Chapitre 21

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Lundi 22 janvier 13h

Angélique, après avoir prévenu le juge d’instruction de la levée de la garde à vue de Maryse Guillou, avait passé la fin de la matinée à mettre à jour le dossier de l’affaire et en particulier à tracer tout ce qui concernait Maryse Guillou. Cette voie semblait avoir perdu beaucoup de sa pertinence avec l’expertise balistique ainsi que l’explication des assurances-vie.

Restait toutefois ce « trou » de plus de deux heures dans son planning. Il serait bien temps de creuser cela à nouveau si rien d’autre n’apparaissait comme piste d’investigation. En attendant, l’interprétation concernant le fonctionnement du cerveau et la déconnexion de celui-ci en cas d’événement traumatisant était une réponse satisfaisante pour l’adjudante. Elle pouvait donc faire confiance à son instinct. Dès le début, contrairement à Morvan, quelque chose lui avait dit que la veuve ne pouvait pas être coupable.

Elle mangea rapidement, puis retourna dans son bureau, compulser une nouvelle fois le dossier. Elle s’attarda sur les procès-verbaux d’interrogatoire des époux Tanguy ainsi que sur le compte-rendu qu’avait écrit Morvan du premier entretien avec Josiane Tanguy, chez elle, quand il était allé prendre les fusils, suite à la commission rogatoire.

Camille Leclerc vint frapper à sa porte :

— Angélique, tu as madame Tanguy qui est là.

— Merci. Tu peux la mettre dans la salle d’audition ? Préviens Merlot aussi, j’arrive.

— Ok, c’est parti.

Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le PV du 19 janvier, elle referma le dossier, retrouva l’adjudant-chef et la coiffeuse qui étaient déjà installés.

— Bonjour Madame Tanguy,

— Euh bonjour. Le capitaine n’est plus là ?

Elle avait l’air un peu perdue et se demandait visiblement pourquoi elle était convoquée.

— Non, il a été appelé à d’autres activités et c’est moi qui reprends l’enquête. Cela vous pose un problème ?

Même si elle semblait un brin déçue – Morvan lui aurait-il tapée dans l’œil ? songea Angélique avec malice – elle nia tout de suite.

— Non, non, pas du tout.

— Bien, Madame Tanguy, ça ne devrait pas être très long. En fait, j’ai deux questions principales à voir avec vous.

Celle-ci s’assit au fond de sa chaise, comme si elle s’apprêtait à encaisser des coups :

— Allez-y, je vous écoute.

Angélique commença par lui réexpliquer qu’il s’agissait d’une audition libre, donc sans enregistrement, et qu’elle n’aurait qu’un procès-verbal à signer, à partir des notes prises par l’adjudant-chef qui se trouvait à côté d’elle, à l’issue de l’entretien. Josiane Tanguy fut invitée, une nouvelle fois à décliner son identité avant que l’adjudante ne débute l’interrogatoire :

— La première est assez simple : vous nous avez dit que, chez vous, il y avait trois armes, c’est bien cela ?

— Euh, oui, il me semble bien.

— Vous vous rappelez le genre de celles-ci ?

— Un fusil à pompe, je crois, comme dans les films américains, et puis deux fusils de chasse plus classiques sauf que les canons n’étaient pas collés pareil pour les deux.

Angélique sortit son téléphone et, après une brève recherche sur internet, lui montra des images d’armes à canons superposés et à canons juxtaposés.

— Voilà, il y en avait un de chaque, il me semble.

— Vous êtes certaine ?

— Oui, à peu près sûre.

— Nous n’en avons trouvé que deux chez vous, la semaine dernière.

— Quand votre capitaine est venu ?

— Oui, quand il est venu jeudi matin, lui et sa collègue n’en ont découvert que deux dans le rack de votre garage.

— Ah ? C’est étonnant ! s’exclama-t-elle. Il faudra voir avec mon mari alors.

Cela sonnait comme un cri du cœur, se dit Angélique.

— Ne vous inquiétez pas, je le ferai, soyez-en certaine.

Josiane Tanguy eut l’air de réfléchir, comme si elle avait encore quelque chose à dire sur le thème.

— Oui ? demanda l’adjudante, prête à rebondir sur toute nouvelle information qui serait sortie de la bouche de la coiffeuse.

Son interlocutrice sembla se ressaisir et attendre la suite de l’audition.

— Non, non, plus rien sur les armes. Vous aviez une seconde question ?

Le sujet n’était sans doute pas totalement épuisé, mais elle avait répondu aux interrogations des gendarmes sans faire trop de difficultés. Il faudrait sûrement y revenir, mais peut-être une autre fois.

Angélique interrogea Merlot du regard, pour savoir s’il avait des points à évoquer. Celui-ci se contenta d’un hochement de tête, concentré sur la prise de notes durant l’audition.

— Le second élément que je souhaiterais creuser concerne votre emploi du temps du dix-sept au matin.

— Oui ?

Visiblement, Josiane Tanguy ne voyait pas où la gendarme voulait en venir.

— Votre première cliente n’est arrivée que vers neuf heures trente pour votre premier rendez-vous de la journée.

— Je suppose, oui, mais c’est vous qui avez mon téléphone avec mon agenda à l’intérieur. J’ai une copie synchronisée sur l’ordinateur de mon salon, mais rien ici.

Angélique consulta ses notes et compléta :

— Oui, je vous confirme, Madame Henriette Guichard avait rendez-vous à neuf heures trente, pour une mise en plis.

— Si vous le dites, je ne sais plus trop qui j’ai vu la semaine dernière. Sans doute que mes anti-dépresseurs n’aident pas trop ma tête à fonctionner.

Décidemment, les deux femmes avaient des trous de mémoire. Comme par hasard durant la période où Alain Guillou avait été tué. Toutefois, Angélique se lança quand même :

— Ma question est donc la suivante : qu’avez-vous fait entre le moment où vous avez quitté votre domicile juste après huit heures trente et votre première cliente à neuf heures trente ? Sachant qu’il faut à peine quinze minutes pour faire le trajet entre les deux lieux.

Après ce qui sembla à Angélique un temps infiniment long de réflexion, Josiane Tanguy avoua son impuissance à trouver une réponse satisfaisante :

— Je ne sais pas. Je suppose que je suis arrivée un peu en avance pour préparer le salon ?

— Vous le préparez pour la journée, le matin même ?

— Non, toujours la veille au soir, avant de partir, expliqua la coiffeuse.

— Donc vous ne l’avez pas préparé le dix-sept au matin, avant votre première cliente ?

— Non, sans doute pas, en effet, convint-elle.

Cela semblait bien commode, ces fameux blancs dans leur emploi du temps, cette absence de souvenirs.

Elle insista un peu en tentant diverses approches, mais avec le même résultat : rien ne revenait à la surface de la mémoire de Josiane Tanguy.

— Bien, nous allons en rester là pour le moment, Madame Tanguy, vous pouvez rentrer chez vous.

Constatant que l’agitation de ses mains s’était estompée par rapport au vendredi, elle lui demanda :

— La phase d’adaptation est passée maintenant ? Vous avez moins de tremblements ?

— Ah, vous avez remarqué ? fit la coiffeuse avec un pauvre sourire. Oui, ça va mieux. Mon corps a fini par se réhabituer à ce médicament. Vous pouvez être rassurée, je vais conduire sans danger jusque chez moi. Au fait, vous en avez encore pour longtemps avec mon téléphone ? Je suis embêtée pour mon salon.

— Cela ne devrait plus être très long, Madame, la tranquilisa Angélique.

— Bien, parce que ça commence à être handicapant pour mon activité. Mais je comprends, il y a eu un mort quand même…

Après avoir reniflé un coup, la coiffeuse signa le document imprimé par l’adjudant-chef et se dirigea vers la sortie. Dans le hall d’accueil, elle croisa son mari, extrêmement surpris de sa présence à la gendarmerie.

— Mais qu’est-ce que tu fais ici ? siffla-t-il entre ses dents. Il me semblait bien avoir vu ta voiture.

Angélique, témoin silencieux de cette scène, eut la sensation d’observer Josiane Tanguy se tasser comme cherchant à rentrer dans le sol.

— J’ai été convoqué par les gendarmes. Et toi ?

— Moi aussi, qu’est-ce que tu crois ?

Angélique se décida à intervenir :

— Monsieur Tanguy, par ici s’il vous plait. Nous vous attendions.

Il afficha presque aussitôt un visage avenant et lui disant :

— J’arrive, j’arrive.

De façon très fugace, Angélique avait cru détecter un regard glacial sur la figure de Jean-Michel Tanguy, quand il s’était adressé à sa femme, mais elle en doutait vu comment il se présentait maintenant.

Il s’assit, l’air affable devant les deux gendarmes.

— Je suis tout ouïe, leur fit-il. Prêt à répondre à toutes vos questions.

— Merci d’être venu, Monsieur Tanguy, dit Angélique en débutant l’entretien.

Elle refit l’explication de l’audition libre et lui demanda de redécliner son identité, avant d’entrer dans le vif du sujet.

— Monsieur Tanguy, combien de fusils de chasse avez-vous chez vous ?

Il sembla surpris et répondit assez rapidement :

— Deux, ceux que vous avez saisis jeudi dernier.

— Vous êtes certain ? insista Angélique.

— Absolument, un Winchester SX4 et un Verney-Caron. Je sais quand même bien ce que j’ai comme armes pour chasser, fit-il en riant.

— Pourtant, vous avez un rack pour trois, non ?

— En effet, il y avait une promotion sur les racks trois fusils quand je l’ai acheté en 2018 et j’ai pensé que, peut-être un jour, cela serait utile d’en détenir un de plus. Mais l’occasion ne s’est pas encore présentée, donc je n’ai que deux armes.

— Vous n’en avez donc jamais eu trois en votre possession ?

— Ah non, j’en suis certain.

Angélique se dit qu’il faudrait reconvoquer le couple Tanguy en simultané. Elle devait éclaircir cela. Ne voulant pas mettre la coiffeuse en difficulté, elle n’insista pas, se promettant de le faire quand ils seraient tous les deux devant elle.

— Votre femme ne chasse pas, demanda-t-elle à tout hasard ?

— Josiane ? Grands dieux, non ! Elle a horreur de cela. Elle a bien pratiqué un peu de tir sportif, il y a quelques années, c’était d’ailleurs une excellente tireuse, mais cela fait longtemps qu’elle a abandonné. Elle se servait du Verney-Caron. L’autre, c’est plutôt un fusil d’homme. Mais j’avoue que ce Verney-Caron est une très bonne arme, très précise. Je l’utilise aussi beaucoup quand je vais chasser le petit gibier.

Une fois lancé, on avait du mal à l’arrêter, Jean-Michel Tanguy. Qui sait ce qu’il y avait de vraiment intéressant dans son verbiage, songea Angélique. Il était temps de le faire changer de sujet.

— Pour être certaine d’avoir bien compris ce que vous avez fait le dix-sept au matin, Monsieur Tanguy…

Elle consulta un instant ses notes, puis repris :

— Donc vous avez quitté votre domicile à huit heures vingt-cinq et vous avez été garer votre voiture vers le centre hippique, en direction de l’étang du Roual.

— C’est cela, oui. Avez-vous eu les résultats des bornages de mon téléphone ? Comme ça, vous pourriez arrêter de m’embêter avec ça. Quand avez-vous prévu de me le rendre d’ailleurs ?

— Quand nous aurons les résultats du bornage, justement, fit-elle du tac au tac.

Angélique pensait lui clouer le bec avec cette remarque, mais non… Comme s’il ne s’était rien passé, il reprit :

— Ensuite, j’ai mis mes écouteurs et je suis parti courir, une heure. Je sais parce que je me passe toujours la même playlist qui commence par Grieg, trois extraits de Peer Gynt, puis Bacchanas Brasilieras de Villa-Lobos, le Printemps de Vivaldi, le Boléro de Ravel, puis Toccata et fugue en ré mineur de Bach, le 1er mouvement de la cinquième symphonie de Beethoven, la valse en La mineur de Chopin pour terminer par la ptemière Gymnopédie d’Erik Satie. Le tout dure précisément une heure, une minute et onze secondes. Je n’ai pas encore réussi à me composer une playlist qui fasse pile une heure, mais j’y travaille. Je sais donc exactement combien de temps je cours. Je suis arrivé à ma voiture à dix secondes de la fin de la première Gymnopédie.

Elle était bouche bée devant cette avalanche de détails qui lui donnaient presque le tournis. Soit ce type était un maniaque, soit il essayait de la noyer sur un flot d’éléments inutiles. Elle se reprit et poursuivit l’interrogatoire :

— Merci pour ces précisions, Monsieur Tanguy. Vous qui êtes si minutieux, vous sauriez me dire à quelle distance vous êtes au plus près de la zone où Alain Guillou a été tué dans votre circuit ?

— Je dirai cinq cents mètres à vol d’oiseau, à cinquante mètres près.

— Et avez-vous croisé quelqu’un le matin du dix-sept en courant, est-ce quelqu’un vous aurait vu ?

— Non, à cette heure-là, il n’y a pas grand monde dans les bois, en dehors de quelques joggers acharnés comme moi, répondit-il avec un sourire satisfait.

— Bien, merci. Je vais vous libérer, mais avant de partir, vous me confirmez bien que vous n’avez jamais eu de troisième fusil dans votre rack ?

Légèrement irrité par l’insistance de la gendarme, il fronça les sourcils et répliqua assez froidement :

— Oui, c’est bien ce que je vous ai dit.

— Bien, ce sera tout. Nous allons vous faire signer le procès-verbal d’audition que l’adjudant-chef Merlot a imprimé et vous pourrez rentrer chez vous.

Une fois Tanguy parti, elle retourna dans son bureau réfléchir. Puis alla échanger avec Merlot. Même s’il ne s’impliquait pas vraiment dans cette affaire, il aurait peut-être remarqué quelque chose, étant donné qu’il avait assisté aux deux interrogatoires. Il fallait aussi qu’elle voie comment il avait pris sa nomination à elle comme directrice d’enquête. Ce point-là la tarabustait depuis que Morvan lui avait annoncé sa décision. Elle n’avait pas encore eu l’occasion de clarifier cela avec lui.

— Je ne te dérange pas, Laurent ? fit Angélique en toquant à la porte ouverte de son bureau.

— Non, non, Angélique. Bravo pour les auditions de ce matin, très pro !

Elle eut un doute : était-il sincère ou juste ironique ? Comment avait-il pris le fait que l’enquête lui soit confiée à elle et pas à lui qui était son supérieur ? Comme s’il avait suivi le cheminement de ses pensées, il répondit avant qu’elle ne pose la question :

— Bon, que les choses soient claires, commença-t-il, ça m’arrange que tu aies été chargée de cette enquête. Je n’avais vraiment pas envie d’avoir ce poids sur les épaules.

Au moins, il n’était pas aigri par la décision de Morvan…

— Merci, Laurent, je n’aurais pas aimé qu’il y ait quelque chose de pas net entre nous deux.

Merlot fit un signe des deux mains, tout allait bien.

— Que penses-tu de ces deux auditions de cet après-midi ? lui demanda-t-elle.

Il réfléchit quelques instants puis lui dit :

— Il y a un truc pas clair avec ce potentiel fusil manquant. Et puis, il faut bien avouer que Josiane Tanguy n’a pas un alibi très fiable pour l’heure du meurtre de Guillou. Par contre, le mari, on a l’impression qu’il sait à chaque minute ce qu’il a fait. Ça semble être un vrai maniaque du chronomètre.

— Oui, je suis d’accord avec toi. Je te propose qu’on les fasse venir, ensemble, tous les deux, demain matin à huit heures. Qu’on soit fixés une bonne fois pour toutes concernant cette histoire de troisième fusil.

— Ça marche, je serai là.

— Merci. Tu peux t’occuper de leur faire porter une convocation pour demain huit heures ? Je vais appeler le juge d’instruction pour lui faire un topo de la situation et lui dire comment on compte procéder.

Le magistrat valida ses décisions ainsi que ce besoin d’éclaircir l’existence ou non de ce troisième fusil.

Elle eut l’occasion d’un point rapide à Morvan quand il rentra de Rennes. Celui-ci l’écouta d’une oreille qui lui sembla distraite, mais il ne remit en cause aucun des actes qu’elle avait réalisés dans la journée.

Ce fut donc relativement sereine qu’elle retrouva son domicile où elle s’écroula devant une série, oubliant l’entrainement de jujitsu qui avait d’ailleurs déjà débuté. Elle se réveilla vers deux heures du matin, endormie sur le canapé et regagna péniblement son lit pour y terminer sa nuit.

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