommes pas du tout dans le noir.

— Bien, ça. Donc vous progressez. Vous pouvez m’en dire un peu plus ?

— Non, pas maintenant, monsieur le Sous-préfet.

Il fallait limiter au maximum le risque de fuites pour le moment, il savait bien comment se passait une affaire criminelle. C’était bien ce à quoi il s’employait ce matin.

— Bon, tenez-moi au courant des avancées de l’enquête et n’hésitez pas à me solliciter si vous avez besoin d’un appui quelconque.

— Je n’y manquerai pas, monsieur le Sous-préfet. Bonne journée

— Bonne journée, commandant et bon courage.

— Merci.

Il ferma les yeux un instant, savourant le plaisir de se sentir utile. Lors de son affectation, il avait craint de ne faire plus que de la représentation. Certes, il s’agissait de son dernier poste et il était heureux de « rentrer chez lui », mais ce n’était pas non plus pour pantoufler. Il retrouvait avec bonheur l’adrénaline de travailler sur un fil, dans la communication avec les médias et les autorités.

Son téléphone sonna à nouveau :

— Commandant, c’est encore Dumont. Vous aviez raison, c’est le député de Landerneau cette fois-ci.

— Merci, Dumont fit celui-ci en souriant

Inspirant un bon coup, il s’apprêta à répondre à l’élu

— Allô, bonjour, Monsieur le Député, que puis-je pour vous ?

— Bonjour commandant, Lionel Laurent, député de la troisième circonscription du Finistère. Je venais aux nouvelles suite à l’article du Télégramme de ce matin.

— Comme je viens de le dire à monsieur le sous-préfet, je me suis mis en lien avec le journal pour leur faire un point d’avancement, sans trop leur en apprendre non plus.

— Donc vous n’êtes pas en train de patauger comme ils l’ont écrit ?

Il avait juste besoin d’être rassuré, lui aussi.

— Pas du tout, monsieur le député, soyez sûr que nous maîtrisons la situation. L’enquête progresse et nous aurons sans doute du nouveau assez vite.

— Vous pouvez m’en dire un peu plus ?

Comme pour les deux autres, il botta habilement en touche en l’assurant qu’il le tiendrait au courant des évolutions de l’affaire.

Ensuite, il put enfin passer son appel au quotidien Ouest-France à qui il donna les mêmes informations qu’au Télégramme. Le journaliste spécialisé dans les faits divers fut toutefois un peu moins agressif que celui du concurrent. Il promit également de recontacter lundi.

Quand il raccrocha, Laurent Le Guen soupira d’aise. Il était heureux de retrouver un peu d’action après toutes les réunions auxquelles il avait dû participer suite à son installation à Landerneau.

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