Chapitre 20

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Lundi 22 janvier 7h30


La première chose que fit Angélique, avant même d’avoir vérifié que Maryse Guillou allait bien, fut d’appeler le laboratoire de balistique de Rennes, là où étaient partis les quatre armes récupérées chez les Guillou et les Tanguy.

Après quelques minutes d’attente, elle fut mise en relation avec le responsable des analyses :

— Oui, que puis-je pour vous ?

— Adjudant Benslimane, gendarmerie de Landerneau. On a dû vous envoyer quatre fusils la semaine dernière. Avez-vous pu avancer sur leurs expertises ?

— Écoutez, on a été un peu débordés en fin de semaine avec des saisies de flingues en marge d’un trafic de voitures volées. On a bossé dessus tout le week-end, donc non, pas vraiment. Mais on va s’y mettre ce matin.

Rien n’avait été lancé. Dire qu’elle avait basé tant d’espoirs sur ces résultats.

— Serait-il possible d’en passer deux en priorité ? demanda Angélique.

— Bien sûr, on les traite deux par deux. Vous cherchez quoi exactement ? Selon vos attentes, ça peut être très rapide… ou pas.

Pourvu que ça le soit, escomptait Angélique, croisant les doigts dans une sorte de réflexe.

— J’aurai besoin de savoir si les fusils ont tiré récemment. La propriétaire me dit qu’ils n’ont pas servi depuis plusieurs mois, mais l’un d’eux aurait pu être utilisé pour un meurtre, jeudi matin.

— Ça va, on devrait pouvoir vous dire ça rapidement. Vous voulez qu’on passe lesquels en premier ?

— Le Yldiz et le Pointer semi-automatique, s’il vous plait.

— Pas de problème. On fait ces deux-là ce matin et les deux autres cet après-midi ? Le Verney-Carron et le Winchester semi-auto ?

— C’est ça, oui. Ce serait parfait !

La chance était avec elle ! Les quatre expertises balistiques dans la journée, au moins la confirmation ou pas de l’utilisation récente de ces armes devrait lui parvenir avant le soir. Elle avait bien fait d’appeler à la première heure.

Après avoir chaleureusement remercié par avance le responsable et lui avoir donné son numéro de portable pour avoir le résultat en avant-première, elle raccrocha, confiante. Maryse Guillou serait innocentée ou inculpée aujourd’hui. Concernant les Tanguy, ce serait plus délicat.

Elle se dirigea ensuite vers l’accueil où l’attendait déjà Maître Salomon, le défenseur de Maryse Guillou.

— Alors, vous allez enfin relâcher ma cliente, adjudante ? attaqua-t-il d’une voix acide, sans même dire bonjour.

Rien ne pouvait entacher son début de journée, démarré sous les meilleurs auspices avec l’engagement du major Paulain, même les propos agressifs de l’avocat n’y pourraient rien.

— Nous serons bientôt fixés, Maître, le labo de Rennes m’a certifié que j’aurai les résultats sur les armes de madame Guillou avant midi.

— Parfait, je suis certain qu’elle sera innocentée, assura le défenseur

— Si vous le dites, Maître, répondit-elle. Vous m’excusez deux minutes, je dois passer un coup de fil urgent.

— Faites, faites, mais ne trainez pas trop, je n’ai pas l’intention de rester la matinée ici, ergota-t-il.

Ignorant cette dernière sortie, Angélique se dirigea vers son bureau, ferma la porte et se décida à appeler le magistrat instructeur pour l’informer de la prolongation possible de la garde-à-vue en cours. Morvan lui avait laissé son numéro direct. Le juge décrocha à la première sonnerie.

— Allô ! Capitaine ?

— Non, monsieur le juge, c’est l’adjudante Benslimane. C’est moi qui reprends cette enquête à la demande du capitaine Morvan.

— Ah bon ? Il ne m’a rien dit…

Il avait l’air un peu perdu, ce jeune juge, se dit Angélique.

— Comme vous vous en souvenez sans doute, la garde-à-vue de Madame Guillou arrive à l’échéance des quarante-huit heures ce matin à onze heures et pour le moment, nous n’avons guère avancé.

— Ah mince ! fit-il dépité.

— Je n’ai obtenu qu’une chose : c’est qu’elle m’a bien confirmé qu’elle était la seule à avoir accès à ses fusils.

— Oh, c’est bien ça !

Son enthousiasme était presque touchant.

— Enfin, je devrais avoir le rapport du labo me précisant la dernière utilisation de ses armes, en fin de matinée.

— Avant la fin de sa garde à vue ?

— J’espère…

— N’hésitez pas à faire traîner un peu, ça vous évitera la paperasse de la prolongation, ça vous simplifiera le boulot.

Elle nota son conseil avisé et raccrocha, non sans lui avoir promis de lui communiquer le résultat de la balistique dès que celui-ci arriverait.

Angélique retourna à l’accueil, retrouver l’avocat qui rongeait son frein.

— Vous pourriez me laisser quelques minutes avec ma cliente ? demanda-t-il.

— Mais comme vous le souhaitez, Maître.

Puis, s’adressant au planton de garde, la maréchale des logis Camille Leclerc, l’une des trois seules femmes de la brigade avec Clélia Le Cléac’h et elle :

— Camille, tu veux bien amener Maître Salomon en cellule avec Maryse Guillou s’il te plait ?

— De ce pas, Angélique.

Le tutoiement et l’appel par les prénoms étaient courants au sein du personnel féminin de la gendarmerie, au moins à Landerneau. Côté hommes, elle ne tutoyait que son chef, Paul Morvan et son homologue, l’adjudant-chef Laurent Merlot.

Se retrouvant seule, elle se demanda un instant comment elle allait occuper son temps avant que maître Salomon ne daigne lui faire avoir qu’elle pouvait commencer l’interrogatoire de sa cliente.

Une nouvelle fois, elle étala toutes les pièces du dossier sur la table de son bureau. Elle était plongée depuis quelques minutes dans une intense réflexion lorsque Camille vient toquer à sa porte :

— Angélique, l’avocat a fini visiblement. Il te réclame.

— Merci, Camille, j’arrive, fit-elle en quittant du regard le fatras de son affaire.

Elle retrouva le défenseur qui semblait s’impatienter dans le hall d’accueil de la brigade.

— Pouvons-nous y aller, adjudante ? Je n’ai pas que ça à faire, vous savez, ironisa-t-il, manifestement de mauvaise humeur.

— Je suis prête, Maître. N’oubliez pas que vous m’avez demandé, vous-même, du temps avec votre cliente avant de débuter cette nouvelle audition.

— Ça va, ça va, grommela-t-il.

— Camille, tu vas me chercher Madame Guillou et tu nous l’amènes en salle d’interrogatoire ? Tu peux aller me trouver Merlot aussi, qu’on soit deux. Je vais avec Maître Salomon dans la salle.

— J’y vais de ce pas.

— Maître, si vous voulez bien me suivre, fit Angélique en direction de l’avocat.

Celui-ci ne se fit pas prier et emboita le pas de la gendarme. Il semblait pressé de passer aux choses sérieuses. Peut-être Maryse Guillou avait-elle des révélations à, faire ce matin, espéra Angélique.

Elle s’installa face au défenseur. Ils furent rapidement rejoints par Jean-Luc Merlot et par Maryse Guillou. Une fois tous assis, l’avocat prit la parole :

— Madame Guillou a des informations à vous communiquer, adjudante.

Angélique avait vu juste. L’entretien avec son conseiller avait permis de décoincer des choses, visiblement.

— Oui ? Je vous écoute, madame.

— Euh, je vais vous parler des assurances-vie qu’Alain avait souscrites.

Finalement, ce qu’elle avait dit la veille avait porté ses fruits, au-delà même de ce qu’elle avait pu imaginer.

— Je vous en prie, poursuivez.

— Je crois que sur l’assurance-vie de la Macif, il y a environ 150 000 euros. Il l’avait alimentée avec un héritage, une tante éloignée il me semble, ainsi qu’une grosse prime qu’il avait reçue en quittant son emploi dans la Marine, il y a cinq ans et depuis, il continuait à verser 300 euros mensuellement.

Les choses commençaient à s’éclaircir sur ces polices d’assurance. Il était temps, mais pourquoi avait-elle tant tardé à en parler ?

Ignorant les questions que se posait Angélique, Maryse Guillou poursuivait :

— Quant à celle de Naval Group, je crois avoir vu un relevé il y a quelques semaines. Je me rappelle qu’il y avait environ 50 000 euros dessus. Son entreprise abonde ce qu’il y verse chaque année.

La vache ! Il a réussi à épargner 5 000 euros tous les ans depuis qu’il est chez Naval Group, soit un peu plus de 400 euros par mois, en plus de 300 sur la Macif. Plus de 700 euros mis de côté mensuellement. Un gars prudent, cet Alain Guillou, songea Angélique, à la fois admirative et intriguée.

Comme si elle avait besoin de se justifier, Maryse Guillou expliqua à quoi devaient servir ses fonds :

— Dans tous les cas, cet argent devait être utilisé pour payer les études de notre fille. On avait regardé avec Alain que si Laurine voulait faire une école de commerce plus tard, on devait compter entre 10 000 et 15 000 euros l’année. Vous voyez, il valait mieux épargner.

En supposant qu’elle disait la vérité, cette poste prenait moins d’importance. Les polices d’assurance n’étaient donc plus vraisemblablement un mobile du crime. Il faudrait toutefois vérifier ses dires. Cela dit, une fois les 50 000 euros de frais de scolarité payés, il lui resterait une belle somme à la veuve, se dit Angélique. Tout cela n’était peut-être pas si clair que ça. Au moins, elle avait une idée des montants en jeu. Une question la tarabustait encore :

— Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour en parler, Madame Guillou ?

— Parce que mon avocat m’avait dit de me taire, hier.

C’était le cas en effet, Angélique s’en souvenait bien.

— Maître ? fit-elle en sa direction.

— Tout d’abord, adjudante, sachez que je n’ai pas à me justifier vis-à-vis de vous dans le procédé de défense de ma cliente. Mais pour ce cas précis, comme elle avait omis de m’en parler, j’ai préféré prendre le temps de la réflexion avant de l’autoriser à évoquer ce point ici.

Stratégie prudente sans doute, mais qui avait contribué à focaliser les gendarmes sur une fausse piste potentielle.

L’interrogatoire se poursuivit sans qu’elle n’arrive à faire ressortir quoi que ce soit de nouveau. La veuve avait toujours un blanc dans sa mémoire entre huit heures quinze et dix heures trente, ce qui demeurait problématique aux yeux d’Angélique. Elle n’appréciait pas les trous et les zones grises. Il fallait que les choses soient claires, noir ou blanc. Or Maryse Guillou, malgré ses explications, restait obstinément grise. L’adjudante aurait pourtant bien aimé pouvoir trancher, dans un sens ou dans l’autre, l’innocenter ou l’inculper. Elle aurait pu ensuite, retourner avec son capitaine, faire la chasse aux dealers et trafiquants de drogue.

Alors que l’heure de la fin de la garde à vue approchait, elle scrutait de plus en plus fréquemment son téléphone. Elle attendait désespérément un message du laboratoire balistique de Rennes.

L’avocat aussi regardait sa montre et se décida ouvrir le débat sur la prolongation de la garde à vue.

— Dites-moi, adjudante, on est presque aux quarante-huit heures de garde-à-vue. Vous avez prévu quoi ? Vous libérez ma cliente ou vous prolongez ?

Angélique resta silencieuse, espérant un foutu SMS qui n’arrivait pas.

— Sérieusement, vous pensez que vous avez assez pour garder ma cliente ? Alors qu’elle a fait preuve de bonne volonté en vous parlant sans détour des assurances-vie ?

Enfin son téléphone vibra.

— Excusez-moi deux minutes, fit-elle en se levant et en sortant de la salle.

Elle referma soigneusement la porte derrière elle et décrocha :

— Oui, adjudante Benslimane.

— C’est le major Paulain, du labo de Rennes. On a des résultats pour vous.

Il était temps, à quelques minutes près, elle aurait été obligée de prolonger la garde-à-vue sans rien savoir de nouveau.

— Je vous écoute, répondit-elle, concentrée.

— Nous avons effectué les analyses de résidus dans les deux armes, au niveau des canons, dans les chambres et sur les percuteurs. Nous y avons trouvé des traces de poudre oxydée ainsi qu’un peu de poussière.

Elle n’avait pas le loisir d’entendre des explications scientifiques détaillées.

— En clair, qu’est-ce que cela signifie ? Les fusils ont-ils été utilisés récemment ou pas ?

C’était la seule question qui l’intéressait !

— Alors non, justement. C’est ce que je voulais vous dire, pas depuis plusieurs mois. Le Pointer a été employé il y a encore plus longtemps que le Yldiz.

La veuve Guillou n’avait donc pas menti. Ses armes n’avaient pas servi pour tuer Alain Guillou.

— Merci beaucoup, vous m’envoyez le rapport par mail ?

— Oui, bien sûr. Vous ne souhaitez pas d’autres explications ? s’enquit le major.

— Pas pour le moment, merci. J’ai une garde-à-vue à lever.

Elle raccrocha et se hâta vers la salle d’audition. L’avocat l’y attendait, furieux :

— Adjudante, c’est inadmissible ! Les quarante-huit heures sont écoulées et vous n’avez rien signifié à ma cliente. Je proteste vigoureusement.

— Calmez-vous, Maître, elle est libre.

— Mais, comment, pourquoi ? balbutia-t-il, surpris de ce revirement de situation.

— Je viens d’avoir le rapport balistique sur vos armes, Madame Guillou, celles-ci n’ont pas été utilisées depuis longtemps et ne peuvent donc avoir servi pour tuer votre mari.

À ces mots, la prévenue s’effondra en larmes sur la table.

— C’est fini, Madame Guillou, vous pouvez rentrer chez vous maintenant, lui dit doucement Angélique. Voulez-vous que l’on vous raccompagne ? Ou alors vous souhaitez le faire, Maître ?

— Euh non, je n’ai pas le temps, il faut que je sois à Brest à midi.

Il ne leur expliqua pas, mais il avait un repas avec des collègues, un repas auquel celui qui arrivait en retard payait l’addition et il n’était pas question que ce soit lui pour la seconde fois d’affilée.

— Bien, je vais vous ramener chez vous, Madame Guillou, annonça l’adjudante.

— Merci, fit celle-ci.

Avant de la raccompagner, elle prit Merlot à part et lui demanda de convoquer séparément les époux Tanguy, d’abord Josiane, puis Jean-Michel pour l’après-midi même. Le salon de coiffure de madame Tanguy étant fermé le lundi, il ne devrait pas y avoir de difficulté. Quant au mari, il pourrait venir après son travail.

Angélique était déjà passée à l’étape suivante de son enquête. Il fallait tirer au clair cette histoire de fusil manquant ou pas.

Une fois sur le trajet de Dirinon avec Maryse Guillou à ses côtés, elle lui posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment :

— Madame Guillou, maintenant que cette garde-à-vue est terminée, je peux vous demander quelque chose ?

Celle-ci se tourna vers la gendarme. Elle semblait presque métamorphosée, soulagée. Un sourire, léger, s’afficha sur son visage :

Oui, bien sûr.

— Pourquoi aviez-vous les coordonnées de cet avocat avec vous, sachant que ce n’étaient pas vos armes qui avaient été utilisées pour tuer votre mari ?

— Parce que l’on m’avait dit que pour avoir accès à tout le dossier, ije devais me porter partie civile. C’est pour cela que j’avais contacté Maître Salomon. Et puis les choses se sont emballées avec la garde-à-vue. On a même oublié d’en reparler, lui et moi, en quittant la gendarmerie. Il faudra que je le rappelle, demain sans doute.

— Vous avez le temps, la rassura Angélique.

— Là, je suis épuisée, je n’ai qu’une envie, c’est dormir durant un ou deux jours.

— Je comprends.

Elles étaient arrivées. L’adjudante espéra que la veuve n’allait pas se faire harceler par les journalistes et qu’elle allait pouvoir récupérer de ce week-end difficile. Elle était consciente du fait que, même si la gendarmerie avait fourni des efforts sur le confort des cellules, celles-ci étaient loin du niveau d’un trois étoiles.

En rentrant dans son bureau, reprenant toutes les pièces de l’affaire, elle utilisa des punaises et du Patafix pour en faire une gigantesque fresque murale. Ainsi, face à elle, se trouvaient sous ses yeux tous les éléments de son enquête. Il en sortirait bien quelque chose ! Il fallait qu’elle en tire quelque chose…

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