Chapitre 19
Dimanche 21 janvier 16h
Comme si le fait de dormir un peu avait permis à son esprit de se détendre et à ses idées de se classer, elle ressentait le besoin de se replonger dans le dossier de l’affaire Alain Guillou.
Angélique salua le planton de permanence à la brigade, peu habitué à recevoir des visites le dimanche après-midi, puis passa à la cuisine se faire chauffer de l’eau pour un thé. Son mug à la main, elle se posa dans son bureau, l’ensemble des pièces concernant le meurtre, étalées devant elle. Elle relut consciencieusement tous les procès-verbaux d’audition, tous les rapports d’expertises actuellement à sa disposition, puis lista les analyses qui manquaient encore au dossier.
Elle avait depuis longtemps, une vision assez complète, mais là elle se sentait maîtriser totalement le sujet.
Trois lignes principales se dégageaient :
· Soit, Maryse Guillou était coupable et pour en être certaine, il faudrait attendre la vérification des armes saisies afin de déterminer si l’une d’elles avait bien été utilisée pour assassiner Alain Guillou. Beaucoup d’éléments pouvaient être portés à charge comme son trou de mémoire, les cartouches trouvées chez elle, le fait d’être bénéficiaire exclusive des assurances-vie. Toutefois, cela ne suffirait sans doute pas au juge pour l’inculper pour le meurtre de son mari. Pour Angélique elle-même, un doute demeurait.
· Soit, il y avait des incohérences chez les Tanguy : un fusil paraissait manquer et les deux époux avaient eu la possibilité, ensemble ou séparément, d’aller tuer Alain Guillou, surtout si le bornage des téléphones le confirmait. Jean-Michel Tanguy l’irritait, mais cela n’en faisait pas non plus un coupable.
· Soit enfin, cette affaire était liée au poste de la victime chez Naval Group, mais là, elle et la gendarmerie étaient hors-jeu, la DGSI étant sur le coup.
Cela lui semblait un résumé assez clair. Elle allait relancer le labo dès lundi matin au sujet du bornage des téléphones et des expertises balistiques sur les fusils Guillou. Il faudrait également qu’elle regarde tous les autres échantillons prélevés et envoyés pour analyses.
Elle n’avait pas vu le temps filer, il était déjà près de dix-neuf heures.
Elle passa saluer le planton pour prendre des nouvelles de la gardée-à-vue. Ayant appris que celle-ci avait mangé et que tout semblait aussi bien se dérouler que possible, compte tenu de sa situation, elle rentra chez elle, pour téléphoner à ses parents, comme tous les dimanches soir.
— Allô, ma Kahina, c’est toi ?
Son père l’avait toujours préféré l’appeler comme cela. Ce n’était que son deuxième prénom, mais elle savait ainsi que sa mère n’était pas là. Elle devait sûrement être de permanence ou en intervention quelque part.
— Oui, c’est moi, papa. Tu vas bien ?
— Très bien. J’ai lu de très bons livres ces derniers temps et donc mon moral est au beau fixe. En plus, il a fait froid et sec avec un très beau soleil d’hiver hier. Comme en Kabylie. Même si la lumière n’était pas tout à fait la même…
Plus il vieillissait, plus il était nostalgique de son pays natal, son père. Ce qui ne changeait pas, c’était l’impact de sa voix sur Angélique, son ton grave, profond et tellement calme avait un effet apaisant immédiat. Toutes ses inquiétudes au sujet de ses nouvelles responsabilités s’étaient envolées, comme par magie.
— Ta mère n’est pas là, avec son peloton, ils ont été appelés en renfort pour une intervention pour un forcené qui retient son ex-conjointe et ses enfants dans leur maison. Ils y sont depuis ce matin. D’après les informations, tout est réglé. Elle ne devrait pas tarder à rentrer.
Il passait son temps sur les radios locales quand son épouse était en action dans le cadre du MCO[1]. Même s’il faisait confiance à sa femme pour ne pas prendre trop de risques, il savait qu’elle n’hésiterait jamais à aller en première ligne pour soutenir ou sauver un de ses hommes. C’est ce qui faisait qu’ils l’appréciaient et la respectaient tant. Il n’empêche que Kader était rassuré d’apprendre quand tout était terminé, sans casse côté gendarmes.
Kader et sa fille évoquèrent ensuite leurs dernières lectures, en particulier de polars. Angélique avait découvert Nicolas Feuz et en fit des éloges à son père. De son côté, il lui parla des romans de Pierre Martin et d’Éric Fouassier, tous deux avec des histoires se passant durant la Belle Époque, le premier à Quimper et le second principalement en région parisienne, mais aussi en Vendée pour une de ses enquêtes.
Toute prise par cette conversation sereine, comme au coin du feu, avec son paternel, elle oublia complètement ce qu’elle voulait dire à ses parents au sujet de ses nouvelles responsabilités.
Elle perçut subitement du bruit à l’autre bout du fil, signe probable du retour de sa mère.
— Ça va mon amour ? Pas trop crevée ? entendit-elle Kader demander.
Elle ne put comprendre la réponse, mais le ton de voix de son père n’évolua pas, donc tout allait bien.
Soudain, la capitaine Marie Benslimane Jeandreau, chef du PSPG de la centrale de Golfech, ayant pris le second combiné de la maison, se manifesta :
— Coucou, ma chérie, comment tu vas ?
— Tout va bien, Maman et toi ? Intervention pas trop compliquée ?
— Oh non, une espèce d’abruti qui n’avait pas respecté une mesure d’éloignement et qui menaçait de tuer sa femme et ses filles avec une arme en plastique. Du gâteau… Je ne sais pas pourquoi le PSIG[2] d’Agen ne s’est pas débrouillé tout seul. Mais c’est bien, ça permet à mes gars de sortir. Ils rouillent un peu à la centrale.
Angélique put entendre son sourire au téléphone.
— Et ton enquête, Angélique, ça avance ? s’enquit sa mère.
Elle n’avait pas oublié. Elle n’oubliait rien. Dans sa jeunesse, Angélique avait plusieurs fois fait les frais de cette mémoire infaillible.
— Oui et non, répondit-elle.
— Oui et non, s’étonna son interlocutrice ? Tu fais des énigmes berbères[3] comme ton père maintenant ?
Angélique entendit celui-ci éclater de rire et affirmer en fond :
— Tu es bien ma fille !
Elle ne put s’empêcher de s’esclaffer à son tour, bientôt rejointe par sa mère. Celle-ci finit par retrouver son sérieux la première :
— Alors, oui et non ? Tu nous expliques pourquoi ?
Reprenant son souffle après cette phase d’hilarité familiale, elle leur apprit la proposition, totalement inattendue, qu’on lui avait faite dans la journée, un dimanche !
— Bon, tu as accepté, je suppose ? demanda sa mère.
Elle connaissait bien sa fille.
— Ben oui, que voulais-tu que je fasse d’autre ? Et puis comme me l’a dit Paul, mon capitaine : un meurtre, c’est finalement juste une affaire où la victime est décédée, rien de plus.
— Je te sens sûre de toi sur ce coup, je me trompe ?
— Oui et d’ailleurs ce n’est pas la première enquête que je vais conduire.
— Bravo, ma fille ! Je suis fière de toi et Kader aussi. Fais-toi confiance.
Celui-ci hochait la tête à Agen. Angélique pouvait presque l’entendre et le voir. Bien que n’ayant plus trop de doutes sur sa capacité à diriger cette enquête, les encouragements et la confiance de ses parents lui faisaient tout de même chaud au cœur. Cela lui rappelait son enfance, quand son père assistait à ses compétitions d’athlétisme en pleurant et en criant trop fort, au point de la gêner. En vieillissant, elle avait compris que ce n’était que de l’amour.
En fait, à part quelques camarades, hommes et femmes, avec qui elle s’entrainait au jujitsu deux fois par semaine et Paul avec qui elle était allée boire un pot une seule fois, elle avait peu de vraies relations à l’extérieur du boulot. Sans doute serait-il temps, à trente-quatre ans qu’elle s’ouvre un peu au monde, se dit-elle. Ce n’étaient pas les rencontres d’un soir à l’Happy Café ou ailleurs qui allaient remplir son existence. Celle-ci ne pouvait pas tourner uniquement autour de ses parents et de la gendarmerie.
Perdue dans ses pensées au sujet de sa vie sociale, elle n’avait pas entendu les derniers mots de sa mère.
— Oui, pardon, Maman ? Que disais-tu ?
Marie était habituée aux « absences » d’Angélique. Dès toute petite, celle-ci avait eu une vie intérieure assez intense, comme si parfois elle se suffisait à elle-même. Elle n’avait compris que plus tard que sa fille se posait beaucoup de questions, sur tout. Et que pendant toutes ces interrogations, elle s’enfermait dans une sorte de bulle.
— Je te demandais où en était ton enquête, puisque c’est ton enquête à toi maintenant ?
Angélique lui expliqua rapidement la synthèse de ses déductions, de ses analyses et la liste des résultats faisant défaut. Sa mère convint qu’effectivement, ils n’avaient sans doute pas assez de motifs factuels afin d’inculper Maryse Guillou pour le meurtre de son mari. Certes, le faisceau de preuves convergentes était bien présent, mais il manquait l’élément essentiel avec l’expertise balistique de l’arme.
Marie Benslimane Jeandreau avait longtemps exercé comme OPJ dans diverses brigades de gendarmerie, autour d’Agen et connaissait bien le code de procédure pénale. Elles échangèrent toutes les deux sur ce que pourrait produire cette analyse des fusils de chasse, sachant qu’une expertise balistique était toujours plus complexe avec ce type d’arme qu’avec des armes de poing par exemple.
— Sinon, à part ça, tout va bien dans ta vie, Angélique ? lui demanda sa mère.
Elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour elle, ce qui avait le don d’agacer celle-ci. Après tout, Marie n’avait rencontré son mari, le père d’Angélique, que bien après trente ans. Donc où était le problème ?
Angélique éluda le sujet en faisant quelques pirouettes que, bien sûr, Marie comprit, mais ne releva pas. Si sa fille ne voulait pas aborder ce sujet, elle respectait son désir.
Ses parents n’avaient d’ailleurs pas éprouvé la moindre difficulté quand, vers ses vingt ans, elle leur avait annoncé qu’elle n’était pas attirée par les hommes, mais qu’elle préférait les femmes. Même son père, qu’elle aurait imaginé plus réticent à cette idée, l’avait juste serrée dans ses bras en lui disant qu’il l’aimait très fort.
Toutefois, ils espéraient tous les deux, pas assez secrètement pour qu’Angélique l’ignore, qu’un jour elle se fixerait avec une autre femme, pour vivre une belle histoire d’amour. Une histoire sans doute peu conventionnelle, mais est-ce que l’amour s’embarrasse de conventions ?
Ayant épuisé tous les sujets du moment, ils décidèrent tous les trois d’arrêter la communication après s’être dit tous en chœur qu’ils s’aimaient.
Après avoir raccroché, Angélique s’aperçut que, comme à chaque appel vers Agen, elle avait un sourire aux lèvres qui perdurait de longues minutes. Vraiment, ces appels lui faisaient chaud au cœur. C’est bon de savoir que l’on compte pour quelqu’un, se dit-elle.
Jetant un coup d’œil à sa montre, elle réalisa qu’il était près de vingt-et-une heures. Elle décida de refaire un bref passage au bureau, s’enquérir de sa gardée-à-vue avant d’aller se coucher.
Elle salua le planton de garde à la brigade, qui avait changé depuis le matin.
— Bonsoir, Kerléo, tout va bien ?
— Oui adjudante, c’est calme ce soir
— Et la prévenue, elle va bien ?
— On dirait bien, oui. Je lui ai amené à manger vers dix-neuf heures trente et elle n’a rien laissé. Je suis passé devant la cellule il y a cinq minutes et j’ai l’impression qu’elle dort.
— Parfait. Je vais faire un saut à mon bureau et je rentre. Bon courage pour la nuit, Kerléo.
— Merci, à demain adjudante.
Parvenue devant sa table de travail, elle ramassa tout ce qu’elle avait étalé dans l’après-midi qui était demeuré tel quel. Pourvu que cette expertise balistique arrive enfin. Elle sentait bien qu’au vu des éléments en sa possession, elle n’aurait pas assez d’arguments pour maintenir Maryse Guillou en garde-à vue. Elle appellerait le labo dès la première heure lundi matin.
Elle s’apprêtait à regagner son domicile quand une sonnerie la fit sursauter. Kerléo était au bout du fil :
— Adjudante, un commandant je ne sais pas quoi au téléphone.
— Ok, je prends.
Elle eut à peine le temps d’entendre le déclic avant de reconnaître la voix de son interlocuteur :
— Gomez, DGSI. Félicitations, adjudante.
— Merci commandant, réussit-elle péniblement à bafouiller.
— Ça aurait pu être nettement pire, ils auraient pu choisir Merlot.
L’art de faire un compliment sans le faire, le roi du tact, ce Gomez. Elle n’était même pas certaine qu’il plaisantait
— …
— En tout cas, continuez comme ça avec les documents que vous m’envoyez, ça me va.
Bon, au moins, il y en avait un qui était satisfait de la façon dont se déroulait cette enquête.
— Merci, commandant.
Mais comme à son habitude, il avait déjà raccroché. Il n’était pas plus poli avec elle qu’avec Paul.
Elle quitta la brigade, en faisant quand même un détour par la porte de la cellule. Maryse Guillou semblait endormie. Angélique se dit qu’elle n’avait rien de mieux à faire ce soir que l’imiter. Demain serait sans doute une journée décisive pour cette enquête, son enquête…
[1] MCO : maintien en conditions opérationnelles. Les militaires des PSPG sont souvent sollicités en appui aux PSIG ou aux entités du GIGN pour ne pas perdre les habitudes tactiques en situation de crise.
[2] PSIG : Les pelotons de surveillance et d’intervention de la Gendarmerie sont des unités élémentaires d’intervention de la Gendarmerie nationale Française. Chaque compagnie de gendarmerie départementale comprend en général un PSIG, commandé par un sous-officier ou, parfois, par un officier.
[3] Ces énigmes ont souvent des solutions complexes avec plusieurs possibilités d’interprétation. Elles font partie de la richesse de la culture kabyle.

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