Chapitre 26
Jeudi 25 janvier 8 h
Cette fois-ci, c’était au tour des professionnels du BTP de bloquer le pont de l’Iroise, mais la brigade de recherches de Landerneau avait été exemptée de participer aux opérations de maîtrise de la circulation. C’était la territoriale de Plougastel qui s’en chargeait.
Angélique arriva donc à son poste à 8h, ayant pu gagner deux heures de sommeil de plus que la veille. Elle avait assez mal dormi, vu les résultats de la double garde-à-vue. Mais aujourd’hui est un autre jour s’était-elle dit en se réveillant. Il fallait aller de l’avant.
En débarquant à la brigade, elle se procura le Télégramme du jour. Les manifestations agricoles du début de la semaine faisaient toujours la une et l’essentiel des pages régionales. Son affaire n’était pas citée, mais ce n’était sans doute que partie remise, quand le climat social serait retombé.
Une fois le quotidien parcouru, elle fila dans le bureau de son chef. Il était au téléphone et elle attendit avant d’entrer qu’il termine sa conversation.
— Ah, Angélique ! vas-y, entre fit-il en raccrochant.
Il semblait contrarié.
Sans qu’elle eût besoin de s’inquiéter, il lui expliqua ce qu’il lui arrivait :
— Je ne sais pas si j’ai bien fait d’accepter cette mission de coordination, côté gendarmerie, sur le démantèlement du trafic de drogue dans le département. Je croule sous la paperasse. Je ne pouvais pas imaginer que « coordinateur », cela signifiait en grande partie secrétaire. On me demande encore un énième rapport. Bon, je te saoule sans doute avec ça, tu voulais me dire quelque chose ?
— Oui, Paul. J’ai discuté une partie de la matinée de mardi avec Maxime…
Il la coupa :
— Maxime Dupuis ? Il a l’air bien, lui. Pertinent, l’œil aiguisé. Il a oublié d’être bête, j’ai l’impression.
Elle était heureuse qu’il ait la même opinion qu’elle sur ce maréchal des logis-chef plein de promesses.
— En effet, répondit-elle avec un sourire. Il m’a fait part d’un sentiment, partagé au sein de la brigade, semble-t-il.
— Allons bon ! De quoi s’agit-il ?
Il avait l’air inquiet. Il se passerait des choses dans son équipe sans qu’il soit au courant ?
— Il m’a dit qu’ils aimeraient bien être plus informés du déroulement des affaires, ne pas être de simples exécutants.
Il réfléchit quelques instants puis lui demanda :
— Tu en penses quoi, toi ?
— Je pense que cela ne pourrait que nous faire gagner en efficacité. On a besoin de militaires performants, pas de troufions presse-bouton sachant bien se mettre au garde-à-vous, non ?
Sacrée Angélique ! Elle avait toujours son franc-parler, mais Morvan devait bien reconnaître que, surtout au sein de la brigade de recherches, il était impératif d’avoir une vraie équipe avec des gendarmes motivés.
— Que proposes-tu ?
— Ça pourrait être pas mal de réunir, a minima les sous-officiers, une fois par mois, voire une fois par semaine si l’actualité est riche et qu’on leur présente les affaires en cours.
— Essayons ça. Je pense qu’en plus, c’est un truc qui va plaire au commandant. Je ne sais pas si tu as vu, mais on dirait qu’il a envie de mettre un souffle nouveau dans la façon de diriger la compagnie.
Ce qu’elle appelait un peu avec humour le management « new age ». Oui, Angélique avait bien mesuré cela également. Finalement était-ce si désagréable que cela d’être respecté et écouté, quel que soit son niveau dans la hiérarchie militaire ? Elle qui, jusqu’à aujourd’hui, tenant ça de ses parents et de son père en particulier, se sentait plutôt comme un ovni en s’intéressant autant aux gendarmes de base, gradés ou non, appréciait le vent du changement.
— Oui, j’avais bien noté, moi aussi, acquiesça-t-elle. On pourra peut-être se faire un brainstorming général sur : que faire maintenant, non ?
— On verra, Angélique, n’allons pas trop vite non plus.
Il était prêt à évoluer, Paul Morvan, mais il ne fallait pas tout bousculer non plus. Angélique était déjà très heureuse de ce qu’elle avait obtenu de sa part. Elle n’insista donc pas plus.
— On fait ça quand, Paul ?
— De quoi ? demanda-t-il, semblant surpris par sa question.
— Ben le point sur toutes nos affaires auprès des sous-officiers de la brigade.
Battons le fer tant qu’il était chaud, se dit-elle. Elle escomptait bien arriver à lancer, mine de rien, ce brainstorming dont elle avait cruellement besoin. Encore mieux, que ça soit le capitaine qui l’engage lui-même. Si elle se débrouillait bien, cela devrait être jouable.
— Euh, oui, cet après-midi si tu veux. Je te laisse organiser ça ?
— Avec plaisir ! s’empressa-t-elle de répondre avec enthousiasme.
Il fallait qu’elle modère son entrain, qu’elle donne l’impression d’être calme et posée, même si elle fondait de grands espoirs sur ce moment en se disant que quelqu’un de la brigade aurait forcément une idée qui permettrait à cette enquête de sortir de l’ornière. A minima, il y aura une proposition sur laquelle je pourrais m’appuyer pour avancer, essayait-elle de se convaincre.
Elle fit le tour de tous ses collègues sous-officiers pour les informer de ce groupe de travail de l’après-midi et passa le reste de la matinée à synthétiser une nouvelle fois toute son affaire, en mettant en exergue les questions qu’elle se posait.
Quelques heures plus tard, à 13 h 30, ils étaient tous là, dans la salle de réunion de l’équipe. Paul Morvan, en tant qu’officier et commandant de la brigade, présidait la séance. À ses côtés, Laurent Merlot puis Angélique, ainsi que le major Lecointre, spécialisé dans la délinquance financière. Ensuite venaient Dupuis et Kerléo ainsi que les deux TICP, Jaouen et Le Cléac’h.
Morvan débuta en expliquant l’objet de la rencontre et que celle-ci allait commencer avec la présentation, par chacun, de ce sur quoi il travaillait en ce moment, des conclusions qu’il avait obtenues, de ce qu’il restait à accomplir et des éventuels besoins d’appui ou d’aide.
— Il serait sûrement plus efficace que l’on se mette à fonctionner en réseau, lâcha-t-il à la fin de son introduction. Cela devrait nous permettre d’améliorer nos performances et notre efficience. Ces réunions seront donc mensuelles et passeront à une fréquence plus élevée en cas de nécessité.
Voilà, le chef a entériné ma proposition en la reprenant à son compte. C’est Maxime et ses collègues qui doivent être contents, se dit-elle. Morvan avait sûrement obtenu le feu vert ainsi que des encouragements de Le Guen sur le sujet.
Il montra l’exemple en précisant rapidement en quoi consistait son rôle de coordination dans la lutte contre le trafic de stupéfiants sur le Finistère, au sein de la gendarmerie.
Il passa la parole au major Lecointre, typiquement un homme de l’ombre et qui pistait les flux financiers liés aux petits dealers locaux (ainsi qu’à leurs patrons) via des transactions en cryptomonnaie.
Merlot intervint après lui et expliqua où il en était sur un recel de cartes bancaires volées qui empoisonnait le Finistère nord depuis un bon trimestre. Plusieurs autres sous-officiers, dont Angélique, avaient été mobilisés pour un coup de filet qui n’avait pas très bien fonctionné, un mois plus tôt.
Vint ensuite son tour, au sujet du meurtre d’Alain Guillou, ce crime maquillé en accident de bûcheronnage. Elle refit un point global sur l’affaire, relata les différentes auditions, gardes-à-vue exécutées, la tutelle de la DGSI qui avait finalement disparu aussi vite qu’elle était arrivée, les expertises obtenues, les mouvements des protagonistes, déterminés d’après le bornage des téléphones portables. Elle termina en avouant qu’elle était actuellement dans l’impasse et que si quelqu’un avait une idée, elle était preneuse.
Morvan retrouva la parole :
— Et si, nous profitions de l’occasion pour réaliser un vrai travail collectif, une sorte de remue-méninges.
Un certain brouhaha enthousiaste gagna la salle.
— Voilà qui illustre parfaitement ce que je voudrais dans ces réunions. L’adjudante Benslimane nous a fait part de ses difficultés et de son besoin d’aide. Nous allons nous y atteler, tous ici présents.
Elle avait réussi au-delà de ses espérances le plus folles. C’était bien lui qui avait lancé ce brainstorming et pas elle. Sa mère, qui savait si bien « manipuler avec intégrité » comme le lui avait enseigné un livre[1] qu’elle avait transmis à sa fille, aurait été fière d’elle.
— Comment veux-tu procéder, Angélique ?
Elle ne s’était pas vraiment attendue à cela comme proposition. Mais réfléchissant très vite, elle rebondit sur la discussion avec Maxime Dupuis la veille :
— Vous avez eu un résumé assez complet, je crois. Il est possible qu’en nous focalisant sur le déroulement de cette matinée du 17 pour les quatre protagonistes, afin de trouver rapidement le ou la coupable, on se soit un peu fourvoyés et qu’on ait oublié l’essentiel à savoir la question de base : à qui profite le crime ?
Elle adressa un petit sourire de remerciement, qu’elle voulait discret, à Maxime Dupuis qui lui répondit par un clin d’œil. Puis elle se leva et se rendit devant le tableau.
— Ce que je vous propose, c’est que je vais faire trois colonnes et que nous allons noter, pour chacun des trois restants, quelle pourrait être sa motivation à avoir tué Alain Guillou.
— Allez-y, lâchez-vous, on est entre nous, les encouragea Morvan.
Il était à fond dans le processus, se dit Angélique avec un sourire intérieur.
— Je vais déjà vous écrire, sous son nom, ce qui peut sembler assez évident : il s’agit des assurances-vie d’Alain Guillou dont l’unique bénéficiaire est sa veuve, Maryse Guillou, attaqua Angélique.
Il y eut un instant de silence, comme si personne d’autre n’osait débuter. Ce fut finalement celui qu’elle attendait le moins sur ce genre d’exercice, le discret major Xavier Lecointre qui se lança :
— Et si Maryse Guillou avait tué son mari parce qu’il avait été infidèle, avec le bénéfice secondaire de récupérer le montant des polices d’assurance ?
Surmontant son premier réflexe de dénégation, elle qui pensait connaître un peu la veuve, elle se rappela que ses collègues ne devaient pas se censurer.
— Je le note, Xavier. Bonne idée.
Une fois cette idée lancée, elle eut du mal à tout capter tellement chacun et chacune y allait de sa thèse :
— Jean-Michel Tanguy aurait pu tuer Alain Guillou parce que sa femme l’avait trompé avec lui ? suggéra Merlot.
— Josiane Tanguy aurait pu tuer Alain Guillou parce qu’elle avait été éconduite ? insinua Clélia Le Cléac'h.
— Et si les deux femmes avaient décidé de se débarrasser des hommes pour partir ensemble et que Jean-Michel Tanguy était le prochain sur la liste ? proposa Maxime Dupuis.
— Il faudrait qu’elles aient encore des armes. On a tout saisi, fit Arnaud Jaouen avec son esprit toujours très terre à terre.
Avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre quoi que ce soit, son capitaine recadra le TICP.
— Jaouen, on a dit que tout était envisageable, on triera les suggestions après. Je vous le répète, pour le moment, ne vous censurez pas, insista Morvan.
Cette intervention relança la machine et l’imagination des participants :
— Et si Guillou avait voulu tuer Tanguy parce que celui-ci était l’amant de sa femme Maryse, mais que cela s’était retourné contre lui ? avança Kerléo.
Cela tournait toujours autour d’histoires de cœur ou de sexe, remarqua Angélique.
— Et si c’était lié au boulot de Guillou à Naval Group ? lança Dupuis
— Et si on se plantait depuis le début, pardon Angélique, tenta Lecointre, mais si cela n’avait rien à voir avec ces deux couples et que c’était un différend avec le proprio de la parcelle ou un passant…
— Vous n’avez jamais soupçonné le retraité qui a découvert le corps ? demanda Dupuis.
Angélique avait du mal à suivre et à noter toutes les idées. Elle avait l’intention de tout prendre en, compte, aussi farfelues que soient les propositions.
— Oui, en effet, si Maryse Guillou avait un amant et que les deux aient décidé d’éliminer le mari ? lança Jaouen qui affichait enfin une attitude de participation positive.
— Ou peut-être qu’Alain Guillou, se sachant condamné par une maladie invalidante a payé un tueur pour le buter vite et sans souffrance ? avança Kerléo
— Et si c’était un bête accident de chasse et que le chasseur ait décidé de camoufler son erreur en accident ? essaya Dupuis.
Là, ça commençait à devenir de plus en plus irrationnel. Elle devait faire attention de ne pas trouver les réponses immédiates aux propositions, comme le fait que le coup de fusil avait été donné à bout portant, écartant donc l’accident de chasse maquillé.
— Est-ce qu’il n’y aurait pas une vieille vendetta entre la famille Guillou et une autre famille et qui aurait trouvé sa conclusion, au moins provisoire à Dirinon ? suggéra Lecointre qui semblait bien s’amuser à imaginer les situations les plus folles.
Angélique découvrait son collègue sous un nouveau jour. Il avait l’air vraiment heureux de ne plus être confiné dans son bureau, devant ses écrans à traquer des chiffres. Elle le sentait comme un poisson dans l’eau au milieu du reste de la brigade.
— Et si Josiane Tanguy avait buté Alain Guillou parce qu’il aurait refusé ses avances ? lança Clélia Le Cléac’h.
— Et si c’était Jean-Michel Tanguy qui avait tué Alain Guillou pour les mêmes raisons ? rebondit Jaouen sur la proposition de sa collègue TICP.
Ça semblait repartir autour des histoires de cœur ou de cul, se dit Angélique.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer une partie à quatre qui aurait mal tourné ou les séquelles d’une partie à quatre ? suggéra le major Lecointre qui s’éclatait dans cette réunion.
Et si les trois protagonistes restants se couvraient mutuellement, se demanda Angélique en aparté, quelle que soit la raison pour laquelle Alain Guillou aurait été tué. Voilà qui pourrait expliquer pas mal de choses et, surtout la difficulté à les confondre.
Les propositions continuèrent à affluer, devenant parfois complètement délirantes avec notamment l’intervention d’extra-terrestres, avancée par Kerléo.
Après trente minutes supplémentaires, pressentant qu’ils devaient sans doute être au bout des idées intéressantes et après un regard à Angélique, Morvan décida de clore la réunion.
— Je tenais à vous remercier toutes et tous pour votre implication au sein de cette brigade et en particulier lors de cette réunion. Il faut que chacun d’entre vous se sente autorisé à demander la même aide que celle que l’adjudante Benslimane vient d’obtenir. C’est comme cela que nous deviendrons encore plus efficaces et performants.
Il percevait qu’un nouvel état d’esprit était en train de se créer au sein de son équipe et cela lui faisait visiblement plaisir, nota Angélique. Elle aussi était satisfaite de cette réunion. Elle allait maintenant devoir analyser chacune des hypothèses émises, une à une. Elle allait avoir du travail pour plusieurs jours.
Une question restait toutefois en suspens : qu’allait-elle pouvoir dire au juge d’instruction ?
[1] L’art d’influencer avec intégrité – la force de la douceur -Patrice Ras - Jouvence Éditions.

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