Chapitre 18 1/2
Dimanche 21 janvier 8h
Morvan avait préparé un café dans la cuisine de la brigade et il tendit un mug à Angélique lorsque celle-ci le rejoignit, pile à huit heures en ce dimanche matin.
— Ça fait chier d’être là ce matin, hein ? lui dit-il pour l’accueillir.
— Un peu, mais ça va, Paul, t’en fais pas. Je suis habituée aux obligations de la gendarmerie, tu sais.
Elle lui avait raconté sa famille et le beau parcours qu’effectuait sa mère dans le Sud-Ouest.
— La nuit de madame Guillou s’est bien passée ? s’enquit Angélique.
— D’après le planton de garde, oui. Elle ne l’a dérangé qu’une fois pour réclamer de l’eau et une couverture supplémentaire. Elle est réveillée et a eu un thé et mangé du pain beurré.
— Bien, espérons que ça se déroulera mieux aujourd’hui qu’hier.
— Espérons aussi que cet avocat ne va pas tarder, surenchérit Morvan.
Ils eurent le temps de boire leur café tranquillement avant que celui-ci ne se présente à la brigade.
— Bonjour, messieurs-dames. Comment va ma cliente ? demanda-t-il en arrivant.
Tiens, on dirait qu’il a découvert la politesse dans la nuit, se dit Angélique. C’était plutôt une bonne nouvelle.
— Elle semble aller bien. Elle est réveillée et a pu prendre un petit déjeuner, fit le Morvan.
— Bien, nous y allons alors ? fit-il en se montrant pressé d’en terminer avec cette affaire qui paraissait empoisonner son dimanche.
Morvan acquiesça et lança au planton de la brigade :
— Dupuis, vous pouvez aller chercher madame Guillou.
— Oui, capitaine, répondit-il avec un rapide salut, j’y vais.
— Repos, Dupuis, on est entre nous, fit Morvan en souriant.
Angélique était toujours impressionnée par l’effet que son supérieur pouvait produire sur les gendarmes, alors qu’il était tellement simple de contact et très peu « jugulaire-jugulaire », comme on dit.
Elle n’était pas fâchée de se remettre à l’interrogatoire de Maryse Guillou. Tant qu’à être au boulot un dimanche, autant que ça soit pour autre chose que boire du café, même en bonne compagnie.
Le maréchal des logis-chef Dupuis revint, escortant la veuve. Il la confia à son avocat qui la conduisit vers la salle d’audition.
Morvan et Angélique les rejoignirent. Ils avaient eu largement le temps de vérifier micro et caméra, pas besoin de test cette fois-ci.
À peine furent-ils tous les quatre assis que la gendarme attaqua d’emblée :
— Alors Madame Guillou, est-ce que la mémoire vous est revenue cette nuit ? Vous rappelez-vous de ce qui s’est passé le dix-sept entre huit heures quinze et dix heures trente ?
— Vous ne trainez pas à ce que je vois, adjudante, ne put s’empêcher de réagir l’avocat, semblant irrité.
— Ce n’est pas vous qui vouliez que cela avance dès votre arrivée ? répliqua-t-elle sur un ton ironique.
Morvan restait silencieux, un petit sourire aux lèvres. Visiblement, il appréciait la façon dont sa collègue débutait l’interrogatoire, sans se laisser intimider.
— La mémoire vous est-elle revenue, Madame ? demanda à son tour le défenseur, avec une intonation plus douce.
Malgré tout, Angélique eut l’impression que persistait un fond d’irritation dans la voix du conseiller.
— Non, Maître, toujours pas.
Elle semblait curieusement moins traumatisée par cette absence de mémoire que la veille.
— Madame Guillou, c’est moi qui vous pose les questions et pas votre avocat, intervint fermement l’adjudante.
— Euh désolée… Non, je ne me souviens vraiment de rien. Mais vous allez me garder encore longtemps en prison ?
Comme elle y allait la veuve, songea Angélique puis, avant même qu’elle n’ait eu le temps de préciser les choses, Morvan répondit :
— Vous n’êtes pas en prison, Madame Guillou, vous êtes en garde-à-vue pour 48 heures, que nous pouvons prolonger encore de deux fois 24 heures puisqu’il s’agit d’une enquête pour meurtre.
— 96 heures, vous dites ? Quatre jours ?
— Oui, c’est bien cela, confirma Morvan.
Elle était totalement abasourdie, Maryse Guillou. Elle qui pensait que cette garde-à-vue ne durerait que quelques heures, le week-end tout au plus, avant qu’elle soit autorisée à rentrer chez elle.
— Ne vous inquiétez pas, nous allons vous faire sortir rapidement d’ici, lui assura l’avocat.
— Quand ? Comment ? Vous m’aviez déjà dit ça hier et je suis encore là ! Après une nuit entière passée dans une cellule !
— Tout cela prend du temps, Madame, soyez patiente, tenta de la calmer son défenseur.
— Tout ça, c’est mon temps, c’est ma vie ! C’est pas vous qui avez dormi sur un matelas étroit et inconfortable. J’en peux plus, moi, de cette prison.
Les gendarmes sentaient que la moutarde commençait à monter au nez de maître Salomon et que celui-ci aurait du mal à se contenir.
— Sortez-moi d’ici, Maître ! exigea-t-elle.
Puis se mettant à gémir :
— S’il vous plait…
L’avocat savait bien qu’il ne maîtrisait pas tout et que la sortie de sa cliente dépendrait en grande partie de ce qu’elle leur dirait. Ce « trou de mémoire » n’arrangeait pas ses affaires à lui non plus. Il aurait bien aimé que tout cela soit terminé depuis la veille. Il posa juste sa main sur le bras de Maryse Guillou, espérant la rassurer un peu. Celle-ci se débattit, se libérant de son conseiller.
Jusqu’à maintenant. Les gendarmes n’étaient pas intervenus, laissant les deux s’expliquer entre eux, mais si tout le monde s’énervait, rien n’allait sortir de positif. Retrouvant son rôle de « gentil », Morvan essaya de remettre l’audition sur de bons rails :
— Madame Guillou, nous avons tous autant que vous, envie que votre garde-à-vue se termine. Nous avons, nous aussi, mieux à faire le dimanche que de venir à la gendarmerie. Si nous reprenions votre interrogatoire, en tâchant de rester sereins ?
Juste à ce moment-là, on frappa et la tête de Dupuis apparut par l’entrebâillement :
— Mon capitaine, on vous demande au téléphone, c’est la région.
— La région ? s’étonna-t-il. Bon, j’arrive. Angélique, tu continues ?
— Ok, je poursuis.
Une fois qu’ils ne furent plus que tous les trois, que la porte eût été fermée, Angélique redémarra l’audition :
— Bon, Madame Guillou, je voudrais que l’on revienne sur un point abordé hier.
— Oui ?
— Sur qui a accès à vos fusils…
— Il me semble que j’avais dit à ma cliente de ne pas vous répondre, non ? intervint l’avocat irrité.
— Peut-être que si je tourne la question différemment, elle pourra me répondre ?
— Essayez toujours, fit l’avocat dubitatif.
Angélique réfléchit quelques instants puis se lança :
— Qui a la clé du rack contenant les fusils qui se trouve chez vous ?
— Moi, fit-elle après un regard vers son avocat.
— Vous seule ? Ou y a-t-il un double quelque part ?
Son conseiller hocha la tête.
— Non, pas de double.
— Cette clé se trouve à quel endroit ?
— Devançant la remarque du conseiller, elle précisa : C’est une question factuelle, Maître, non ?
Celui-ci autorisa Maryse Guillou à répondre.
— Dans mon portefeuille.
— Qui a accès à votre portefeuille ?
— Personne à part moi, je crois.
— Bien, merci, Madame Guillou, c’est tout ce que je voulais savoir.
L’avocat se creusa un peu la tête, se demandant s’il s’était fait avoir et si oui, à quel moment.

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