Chapitre 18 2/2

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Il n’eut pas le temps de réfléchir plus, Morvan regagna la salle :

— Angélique, tu peux sortir deux minutes, s’il te plait ?

— Que se passe-t-il ? Oui, j’arrive, fit-elle en se levant et en clapant son ordinateur.

Elle le rejoignit dans le couloir, un peu inquiète.

— Il y a un souci ? Que te voulait la « Région » ?

— T’en fais pas, tout va bien. On me propose juste de nouvelles fonctions, en plus de celles de la brigade de Recherches.

— Plus de boulot alors ?

— Il faudrait que je laisse tomber quelques trucs que je fais en ce moment, par exemple cette enquête pour meurtre.

— On refilerait ça à quelqu’un d’autre ?

Angélique était perplexe face à ces décisions qu’elle jugeait administratives, qui ne tenaient pas compte des réalités du terrain ni du travail accompli.

— Pas du tout, on conservera cette affaire, répondit-il avec un petit sourire.

— Mais comment ça ? Tu viens de dire que…

— Juste que ce ne sera plus moi le directeur d’enquête.

— Décidément, je ne comprends plus rien. Sois plus clair, Paul !

Rien ne l’agaçait autant que quand elle avait l’impression qu’on jouait avec elle. Pour le moment, elle était concentrée sur l’interrogatoire de Maryse Guillou et n’avait vraiment pas la tête à des énigmes supplémentaires.

— En fait, je vais être pas mal sollicité côté région sur de la coordination concernant le trafic de drogue, suite, en particulier, à ton arrestation spectaculaire de Sylvain Gallou. Il a fini par parler et le début du réseau a commencé à tomber. Il faut poursuivre le boulot avant qu’il ne parvienne à se reconstituer. Donc, en réalité, c’est un peu à cause de toi qu’on me propose tout ça. Et ça va me prendre du temps…

Elle ne voyait toujours pas où il voulait en venir. Il l’énervait avec ce petit sourire aux lèvres. Qu’avait-il derrière la tête ?

Devant son air demeurant perplexe, Paul Morvan termina son explication :

— J’ai rebouclé avec Le Guen. On est d’accord tous les deux pour te confier la responsabilité de cette enquête, qu’en dis-tu ?

Elle s’était attendue à tout sauf à ça. La responsabilité d’une affaire criminelle sur ses épaules ?

Elle resta silencieuse un instant, la tête lui tournait un peu. Elle en avait les compétences et avait déjà dirigé des affaires, mais un meurtre, c’était autre chose ! On croyait en elle, alors pourquoi hésiter ? Son caractère de battante reprit rapidement le dessus.

— Si toi et le commandant êtes d’accord, je suis prête. Ce sera mon premier homicide.

— Fais-toi confiance, Angélique. Tu as mené seule, et avec succès, plusieurs autres dossiers auparavant. Un assassinat, ce n’est qu’une enquête avec une victime décédée, finalement rien de plus…

— Oui, c’est vrai.

Quand même, ce serait son premier meurtre. Bah, il fallait bien un début à tout, même aux crimes.

— En cas de besoin, je ne serai pas loin. J’ai également prévenu Merlot, il gèrera les ressources, mais les mettra en priorité à ta disposition pour l’affaire en cours. Je continuerai à piloter l’interface avec la DGSI, ce sera mieux.

— Merci Paul, mais et toi ? Ce qu’on te propose t’intéresse vraiment ?

— Oui, beaucoup, c’est sans doute aussi le tremplin vers ma quatrième barrette[1] en accéléré.

— Bon, alors c’est super. Je suis contente pour toi.

— Merci Angélique. Je te laisse poursuivre seule ou tu as besoin de moi ?

Autant se lancer tout de suite dans le grand bain, se dit-elle. Elle allait terminer cet interrogatoire en solo, comme une grande.

— Je vais me débrouiller, Paul.

— Tes parents peuvent être fiers de toi !

Juste ce qu’il fallait dire pour lui amener les larmes aux yeux. Il avait toutefois raison : elle imaginait tout à fait la réaction de Kader et Marie quand elle leur raconterait sa journée, ce soir au téléphone.

Elle regagna la salle d’audition pour poursuivre ce qui était maintenant son enquête. Elle se sentait comme sur un petit nuage, mais elle percevait également le poids des responsabilités sur ses épaules. Le mélange était parfait pour rester les deux pieds bien ancrés au sol. Elle allait en avoir besoin pour tirer cette affaire au clair.

L’avocat remarqua que quelque chose d’indéfinissable avait changé dans le regard d’Angélique. Maryse Guillou, elle aussi, s’était aperçue d’une modification de l’attitude de son interlocutrice.

— Bien, Madame, Guillou, nous reprenons si vous le voulez bien ?

— Oui, oui, bien sûr, fit celle-ci, un peu impressionné par le ton de l’adjudante.

Elle assuma parfaitement son nouveau rôle de directrice d’enquête, mais malheureusement ne réussit pas à faire la lumière sur ce que la veuve avait fait entre huit heures quinze et dix heures trente le dix-sept janvier.

Les deux heures étant presque écoulées, elle nota que l’avocat commençait à regarder sa montre, signe qu’il n’avait pas prévu de passer tout son dimanche à la gendarmerie de Landerneau. Il fallait donc accélérer un peu les choses.

— Madame Guillou, et si vous nous parliez des assurances-vie de votre mari ?

Maître Salomon sembla tomber des nues.

— Des assurances-vie ?

— Oui, Maître.

Puis, s’adressant à nouveau à la prévenue :

— C’est bien vous la seule et unique bénéficiaire, Madame Guillou ?

— Oui, répondit-elle avec une toute petite voix.

— Pouvez-vous me dire le montant qu’il y a sur ces contrats ?

— Non, Madame Guillou, plus un mot sur ce sujet.

Il se tourna ensuite vers la gendarme :

— Cela n’a rien à voir avec le meurtre d’Alain Guillou, adjudante, tenta de préciser l’avocat.

— On pourrait imaginer tenir là un mobile suffisant pour assassiner son mari, rétorqua Angélique d’une voix douce.

Elle laissa passer quelques instants de silence, leur permettant de réfléchir tous les deux aux implications de ses paroles, puis enfonça le clou :

— D’où l’importance de connaitre le montant. Certes, s’il y a quelques euros, cela serait un bien maigre mobile. En revanche s’il s’agit de dizaines, voire de centaines de milliers d’euros, la situation serait tout autre, fit planer Angélique.

— Nous ne répondrons pas à votre question, adjudante.

— C’est comme vous le souhaitez, Maître, mais nous aurons accès à ces contrats et nous découvrirons à combien il y a sur ces polices d’assurance assez rapidement, soyez-en certain, conclut-elle avec un sourire acide.

Maître Salomon sembla prendre le temps de digérer les paroles de la gendarme, puis jetant un coup d’œil à son poignet, il lui fir remarquer :

— Les deux heures d’audience sont écoulées, non ?

Comme s’il désirait vérifier cette histoire d’assurance-vie avant de poursuivre.

— Oui, tout à fait.

Elle se leva et ouvrit la porte :

— Dupuis, vous pouvez raccompagner Madame Guillou en cellule s’il vous plait ?

— Bien sûr, j’arrive, mon adjudante !

Escortant la prévenue, il quitta la salle d’audition. Angélique demeura quelques instants seule avec l’avocat. Celui-ci semblait prendre son temps pour partir, comme s’il voulait lui parler. Elle fit exprès de le laisser venir.

— Euh, adjudante, vous envisagez de questionner à nouveau Madame Guillou dans la journée ?

— Si vous êtes disponible, oui, bien sûr.

Pas d’interrogatoire sans la présence d’un défenseur, avait dit Madame Guillou, les gendarmes respectaient ses volontés ainsi que le code de procédure pénale.

— Et bien, non, justement. Pas avant demain lundi à huit heures.

— Très bien, nous attendrons ce moment-là, fit-elle avec un sourire.

— D’ici là, Madame Guillou reste en garde-à vue ?

— Bien sûr, rappelez-vous, elle a été mise en garde-à-vue pour 48 heures à compter de samedi 20 à 11 heures, donc jusqu’à lundi 10h59, à moins que nous ne demandions une prolongation.

Celle-ci allait en définitive passer de nombreuses heures en cellule, ce week-end. La faute essentiellement au manque de disponibilité de son conseil. Les gendarmes auraient su se relayer si nécessaire

Maître Salomon quitta finalement la gendarmerie de Landerneau, tout heureux de pouvoir enfin profiter de son dimanche. Des amis l’attendaient au Golf de l’Iroise, pas très loin de Landerneau. Il espérait que le terrain ne serait pas trop détrempé.

Il ne restait plus que le standardiste à son poste. Tous les autres avaient déserté la brigade et avaient sans doute déjà retrouvé leurs familles ou leurs proches.

Une fois seule, elle envoya les procès-verbaux d’audition à la DGSI puis se recula dans son siège en se refaisant le film de la matinée. En quelques heures, elle avait été propulsée responsable d’une enquête criminelle. Le pire, ou le mieux, l’avenir le dirait sûrement, c’est que c’était à cause de son « arrestation à la clé à molette » que Paul Morvan avait été sollicité et lui avait donc transmis les rênes de cette affaire.

Se ressaisissant, elle se secoua un peu et quitta, elle aussi, la brigade pour regagner son appartement. Un repas rapide suivi d’une bonne sieste, voilà de quoi elle avait besoin.

[1] La quatrième barrette est celle du grade de commandant, le grade juste au-dessus de celui de capitaine.

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