Chapitre 22
Mardi 23 janvier 2024 7h30
Angélique était tombée du lit ce matin. Était-ce le fait d’avoir sombré tôt la veille dans les bras de Morphée ou la perspective de la confrontation des époux Tanguy ? Elle n’en savait rien, mais se trouvait à son bureau dès les premières heures, avant même son capitaine.
Elle récupéra le Télégramme qui avait été déposé comme tous les jours dans le hall de la brigade. Le meurtre de Dirinon faisait une nouvelle fois les gros titres :
La gendarmerie patauge dans la boue de Dirinon.
Cela fait maintenant presque une semaine qu’un habitant de Dirinon, Alain Guillou a été retrouvé mort dans les bois de la commune. Ce crime, maquillé en accident de bûcheronnage, reste pour le moment impuni. La gendarmerie de Landerneau a reçu en audition plusieurs personnes, mais, à ce jour, aucune n’a encore été inculpée pour ce meurtre.
La victime travaillait à Naval Group et certains, de façon anonyme, suggèrent que son décès pourrait être lié aux nouveaux contrats que l’entreprise a signés récemment pour des sous-marins à l’exportation.
On est en droit de se demander si des secrets n’auraient pas fuité et si la sécurité des données de ce groupe industriel œuvrant pour la Marine nationale est toujours assurée. Ce décès aurait-il un lien avec les SNLE et notre force de dissuasion nucléaire sous-marine basée à l’Île Longue, juste en face de Brest ?
Le palais de justice reste silencieux, semblant accréditer la thèse d’un contexte mettant en jeu la défense du pays. Et si tout ceci n’était qu’une affaire d’espionnage qui avait mal fini dans la campagne dirinonaise ?
De votre spécialiste police justice Yvan Le Fol.
Cet encart était illustré par un long article précisant les activités de Naval Group, avec quelques photos représentant un SNLE et certains modèles de bateaux de l’entreprise. Les derniers contrats, que ce soit avec la Marine Nationale ou à l’export, y étaient également listés, mais sans détail, du fait de la confidentialité.
Mince alors, se dit Angélique, le journaliste s’était vraiment lâché côté suppositions. Maintenant, on risque d’avoir encore plus la DGSI sur le dos. D’un côté, s’il avait raison, elle se faisait des nœuds au cerveau pour rien. Elle espérait que la DGSI allait finir par communiquer sur ce qu’ils avaient pu trouver en interne de l’entreprise. Soit qu’ils soient libérés de cette affaire soit qu’ils aient enfin les mains libres.
— Tiens, Paul, bonjour, on parle de notre enquête ce matin.
— Bonjour, Angélique, ah bon ?
— Oui, un long article avec un encart dans lequel ton ami journaliste fait des suppositions, un peu osées, à mon avis.
— Yvan Le Fol ? Non, ce n’est pas mon ami. C’est le rédac chef que je connais. Il a dû craquer sur le côté sensationnel de l’info. L’actualité doit être trop calme pour les journaux.
Angélique lui tendit le télégramme du jour.
— Bon, je vais le lire et le passer au commandant. C’est lui qui gère la com. Il voulait de l’action, il va être servi, fit Morvan avec un sourire.
Il n’avait pas évoqué ce point avec Angélique. Elle lui fit d’ailleurs remarquer.
— Tu as raison, j’aurais dû t’en parler. C’est bien ton enquête. Alors, ça donne quoi ?
Elle lui expliqua l’incohérence dans les propos des époux Tanguy au sujet du nombre de fusils en leur possession. Elle lui résuma au préalable le week-end de garde-à-vue de Maryse Guillou et ses échanges avec le juge Derien. Il était plus réceptif que la veille où il l’avait écouté d’une oreille très distraite.
— Super, Angélique, tu fais exactement ce qu’il faut. Je savais qu’on pouvait te faire confiance. I Tu devrais peut-être faire un point avec le commandant, dans la journée, vu que c’est lui qui gère toute la partie médias ?
— Oui, j’irai le voir…
À cette idée, elle était un peu dans ses petits souliers – elle qui chaussait du 44. En effet, n’est pas tous les jours qu’un sous-officier va expliquer son affaire à son commandant de compagnie. Cela ne lui était même jamais arrivé. À chaque fois, c’était Morvan qui faisait une sorte d’écran entre ses troupes et le chef d’unité.
Pour le moment, ce qui importait, c’est ce qui allait se passer durant l’audition conjointe des époux Tanguy. Elle espérait que Merlot avait bien fait le nécessaire pour leur convocation.
C’était visiblement le cas puisqu’ils étaient tous les deux dans le hall d’accueil de la brigade avec une femme qu’Angélique ne connaissait pas. Celle-ci vint directement à sa rencontre, la main tendue et l’air plutôt ouvert, alors qu’Angélique se dirigeait vers le trio :
— Bonjour, c’est vous qui avez la charge de cette enquête ?
— Bonjour, oui, c’est bien moi, adjudante Benslimane, fit-elle, sentant la poigne féminine.
Celle-ci serrait comme le font certains hommes pour prouver leur puissance. Elle était toutefois assez mal tombée, Angélique avait aussi de sacrées paluches. Les deux femmes se jaugèrent quelques instants, les yeux dans les yeux, puis l’autre annonça :
— Je me présente, Aurore Duflaux, avocate de Monsieur et Madame Tanguy.
— Enchantée, Maître, répondit la gendarme. Monsieur et Madame Tanguy, fit-elle en direction du couple qui accompagnait leur conseillère.
Ils lui firent tous les deux un bref signe de tête, pas vraiment heureux d’être de nouveau convoqués à la gendarmerie
— Si vous voulez bien me suivre jusqu’à la salle d’audition, fit-elle en les précédant
Passant devant l’accueil de la brigade, elle héla le planton en le sollicitant pour aller chercher Merlot, afin qu’ils soient deux gendarmes lors de l’entretien.
En entrant dans la salle, Angélique disposa trois chaises d’un côté de la table et deux de l’autre côté pour elle et son collègue.
L’adjudant-chef ne tarda pas à les rejoindre et, après avoir brièvement salué tout le monde, il s’installa et ouvrit son ordinateur.
— Pouvons-nous savoir pour quelle raison vous avez convoqué Monsieur et Madame Tanguy alors que vous les avez déjà vus en audition séparément hier ? interrogea l’avocate, aimablement ?
— Je leur ai demandé de revenir parce que j’ai relevé une incohérence entre les témoignages de Monsieur et de Madame, Maître.
Elle aperçut Jean-Michel Tanguy regarder son épouse, comme un parent aimant scrute son enfant qui a fait une petite bêtise et, immédiatement, celle-ci sembla tenter de se cacher sous la table.
L’avocate essaya d’apaiser son client en lui posant une main sur le bras. Celui-ci se dégagea promptement, mais retrouva le visage avenant qu’Angélique avait observé durant l’interrogatoire de la veille.
— Bien, nous allons rapidement éclaircir ce point, je pense, répondit Maitre Duflaux d’une voix confiante.
— Si vous le dites, ne put s’empêcher de murmurer Angélique pour elle-même.
Tant que les incohérences étaient levées, elle était contente. Cependant, elle ne se faisait pas trop d’illusions.
— Nous vous écoutons, adjudante, fit l’avocate avec un grand sourire.
Elle semblait terriblement sûre d’elle. Qu’est-ce que cela cachait ? se demanda Angélique.
— Hier donc, j’ai reçu effectivement de façon séparée Madame Tanguy, puis Monsieur Tanguy. Dans leurs deux déclarations signées, il s’avère que tous les deux n’ont pas la même vision du nombre d’armes qui étaient à leur domicile. Madame Tanguy se rappelle de trois armes et Monsieur Tanguy de deux. L’interrogation nous est venue parce que le rack possède trois emplacements.
Alors que Jean-Michel Tanguy s’apprêtait à répondre, l’avocate lui fit signe de ne rien en faire.
— Si vous reposiez la question à chacun des deux maintenant ? suggéra-t-elle.
Leur avis avait changé depuis la veille ?
— Bien, Monsieur Tanguy, combien de fusils aviez-vous à votre domicile ?
— Deux, comme je vous l’ai dit, un Winchester SX4 et un Verney-Carron à canons superposés, les deux armes que vous avez prises jeudi dernier. Je voudrais d’ailleurs savoir quand je pourrais les récupérer vu que la saison de chasse n’est pas terminée.
— Monsieur Tanguy, un peu de calme, essaya de le tempérer l’avocate. Cette réponse vous satisfait-elle, adjudante ?
— Ma foi, cela correspond avec ce qu’il m’a déjà annoncé hier, donc oui, Maître.
— Bien, demandez donc à Madame Tanguy maintenant.
Angélique sentait bien le coup fourré venir, mais que pouvait-elle vraiment y faire ? Elle posa alors la question, se doutant un peu que la réponse allait différer de celle de la veille :
— Madame Tanguy, pouvez-vous me dire combien d’armes étaient rangées dans le rack chez vous ? Et combien d’armes de chasse il y avait dans votre maison ?
Josiane Tanguy regarda son mari qui fit comme s’il l’ignorait, puis l’avocate qui lui fit un sourire encourageant. Elle se lança :
— Deux armes, fit-elle d’une petite voix.
— Deux armes ? Vous ne m’aviez pas dit trois, hier ? s’étonna la gendarme.
— Je ne sais plus ce que j’ai dit hier, mais c’est bien deux.
— Vous savez que Madame Tanguy prend des anti-dépresseurs, compléta l’avocate. Il est possible que cela affecte un peu sa mémoire.
Comme c’était pratique, songea Angélique. Si seulement elle avait pu disposer des expertises balistiques des deux fusils des Tanguy, lors de cette audition. Mais non, elle avait attendu longtemps un message la veille au soir, en vain.
Ce matin non plus, rien n’était arrivé. Si l’un des deux époux avait assassiné Alain Guillou, cela aurait certainement été avec ce troisième fusil fantôme. Elle était de plus en plus persuadée que le labo ne trouverait rien dans les deux armes restantes.
— Josiane ne sait plus vraiment ce qu’elle dit, ces derniers temps, surenchérit son mari en posant la main sur le genou de sa femme.
Angélique crut déceler un léger mouvement de retrait chez celle-ci, mais la table qui faisait écran et l’avocate ayant repris la parole avaient détourné son attention.
— Si c’est le seul point qui motivait la convocation de mes clients, je pense que nous pouvons lever l’audition, adjudante, non ?
Elle ne doutait de rien, celle-ci ! Et pourtant, elle avait cependant raison. Les gendarmes n’avaient rien de nouveau qui pouvait justifier de poursuivre l’interrogatoire des époux Tanguy. Si seulement elle avait eu des informations concluantes sur leurs armes. Mais le labo restait désespérément silencieux.
La mort dans l’âme, Angélique dut se résoudre à autoriser les Tanguy et leur conseillère à quitter la gendarmerie. Elle avait escompté, sans doute un peu trop vite, que cette contradiction au sein du couple pouvait se révéler un moyen de les faire craquer.
Une fois seule, elle tenta une nouvelle fois de téléphoner au major Paulin qui l’avait si bien aidée avec les expertises des armes de Maryse Guillou. Malheureusement, il était toujours sur répondeur, probablement très occupé avec une autre affaire.
Elle passa échanger avec Morvan, qui, entre deux coups de fil, écouta son compte-rendu de l’audition du couple Tanguy. Il était désolé pour elle, mais elle avait fait ce qu’il fallait. Il lui rappela que même si Jean-Michel Tanguy était désagréable au possible, cela n’en faisait pas pour autant un coupable désigné.
Il suggéra à Angélique, comme elle allait voir le chef d’escadron, de le solliciter pour intervenir afin d’accélérer les expertises des téléphones, l’analyse des bornages ainsi que les deux dernières vérifications balistiques.
Elle se résolut donc à aller rendre visite à Le Guen. Elle ne l’avait découvert qu’environ une semaine plus tôt, à l’occasion de la remise de médaille sur la place de Landerneau, lors de sa prise de fonctions de commandant de compagnie et se demandait bien comment il allait accueillir l’impasse dans laquelle se trouvait son enquête. Étant arrivée devant son bureau, elle allait vite le savoir.
La porte était ouverte. Le Guen semblait plongé dans une lecture qui l’absorbait totalement sur son écran d’ordinateur. Elle toqua sur le battant en se raclant la gorge.
Il se releva en l’apercevant et un sourire s’afficha sur son visage. Il quitta son siège et vint vers elle :
— Ah ! Adjudante Benslimane ! Cela fait longtemps que je souhaitais vous rencontrer.
Longtemps, il exagérait sans doute un peu. Il n’avait été installé à Landerneau il y avait tout juste une semaine et elle n’était directrice d’enquête que depuis deux jours.
— Mes respects, mon commandant fit-elle en se mettant au garde à vous.
— Repos, Benslimane, repos. Venez plutôt vous asseoir et faites-moi un topo sur les derniers éléments de votre affaire. Je vais avoir besoin de vos lumières pour répondre à la presse, je crois.
Elle prit place dans le fauteuil face à son bureau. Elle avait pensé à amener son dossier au cas où, mais se dit que cela ne serait pas utile.
Elle lui expliqua les quarante-huit heures de garde-à-vue de la veuve Guillou, l’arrivée de l’expertise balistique dédouanant ses armes, les auditions du couple Tanguy, jusqu’à l’interrogatoire en commun du matin même. Son chef prit de nombreuses notes.
Elle se souvint des discussions avec Morvan et, quand Le Guen lui demanda comment il pouvait l’aider, elle n’hésita pas et parla des portables et des fusils des Tanguy. Sans perdre une minute, le commandant décrocha son téléphone et appela quelqu’un à Rennes qui lui garantit l’ensemble des analyses avant le soir. C’était quand même dommage de devoir passer par un chef d’escadron pour obtenir des résultats.
Puis, alors qu’elle escomptait à ce que l’entretien se termine ainsi, l’échange prit une direction à laquelle elle ne s’attendait absolument pas :
— Je suis content que vous soyez venue me voir, Benslimane. Je trouve que les commandants de compagnie ne s’intéressent pas assez à leurs sous-officiers. Maintenant, si vous le voulez bien, parlez-moi de vous.
— Vous parler de moi ? Mais que… balbutia-t-elle, surprise par la question.
— J’ai décidé de saisir le taureau par les cornes, précisa-t-il et donc de rencontrer chacun des sous-officiers de cette compagnie. Indépendamment de votre enquête, vous êtes la première et c’est un peu vous qui donnerez le cadre de ces entretiens…
En plus, il fallait qu’elle en définisse les contours de ce genre d’échanges ?
Vous voulez que je vous explique d’où je viens ? Mon histoire personnelle ?
— Dites-moi de vous ce que vous avez envie de partager avec moi.
Pas simple pour Angélique qui ne se confiait que très rarement. Elle raconta un peu ses parents, son père, sa mère, l’enquête qui les avait fait se rencontrer, Kader qui avait ouvert une librairie, jusqu’à Marie au PSPG de Golfech. Mais elle ne parla pas de sa vie personnelle ni du drame qui avait entaché celle-ci, quatre années plus tôt.
Le Guen était resté silencieux durant toute l’explication de son adjudante, se contentant de hocher la tête et d’écouter, visiblement concentré.
— Sacré parcours que celui de vos parents, Benslimane. Vous savez, j’étais jeune sous-lieutenant, tout juste sorti de l’école quand j’étais en fonction à l’ambassade de France à Alger. Votre père était une légende au sein des forces de l’ordre là-bas. Quant à votre mère, chapeau, commandant de PSPG, c’est un super poste. Et vous, qu’est-ce qui vous intéresse ?
— Comment ça ?
Elle ne voyait pas du tout où il voulait en venir. Il précisa sa question :
— Intégrer, voire diriger un PSPG, cela vous passionnerait ? Le GIGN ou la gendarmerie mobile ? Partir à l’étranger ?
— Ah. Non, ce qui m’intéresse sont les enquêtes : le travail de police judiciaire, démêler le vrai du faux et confondre les coupables.
— Parfait. Vous êtes donc à votre place, on dirait, conclut-il avec un grand sourire.
— Oui, même si ce n’est pas avec le succès que j’escompterai pour le moment.
— Ça viendra, ne vous en faites pas, Benslimane ! Et ne vous inquiétez pas pour la com, je vais me débrouiller avec les médias.
En fin d’entretien, il la remercia pour le travail fourni et lui renouvela sa confiance. Elle repartit à la brigade, regonflée à bloc.
Une fois retournée à son bureau, elle se replongea dans le dossier et examina à nouveau tous les documents et procès-verbaux d’audition. Son enthousiasme dégonfla petit à petit devant l’absence de piste claire.
Si seulement ces comptes-rendus d’analyse arrivaient…

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