Chapitre 24

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Mercredi 25 janvier 2024 6 h


La veille, Angélique n’avait pas retrouvé la petite brune sur laquelle elle comptait à l’Happy Café, mais avait rencontré un quatuor de filles complètement déjantées avec qui elle avait enflammé le bar en reprenant tout le répertoire des L5[1]. Une fois celui-ci épuisé, elles avaient basculé sur les Spice Girls[2]. Même si leur anglais était parfois approximatif, elles avaient tellement fait l’animation que toutes les consommations leur avaient été offertes. Une sacrée soirée. Elle en avait encore mal aux cheveux alors qu’elle descendait du pick-up bleu marine pour aller discuter avec les Jeunes Agriculteurs. Aux aurores ce matin-là, ils avaient décidé de bloquer le pont de l’Iroise, l’un des accès principaux de Brest, la liaison avec Quimper et tout le sud Bretagne.

Elle se frotta rapidement le visage pour se réveiller afin de chasser les images et les sons de la veille. Il fallait qu’elle soit concentrée. Elle avait été tirée de son lit par l’officier d’astreinte de nuit qui avait battu un rappel général de tous les militaires disponibles. La journée allait être un enfer dans toute la pointe bretonne.

Angélique l’avait déjà vécu et savait que, quand les accès principaux des quatre voies étaient bloqués, tout le monde, énervé, empruntait les petites routes et les accrochages, voire les accidents graves, se multipliaient. Son enquête devrait attendre.

Elle retrouva sa copine Laure qui avait commencé les échanges avec les porte-paroles des manifestants. Ils n’avaient pas l’intention de partir, ni même de faire un barrage filtrant. Personne ne passerait, du moins, pas avant 18 h.

Malgré le soleil qui n’était pas encore levé, entre l’éclairage du pont, les gyrophares des tracteurs et des véhicules de gendarmerie et les rampes de spots des engins, on y voyait comme en plein jour.

Angélique appela la caserne en préconisant une dizaine de militaires pour faire le tampon entre les éventuels automobilistes mécontents et les agriculteurs. Il fallait éviter tout affrontement. De plus, les consignes du ministère avaient été très claires : « Les paysans nourrissent le pays, on les soigne ». Elle savait aussi que la liberté de manifester était inscrite dans la Constitution.

En pareil cas, la seule chose que pouvaient espérer les forces de l’ordre, c’était de limiter les dégâts matériels, empêcher les incendies de pneus qui dégradent le revêtement des chaussées et les dépôts de fumier qui finissent immanquablement dans l’Elorn puis la mer. Et surtout, prévenir les heurts sur le barrage.

Ce fut donc ce qu’elle s’empressa de communiquer avec les responsables du barrage. Ceux-ci, plutôt heureux d’avoir affaire à une femme, se pressèrent autour d’elle :

— Bonjour madame, firent-ils,

— On dit gendarme ou gendarmette ? demanda l’un des moins timides.

— On dit adjudante, fit-elle en souriant.

Il ne fallait pas les braquer, mais se faire respecter quand même.

Les manifestants lui apportèrent un café chaud et lui proposèrent un croissant qu’elle accepta volontiers.

— Ne vous inquiétez pas, adjudante, dit celui qui semblait être le chef du groupe. On ne va rien casser.

— On n’a même pas amené nos tonnes à lisier, renchérit l’un d’eux, juste nos tracteurs.

Ceux-ci étant déjà énormes, il n’y avait vraiment pas besoin de plus pour bloquer totalement l’accès.

— De toute façon, le purin, c’est pour la préfecture, on ne va pas en mettre ici.

Elle fut un peu rassurée par leurs desseins.

— On n’a pas l’intention d’abimer quoi que ce soit, mais seulement d’être vus et entendus du gouvernement. Donc il faut qu’on fasse chier les gens. C’est con, mais y a que ça qui marche, reprit celui qui était leur responsable.

— Vous savez, ça ne nous arrange pas d’être là. Même si on est en hiver, il y a toujours des choses à faire dans nos fermes. Tout ce qu’on ne fait pas aujourd’hui, il faudra le faire plus tard. On se rajoute du boulot à manifester comme ça, en fait, expliqua un jeune qui semblait avoir tout juste vingt-cinq ans.

— Vous pourriez éviter de faire des feux de palettes sur la chaussée ? demanda l’adjudante. Ça dégrade fortement le revêtement et ça obligera la Direction des routes à bloquer elle aussi le pont pour refaire le goudron.

— Promis, madame. On fera ça dans des bidons en acier, mais pas directement sur le bitume, l’assura le chef des agriculteurs.

Quand on discute avec les manifestants, qu’on les écoute, sans forcément valider leurs revendications – les gendarmes n’ont pas à prendre parti pour ou contre – ça se déroule généralement pas mal, se dit Angélique.

Elle s’écarta un peu et rappela la caserne pour leur donner les derniers éléments concernant les intentions des occupants du pont.

Revenant vers eux, elle leur promit qu’une dizaine de militaires allaient arriver pour éviter tout incident et qu’elle-même repasserait dans la journée. Elle les informa qu’une déviation, gérée aussi par la maréchaussée, avait été installée en amont, sur la quatre voies, pour empêcher l’afflux d’automobilistes.

Satisfaite de ce qu’elle avait mis en place et vu, elle retourna à la caserne, voir comment tout allait être organisé.

L’actualité du jour créait l’effervescence dans les locaux de la gendarmerie. Même le PSIG semblait sur le pied de guerre. S’ils se présentent tous équipés face aux agriculteurs, ceux-ci allaient prendre ça pour de la provocation. Ce serait dommage que cela dégénère bêtement, songea Angélique.

Elle s’en ouvrit à Morvan qu’elle croisa devant le distributeur de café.

— Tu as raison, je vais en toucher deux mots au commandant, lui répondit-il. D’autant plus que leurs intentions ne semblent pas d’en découdre avec les forces de l’ordre, juste de se faire voir sans rien casser. Il faut qu’il se rende compte qu’ici, les agriculteurs, on les cajole plutôt que les tabasser, fit-il avec un clin d’œil et il disparut dans les couloirs.

Quelques minutes plus tard, avec une certaine satisfaction, Angélique aperçut par la fenêtre, les militaires du PSIG rentrer dans leurs locaux pour ôter leur harnachement. Ils seraient plus utiles sur les routes de campagne à calmer les fangios.

Elle regarda la feuille de service affichée dans le hall de la brigade et découvrit qu’elle avait été affectée avec Dupuis. Elle n’avait jamais encore travaillé directement avec lui et se dit que cela serait une bonne occasion pour mieux le connaître.

Justement, le maréchal des logis-chef Dupuis approchait. Il se mit au garde-à-vous de façon impeccable devant Angélique.

— À votre disposition, adjudante !

— Repos, Dupuis, vous n’allez pas faire ça toute la journée avec moi, j’espère ?

— Euh, comme vous voudrez, adjudante, balbutia-t-il.

Il était tout perturbé par la remarque d’Angélique.

— Vous n’êtes qu’un seul cran en dessous de moi dans la hiérarchie militaire. On pourrait peut-être se tutoyer et s’appeler par nos prénoms ? Qu’en pensez-vous ? Qu’en penses-tu, plutôt ?

Il devint rouge comme une pivoine. Lui qui avait un respect maladif de l’autorité, cette proposition le mettait mal à l’aise. Mais pourquoi pas ? se dit-il. Cela ne durera pas très longtemps. Après tout, que risquait-il ?

— Euh, bien, si vous, euh… tu veux. Mon prénom, c’est Maxime.

Elle lui tendit la main et répondit :

— Enchanté Maxime, moi, c’est Angélique.

Il lui serra la paluche, sans l’écraser comme la plupart des hommes finalement pas très sûrs d’eux. Il n’avait pas les paumes moites, ce qu’elle avait craint un instant. Une poignée simple telle qu’elle l’appréciait.

— Bien, maintenant que ça, c’est fait, on y va, Maxime ?

D’autorité, elle attrapa les clés du véhicule au tableau de service et partit devant.

Elle prit les petites routes de campagne et traversa par Dirinon, lieu de l’enquête en cours. Les gendarmes avaient pour consigne de circuler un peu partout, de façon à dissuader les chauffards. Le but n’était pas de verbaliser, Le Guen avait passé un message clair à ses troupes :

— Le seul chiffre qui m’importe, c’est le nombre d’accidents ce soir. Plus il sera faible, mieux cela sera. Aucun objectif de PV. Cela dit, si vous voyez des automobilistes faire n’importe quoi, n’hésitez pas non plus.

Il était à peine 8 heures et la journée allait être longue, se dit Angélique. Elle espérait que la conversation de Maxime Dupuis serait intéressante et qu’il ne la bassinerait pas avec des collections de timbres, de pin’s ou de boites de camembert.

Justement, profitant du silence qui s’était installé entre eux, il la questionna sur un sujet qu’elle n’aurait pas imaginé aborder avec lui :

— Vous en êtes où dans votre enquête ? Pardon, tu en es où dans cette enquête, Angélique ?

Ça allait venir, il allait y arriver, Maxime Dupuis. Il faut dire qu’il faisait bien vingt centimètres de moins qu’Angélique et qu’il semblait plutôt frêle.

— Ça t’intéresse ?

— Oui, j’ai compris que des gens avaient été mis en garde à vue, interrogés puis libérés, mais en fait, on ne nous raconte pas forcément grand-chose de ce qui se passe au sein de la brigade.

Elle réfléchit quelques instants puis :

— Tu as raison. J’en parlerai au capitaine Morvan. Il faudrait qu’on trouve un moyen de faire un point global avec tous pour partager les informations sur les affaires en cours. Si vous savez ce qui est important, vous serez plus efficaces et utiles.

Pour lui tout seul, elle entama un résumé complet de l’histoire du meurtre d’Alain Guillou, depuis le mardi 17 janvier à maintenant, synthétisant les différents procès-verbaux d’expertises et auditions. Elle lui expliqua également les conclusions auxquelles, Merlot et elle, étaient arrivés au sujet du bornage des téléphones et récapitula donc les questions ainsi :

— Il nous reste à éclaircir plusieurs points : que faisaient ensemble Maryse Guillou et Josiane Tanguy le 17 au matin et pourquoi n’en ont-elles pas parlé, ni l’une ni l’autre lors de leurs interrogatoires ou garde-à-vue ; qu’a fait exactement Jean-Michel Tanguy durant l’heure où son portable est demeuré immobile à proximité du centre équestre ; y avait-il un troisième fusil « fantôme » chez les Tanguy.

— Si je peux me permettre, Angélique, il y a peut-être une question au-dessus de tout ça…

— Permets-toi, Maxime, l’encouragea-t-elle.

— Qui avait intérêt à tuer Alain Guillou ?

À force de rentrer dans les détails des emplois du temps de chacun pour savoir qui avait la possibilité matérielle d’assassiner Guillou, ils avaient tous pu, un instant, perdre de vue cette histoire du mobile et surtout, sans doute, ne pas examiner le problème sous tous ses angles. Se maudissant intérieurement, elle se félicita d’avoir abordé le sujet avec Dupuis. En effet, l’élément central reste bien « à qui profite le crime », même si dans le cas présent, c’était bien le point le moins clair.

— Tu as raison. Peut-être que si on arrive à trouver cette réponse, tous les autres facteurs s’aligneront d’eux-mêmes ?

— Peut-être, oui, convint-il.

Il était pertinent ce maréchal des logis-chef, sans doute un futur adjudant à assez court terme. Elle se promit d’en parler à Morvan dès qu’elle le verrait.

Cherchant à savoir à quel point il pouvait être fin dans ses analyses ou intuitions, elle essaya de le challenger un peu sur ses impressions :

— Si tu avais à décider une priorité dans cette enquête, tu choisirais quoi, toi ?

Il prit le temps de réfléchir puis se lança :

— Je pense qu’il faudrait tenter d’éclaircir ce qui se passe entre ces deux femmes. C’est étonnant qu’elles vous aient caché ce rendez-vous, juste au moment du meurtre du mari de l’une d’entre elles.

C’était aussi la suggestion de Laurent Merlot. Décidément, il était très perspicace, ce Dupuis, se dit-elle.

— En effet, je crois que je vais les reconvoquer toutes les deux, ensemble, pour qu’on les confronte à ça. Merci Maxime.

Il l’aurait bien aidée avec cette conversation.

À cet instant, au détour d’un virage, une Clio rouge les croisa à vive allure, beaucoup plus que la vitesse autorisée sur ces petites routes. Angélique n’eut pas d’autre choix que de se déporter violemment vers la droite pour éviter le choc frontal. Le chauffard n’avait pas dû remarquer la voiture banalisée des gendarmes. Angélique fit un demi-tour digne de Fast and Furious[3], accéléra en faisant crisser les pneus et rattrapa rapidement le véhicule qui tentait de prendre le large.

Dupuis actionna les gyrophares et la sirène. La Clio finit par obtempérer et s’arrêter. Angélique stoppa juste derrière lui et descendit, passablement énervée par ce genre de comportement.

— Bonjour, Monsieur, gendarmerie nationale. Vous n’avez pas l’impression de rouler un peu vite sur cette petite route ?

— Ben non, je la connais comme ma poche, et puis je suis pressé, je suis en retard pour aller à mon boulot.

Les accidents arrivent généralement sur les trajets habituels, un instant d’inattention et paf, le choc. C’est souvent un truc idiot, mais qu’on doit payer toute sa vie. Elle ne supportait pas ce genre d’argument débile.

— Vous pensez qu’un retard justifie le risque pour vous et que vous faites prendre aux autres ? Si je n’avais pas braqué à droite, vous nous fonciez dedans.

— Bah, c’est bon, il ne s’est rien passé, pas vrai ? tenta le conducteur.

Exactement l’attitude qu’il ne fallait pas avoir avec Angélique.

— Montrez-moi les papiers du véhicule, monsieur, demanda l’adjudante.

La voiture était en retard pour le contrôle technique et le chauffeur n’avait plus de points sur son permis. Ils l’embarquèrent après avoir garé la Clio de façon sécurisée et appelé la fourrière.

N’étant plus entre eux, ils évitèrent de parler de l’enquête et allèrent déposer leur client à la gendarmerie. Ils n’étaient visiblement pas les seuls à avoir fait une "bonne pêche" dans la matinée, les cellules se remplissaient assez vite.

Comme promis avec les agriculteurs, elle passa au pont de l’Iroise avant d’aller déjeuner. Tout se déroulait bien, de façon bon enfant. Il n’y avait pas non plus eu de heurts avec des usagers. Pourvu que ça dure, espéra-t-elle.





[1] L5 est un groupe de musique français. Il est formé des cinq femmes qui ont remporté la première saison de l’émission Popstars, un télé-crochet diffusé par la chaîne de télévision M6. Plus de 10 000 personnes avaient participé aux divers castings organisés par la chaîne. Elles forment un groupe à cinq jusqu’en 2007.

[2] Spice Girls est un groupe de pop anglais formé en 1994 à Londres. Ce girl band est composé à l’origine de cinq chanteuses et danseuses : Victoria Beckham, Melanie Chisholm, Melanie Brown, Geri Halliwell et Emma Bunton.

[3] Fast and Furious est une série de films d’action américains, dont les thèmes tournent principalement autour des courses de voitures et de la famille. Elle comprend, à ce jour, onze longs métrages et deux courts métrages.

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