Chapitre 23

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Mardi 23 janvier 13 h 30


Angélique regagnait son bureau après avoir mangé à la cantine de la caserne avec Morvan et Merlot. Ils avaient débattu des blocages prévus par les agriculteurs, que ce soit au rond-point du Relecq-Kerhuon – l’accès sud-est de Brest –, soit à celui de Pen Ar Cleuz – côté nord de la ville. Certains de leurs collègues de Landerneau étaient allés prêter main-forte aux forces de police de Brest.

Au moins, avec cette agitation paysanne, la pression sur ses épaules avec le mort de Dirinon risquait de retomber. D’autant plus que la mobilisation promettait d’être encore plus importante le lendemain. Par chance, une actualité chasse l’autre dans les médias, songea-t-elle.

À peine s’était-elle assise que son téléphone se mit à vibrer : Paulin, enfin !

— Oui, Major Paulin, je ne vous espérais plus, s’exclama-t-elle.

— Ne m’en parlez pas, on est sous pression depuis une semaine. Avec cette histoire de trafic. On n’est que quatre pour toutes les analyses balistiques de la région Bretagne. On va être obligés de solliciter nos collègues de la police nationale, si ça continue…

Elle comprenait tellement bien. Police et gendarmerie avaient beau dépendre du même ministère, la rivalité entre les deux branches du maintien de l’ordre et des enquêtes judiciaires ne s’était pas vraiment calmée en quinze ans.

— En plus, comme si ça ne suffisait pas, on a eu une grosse pression venant de notre chef pour les deux fusils restants pour vous. Donc je vous appelle pour vous donner les résultats.

Son entretien avec le commandant Le Guen avait porté ses fruits. Elle saurait pour la suite qu’il pouvait avoir le bras long, comme on dit.

— Donc ? demanda-t-elle.

— Alors vos deux armes n’ont pas été utilisées depuis sans doute octobre ou tout début novembre vu les résidus qu’on a trouvés dans les canons et sur les percuteurs… Par ailleurs, la poudre ne provient pas de la même marque de cartouches que les deux autres fusils

— Mince ! le coupa-t-elle, une piste de plus qui se transforme en cul-de-sac.

— Désolé pour vous, adjudante. Au moins, vous savez maintenant. Je vous envoie les résultats détaillés par mail. Bonne fin de journée.

— Merci major pour ces informations et bon courage.

Angélique n’était pas surprise. Elle ne s’attendait aucunement à ce que l’une des armes présentes chez les Tanguy soit l’arme du crime. Au mieux, cela aurait été le troisième fusil fantôme, s’il existait vraiment…

Le seul espoir d’avancer un peu résidait dans les résultats des analyses de bornage des téléphones des Tanguy et des Guillou. Pourvu que Le Guen ait été aussi efficace sur ce sujet-là que pour la balistique.

À peine une heure plus tard, elle reçut un listing complet de plusieurs pages pour chacun des quatre smartphones. Il fallait maintenant tout reporter sur une carte de Dirinon et ses alentours pour essayer de comprendre les mouvements des quatre protagonistes principaux. Devant l’ampleur de la tâche, elle sollicita son collègue, Laurent Merlot pour l’aider à matérialiser les cheminements individuels.

Celui de Maryse Guillou fut au bout du compte le plus simple à tracer. Il n’y avait que deux endroits de bornage : celui qui correspondant sans doute à son domicile et un autre lieu, vers 9 h, qu’ils n’identifièrent pas immédiatement, puis un retour au point initial vers 9 h 30. Il découvrirent également un coup de fil en provenance du téléphone de Josiane Tanguy, juste avant le déplacement.

Ils passèrent ensuite à celui de Josiane Tanguy, dans lequel ils détectèrent la trace de l’appel vers la veuve. Ils en déduisirent aussi où se trouvait Maryse Guillou : chez son amie ! Quelle surprise ! Surtout qu’aucune des deux femmes n’avait évoqué cette rencontre. En second lieu, le bornage n’indiquait aucun mouvement avant 9 h 15, avec un trajet vers Saint-Urbain, là où la coiffeuse avait son salon.

— Tu ne crois pas qu’on devrait convoquer les deux épouses ensemble pour les confronter sur leur rendez-vous le 17 au matin ? lança Merlot.

— Dans un second temps, peut-être. Mais ce qu’on voit, en regard des analyses de bornage, c’est qu’aucune des deux n’était dans la zone des bois de Dirinon à l’heure du crime.

— Oui, c’est déjà ça, convint l’adjudant-chef.

— On va peut-être se concentrer sur ce qu’il s’est passé en termes de mouvements de téléphones vers les lieux du crime, suggéra Angélique.

Elle avait tout de même noté cette « omission » de la part des deux femmes. Il faudrait creuser ce point, mais plus tard. Pour le moment, le bornage de leurs smartphones avait finalement servi à les dédouaner toutes les deux.

L’analyse des déplacements d’Alain Guillou au travers de son téléphone fut aussi relativement simple. Il avait reçu, chez lui, à 7 h 48, un SMS de Jean-Michel Tanguy lui disant qu’il préférait courir plutôt qu’aller couper du bois. Il lui avait répondu quasiment aussitôt, « OK », et avait quitté son domicile vers 8 h 15 et n’avait plus bougé à partir de 8 h 40, heure à laquelle il avait sans doute commencé à bûcheronner après avoir installé son chantier. Les mouvements qu’il avait pu faire en se déplaçant dans la zone de travail n’étaient pas assez importants pour avoir été détectés par les triangulations des différents bornages. Il n’y avait pas non plus de « position homme mort » sur son téléphone, ce qui n’aidait pas à déterminer l’heure exacte de son décès.

— Bon, jusque-là, pas vraiment de surprise, réfléchit à voix haute Angélique.

— Si ce n’est la rencontre entre les deux femmes, rappela Merlot.

— Oui, tu as raison, mais sur le meurtre lui-même, rien de nouveau. Attaquons-nous aux déplacements du sieur Tanguy.

Elle se saisit du listing, de loin le plus long de tous et commença à l’éplucher méthodiquement, le SMS et la réponse d’Alain Guillou étaient notés. De même que son début de mouvement à 8 h 25 pile.

Elle jeta un œil à son témoignage lors de son audition. Pour le moment, cela correspondait exactement à ce qu’il avait dit. Ensuite, son téléphone s’était déplacé jusqu’à proximité du centre équestre où il était arrivé à 8 h 30. Il y était demeuré durant une heure et deux minutes avant de refaire le chemin inverse et de rentrer chez lui.

Les mouvements de son smartphone étaient donc en tous points similaires à son audition. La seule difficulté qui subsistait pour les gendarmes – mais encore une fois, c’est à l’accusation d’apporter la preuve en droit français – c’était cette heure durant laquelle son téléphone n’avait pas bougé.

— On n’est pas plus avancés avec cette heure de jogging, constata Merlot.

— Non, il a pu faire ce qu’il voulait, y compris planquer son smartphone et aller se balader en voiture où ça lui chantait, peut-être même aller flinguer Alain Guillou, admit-elle

— Oui, en effet, Angélique. Mais comment tu pourrais démontrer ça ?

— C’est impossible, tu as raison. Il n’y a pas de caméras dans les bois et heureusement, comment feraient les jeunes amoureux sinon ? On ne peut pas fliquer tout le monde partout.

— Et puis, on pourrait se demander ce qu’ont fait les deux femmes durant les trente minutes où leurs smartphones sont restés sans bouger chez les Tanguy. Elles auraient pu aller buter Alain Guillou… suggéra Merlot.

Il pouvait être pertinent quand il voulait, l’adjudant-chef. Ils vérifièrent la distance entre le domicile des Tanguy et les lieux du crime.

— Oui, tu as raison, Laurent. Ça aussi ça serait possible ! En fait, le problème avec ces triangulations de bornage, c’est qu’on a une bonne idée du mouvement des téléphones, mais pas forcément des personnes. Au final, on est dans le noir quand les smartphones ne bougent pas.

— Voilà, c’est exactement ça, admit Merlot.

Ils en étaient à cette conclusion assez décourageante quand le brigadier Kerléo les dérangea :

— Adjudante, il y a quelqu’un qui veut voir le capitaine, mais celui-ci vient de partir à Quimper.

— Qui est-ce ?

— Un certain… Gomez, je crois.

— Gomez, de la DGSI ? Amenez-le ici, s’il vous plait et prévenez aussi le chef d’escadron Le Guen.

— Tout de suite, adjudante !

Il claqua des talons et les quitta presque en courant demander à un de ses collègues d’avertir le patron de la compagnie que la DGSI était dans ses murs.

Il revint rapidement avec un grand type, mince, les cheveux grisonnants et des yeux couleur acier. Il s’avança dans le bureau, la main tendue vers Angélique :

— Adjudante Benslimane, je suppose ?

— Oui, commandant, bonjour, fit-elle dans un mélange de serrage de pognes et de garde-à-vous.

— Pas de chichis, adjudante, je ne suis pas votre supérieur. Votre capitaine n’est pas là, m’a-t-on dit ?

Il ignorait totalement Merlot, pourtant bien présent.

— Non, il est en déplacement à Quimper. Que puis-je pour vous, commandant ?

Elle avait bien enregistré que la gendarmerie était au service de la DGSI et pas l’inverse.

— J’ai une communication à faire au sujet du décès d’Alain Guillou et je pensai vraiment rencontrer Morvan, insista Gomez.

Elle avait bien compris que donner une information à une simple adjudante, fut-elle directrice de l’enquête, ne ferait pas l’affaire. Il fallait qu’elle trouve une autre solution.

— Si on va voir notre commandant de compagnie, le chef d’escadron Le Guen, est-ce que cela pourrait vous convenir ?

— Oui, ce serait parfait, accepta-t-il.

Elle prit le téléphone de son bureau et composa le numéro direct pour le patron de la gendarmerie de Landerneau. Celui-ci décrocha au bout de la seconde sonnerie :

— Mes respects, mon commandant, l’adjudante Benslimane au bout du fil.

— Ah, Benslimane, du nouveau depuis ce matin ? demanda-t-il sur un ton amusé.

— Oui, j’ai le commandant Gomez de la DGSI dans mon bureau. Il voulait rencontrer le capitaine Morvan, mais devant son absence, est-ce que l’on peut passer vous voir ?

— Ma foi, oui, bien sûr. Je vous y reçois dans cinq minutes.

Le ton de Le Guen avait brusquement changé.

Emmenant Gomez, Angélique circula dans les couloirs de la caserne jusqu’au bureau du chef d’unité. Celui-ci les attendait et leur fit signe d’entrer dès qu’il les vit se présenter devant la porte. Il se leva pour les accueillir.

— Commandant Gomez, bienvenue à la gendarmerie de Landerneau, fit-il en lui tendant la main.

Gomez s’en saisit et, quelques instants, Angélique eut l’impression qu’ils se jaugeaient du regard, tout en se broyant les paluches. Les hommes sont quand même souvent ridicules, songea-t-elle. Au moins, dans le cas présent, ils ne faisaient pas de concours à celui qui urine le plus loin. À cette idée, elle eut du mal à retenir un sourire, qui fort heureusement passa totalement inaperçu aux yeux des deux officiers.

— Merci de votre accueil, fit le membre de la DGSI, se résolvant à lâcher la main de son homologue gendarme.

— Benslimane, fit le commandant avec un signe de tête envers son adjudante.

Angélique répondit, elle aussi, par un hochement accompagné d’un simili garde-à-vous. La gendarmerie était moins pointilleuse que le reste de l’armée sur le respect formalisé de la hiérarchie.

— Asseyez-vous tous les deux, s’il vous plait, les invita leur hôte.

Une fois tous les deux installés, Le Guen se lança en s’adressant à son homologue :

— Commandant, vous aviez une information à partager avec nous au sujet du meurtre d’Alain Guillou, je suppose ?

Il avait bien l’intention de garder la main sur cet entretien. La DGSI ne l’impressionnait pas.

— Oui, tout à fait, répondit Gomez.

— Nous vous écoutons.

Angélique avait vraiment le sentiment d’assister à un combat de coqs. Aucun des deux ne voulait concéder le dernier mot à l’autre. Cette fois-ci, elle conserva son sourire à l’intérieur.

— Je suis venu vous dire que la DGSI se retire de cette enquête en vous laissant le champ libre. Vous pouvez oublier aussi la partie Naval Group. Nous avons investigué et il n’y a rien à rechercher de ce côté-là.

— Vous voulez dire qu’il n’y a pas d’aspects Secret Défense dans ce meurtre ? intervint Angélique coupant l’herbe sous le pied de son commandant.

Toutefois, celui-ci ne sembla pas en prendre ombrage.

— Non, en effet, répondit Gomez, aucun aspect Secret Défense. Guillou travaillait sur la maintenance des treuils de remontée d’ancres des frégates. Aucun volet confidentiel, si ce n’est la partie patrimoine industriel et encore. Il s’agit de matériels installés depuis plus de dix ans, donc quasiment tombés dans le domaine public.

D’un geste, Le Guen encouragea même son adjudante à poursuivre les questions si elle le désirait.

— Vous avez également creusé la poste concernant ses fonctions syndicales ?

— Oui, celle-ci aussi, répondit Gomez en souriant.

Visiblement, il appréciait la ténacité de cette grande adjudante blonde.

— Rien d’autre que vous auriez remarqué et que nous devrions savoir concernant Alain Guillou ?

— Vous aviez en partie raison sur un point : il semblait avoir un certain succès auprès des femmes, mais nous n’avons pas pu déterminer s’il s’agissait de son rôle syndical, si c’était un dragueur impénitent, voire s’il y avait autre chose. En tout état de cause, vous pouvez laisser tomber le côté monde du travail.

— Merci commandant pour ces précisions.

Elle voulait toutefois avoir bien interprété ce qui était sous-entendu dans les mots de Gomez :

— Nous pouvons laisser tomber ou nous devons laisser tomber ce qui concerne Naval Group.

— Vous m’avez très bien compris, adjudante, fit-il avec un sourire carnassier.

Angélique avait bien noté l’intérêt qu’elle suscitait de la part de ce commandant de la DGSI. Le pauvre, s’il avait su quelles étaient ses préférences sexuelles, il aurait abandonné tout de suite. Elle resta froide et distante et le remercia encore.

Comprenant sans doute que sa tentative de séduction était vouée à l’échec, Gomez prit ensuite congé et quitta le bureau de Le Guen puis la gendarmerie, regagnant ses locaux situés sur le port de Brest.

Avant qu’Angélique ne parte, Le Guen échangea quelques mots avec son adjudante :

— Bon, c’est une bonne nouvelle. Je vais pouvoir rassurer les autorités et médias sur ce sujet. L’importance de ce meurtre va se dégonfler petit à petit. Cela vous laissera plus de champ pour poursuivre votre enquête.

— Oui commandant, même si pour le moment, les pistes semblent toutes se terminer par des impasses.

Elle le remercia pour son aide afin d’accélérer l’arrivée des résultats d’analyse, mais lui fit également part ce qu’elle avait produit avec Merlot sur les déplacements des quatre protagonistes avec la triangulation des smartphones.

Conformément à ce qu’elle avait commencé à comprendre de son mode de fonctionnement, Le Guen ne put s’empêcher de rassurer et lui assurer qu’elle finirait par trouver le coupable. Lui renouvelant sa confiance, il la libéra et la renvoya à la brigade de recherches. Décidemment, les méthodes de management « new age » se répandaient aussi au sein de la hiérarchie de la gendarmerie.

Après avoir relu une nouvelle fois toutes les pièces du dossier, elle décida que la journée avait été assez remplie comme cela, elle rentra chez elle. Ce soir, sortie à l’Happy Café de Brest. Qui sait si la petite brune de l’autre coup ne serait pas là…

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