Chapitre 27

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Vendredi 26 janvier 8 h

Angélique avait été regonflée à bloc la veille par le brainstorming qu’elle avait amené le capitaine Morvan à organiser. Cela l’avait poussée à participer exceptionnellement au cours de jujitsu du jeudi, auquel elle n’allait que très rarement. Se dépenser sur le tatami lui avait fait un bien fou et, après une bonne nuit de sommeil, elle se sentait en grande forme pour attaquer cette enquête avec un nouvel état d’esprit.

Elle se rendit directement à son bureau et eut l’heureuse surprise, en se connectant sur sa boite mail, de voir tout un tas de rapports d’expertise en provenance du labo départemental de la gendarmerie. Peut-être aurait-elle parmi ceux-ci un élément qui serait décisif pour son affaire ?

Elle trouva les analyses des empreintes de chaussures relevées dans la boue du lieu du crime. Au moment où elle allait télécharger la pièce jointe pour la lire, Maxime Dupuis débarqua le journal à la main :

— Tu as vu le télégramme de ce matin ?

— Non, pas encore… Bonjour Maxime. Pourquoi ça ?

— On y parle du meurtre de Dirinon ! fit-il, semblant catastrophé pour elle.

— Fais-voir.

Il étala la première page devant elle et, en caractères gras, lui sauta aux yeux le gros titre :

Psychose à Dirinon :

Plus personne n’ose aller se promener dans les bois alors que pourtant, les chemins sont de plus en plus dégagés.

Le reste de l’article était à charge contre la gendarmerie et présentait des hypothèses toutes plus farfelues les unes que les autres au sujet de ce meurtre.

Mince, se dit Angélique. On va – je vais – avoir de plus en plus de pression pour résoudre cette affaire. Et Morvan qui est reparti à Quimper. Le Guen va certainement débarquer dans quelques minutes, songea-t-elle.

Effectivement, le temps d’y penser, le chef d’escadron arriva dans le bureau d’Angélique.

— Mes respects, mon commandant, fit Dupuis se mettant au garde-à-vous.

— Repos, Dupuis, repos.

— Je vous laisse, je suppose ? demanda le maréchal des logis-chef.

— Oui, Dupuis, vous serez gentil.

Celui-ci ne se fit pas prier et s’éclipsa en vitesse, abandonnant Angélique, seule avec son commandant. Elle fit mine de se lever, mais il l’arrêta.

— Oubliez ça, Benslimane, je crois qu’on n’a pas vraiment la tête à ces formalités, non ? Que pouvez-vous me dire de là où vous en êtes ? Je vais devoir me fendre d’un communiqué de presse rapidement. Il faut désamorcer cette bombe du Télégramme avant qu’elle ne nous pète à la figure.

— Je m’apprêtais à télécharger les résultats des analyses que l’on a reçus juste ce matin, commandant, mais je n’ai pas encore eu le temps de le faire. Mais je n’en attends pas de scoop.

— Tenez-moi au courant en tout cas s’il y a le moindre nouvel indice, surtout un truc qu’on pourrait donner aux médias. Je vais me débrouiller pour les baratiner pour le moment. Qui sait peut-être aurez-vous une bonne nouvelle dans ces résultats ?

Inch Allah, comme disait son père, mais cela faisait un bout de temps qu’Angélique avait l’impression qu’Allah ne voulait pas. Bien que peu croyante, qui suis-je pour attendre des choses d’un quelconque Dieu ?

Le Guen s’apprêtait à la quitter quand, semblant se raviser, il lui glissa :

— Au fait, Morvan m’a laissé un petit mot avant de partir ce matin. C’est bien ce qu’il a fait hier, non ? Il m’a dit que c’est vous qui lui aviez fait remonter ce besoin d’information de la brigade. C’est bien, Benslimane, vous faites du bon boulot. C’est comme ça que j’ai envie que l’on travaille sous mes ordres. Continuez.

Sans lui laisser le temps de répondre, il finit par partir, sans doute pour rédiger ces quelques lignes à destination de la presse.

Angélique eut enfin la possibilité d’ouvrir ces pièces jointes contenant les résultats d’expertises sur les prélèvements effectués sur les lieux du crime, dans les bois de Dirinon.

Elle reprit le relevé des empreintes qu’elle avait commencé à télécharger avant d’être interrompue. Sans surprises, il n’y avait quasiment que des moulages fragmentaires, vu l’état plutôt liquide de la boue locale avec la pluie incessante ce jour-là.

Tous les moulages, sauf deux, montraient des semelles de chaussures de travail de la gendarmerie. Mais, comme le faisaient remarquer les experts, ce modèle était accessible à tout un chacun. Pas besoin d’être militaire pour en obtenir. Ces empreintes différentes étaient partielles et le labo n’avait pu déterminer la pointure, 43, que sur l’une d’elles. L’autre était trop incomplète et ne permettait pas d’en évaluer la taille.

Angélique nota dans un coin de post-it qu’en cas de nouvelle perquisition chez les Guillou et les Tanguy, il faudrait faire des photos de toutes les paires de chaussures présentes. Comme près de dix jours s’étaient écoulés depuis le meurtre, elle se doutait bien que l’assassin aurait certainement fait disparaître les souliers incriminés, mais on ne savait jamais. Parfois, les criminels pensent au plus important et oublient ce genre de détails.

Avec un peu de chance, l’un des deux moulages différents correspondrait aux chaussures de la victime et le second à celles du tueur ? Il faudrait vérifier au moins avec les semelles de ce qu’Alain Guillou avait aux pieds quand il a été abattu, se dit-elle

Elle passa ensuite au reste des prélèvements analysés. Dans ceux-ci, il y avait notamment ce qui était répertorié comme « tache noire sur souche ». Elle ne se souvenait pas de ce point particulier. Sans doute quelque chose qui avait attiré l’œil des TICP présents sur site.

Le résultat indiquait « trace de graisse Molykote » contenant du bisulfure de molybdène, typiquement utilisée pour les contraintes mécaniques fortes. A priori, pas d’usage courant dans les tronçonneuses, précisait le rapport d’analyse.

Qu’allait-elle bien pouvoir faire de ça ? Il fallait comparer avec celle d’Alain Guillou, ramassée sur place, des fois qu’il utilisait ce type de graisse, pour ne pas faire comme tout le monde. Elle devait retrouver cet outil d’urgence pour être fixée !

— Laurent, tu sais où sont les clés de la salle des pièces à conviction ? demanda-t-elle à son collègue.

Il lui tendit un porte-clés :

— La jaune, je m’en suis servi il y a peu, mais j’ai refermé. Tu vas chercher quoi ?

— Voir s’il y a la tronçonneuse de Guillou. J’ai eu des résultats bizarres sur la coupe du tronc qui lui est tombé dessus. De la graisse Molykote, ça te dit quelque chose ?

— Pas du tout, tu sais, la mécanique, chez moi, c’est madame qui fait l’entretien de la voiture, moi j’y connais rien.

La réponse de Merlot la surprit. Comme quoi, on se fait tellement d’idées préconçues sur les gens.

— À l’occasion, tu pourras lui demander à ta femme ? plaisanta-t-elle.

— Bien sûr, compte sur moi, Angélique.

Puis elle partit à la recherche de l’engin dans l’antre des pièces à conviction. Cette pièce était plus ou moins bien rangée, mais normalement, une tronçonneuse, ça ne devait pas passer inaperçu, se dit-elle. De mémoire, celle qu’elle avait repérée dans les bois de Dirinon était blanche et orange.

Elle retourna quasiment toute la salle sans rien dénicher. Elle finit par se résoudre à demander de l’aide aux deux TICP. Ils étaient les principaux pourvoyeurs de matériels stockés ici.

Elle les retrouva tous les deux dans leur bureau commun en train de se chamailler sur le nom d’un modèle de pistolet, d’après ce qu’elle comprit de leur échange.

— Désolé de vous interrompre, mais je cherche un truc lié au meurtre de Dirinon et je n’ai rien trouvé dans la salle des preuves.

— Que cherches-tu exactement ? demanda Clélia Le Cléac’h. Parce qu’on n’a pas tout déposé là. En plus, il y a des choses qui sont parties directement en expertise à Rennes, comme les fusils ou les téléphones.

— La tronçonneuse de Guillou…

— Ah mince ! Tu te rappelles où on l’a mise, Arnaud ?

— Non, pas vraiment. Je me souviens qu’elle ne rentrait pas sur les étagères et qu’on l’a rangée ailleurs, mais je ne sais plus où…

— Non, vous déconnez, les gars, fit l’adjudante, un peu énervée.

Ce n’était pas le moment de perdre quoi que ce soit.

— On va la trouver, t’en fais pas Angélique, tenta de la rassurer Le Cléac’h.

— Je compte sur vous deux, c’est important !

Les laissant sur ces mots, elle retourna dans son bureau, agacée de revenir bredouille. Parce que si la graisse détectée, cette fameuse graisse Molykote, n’était pas présente dans la tronçonneuse de Guillou, elle l’était forcément dans celle du meurtrier. Si on identifiait la tronçonneuse, on avait le coupable.

À ce moment de ses réflexions, Jaouen débarqua avec l’engin orange et blanc encore emballé, satisfait de lui :

— C’est bon, on l’a trouvée ! Je l’avais rangée dans l’atelier du garage. Je m’en suis souvenu quand tu es partie, fit-il avec un sourire heureux.

— Merci Arnaud. Tu peux la préparer pour l’amener en urgence à Rennes ? Recherche de graisse Molykote, tu leur demandes, ok ? lui fit-elle.

— Molykote ? Mais on n’utilise pas ça dans les tronçonneuses, normalement…

— Je sais, mais fais-moi confiance. Je sais ce que je fais. Je vais les prévenir de ton arrivée prochaine.

— OK, c’est toi la cheffe.

Et il reprit l’engin sous le bras pour le déposer au labo central de la région. Angélique saisit son smartphone et appela directement son contact à Rennes.

— Allô ? Major Paulin ?

— Oui, adjudante Benslimane, de quelle urgence voulez-vous me faire part encore, plaisanta-t-il.

— C’est pas pour la balistique cette fois-ci, c’est côté chimie. Vous pourriez faire accélérer une analyse ?

Il laissa passer un instant de réflexion avant de répondre :

— Je vais voir ce que je peux faire. De quoi s’agit-il ?

— Je viens de vous envoyer une tronçonneuse. Il faut rechercher des traces de graisse Molykote et donc du molybdène si j’ai bien compris la composition de cette graisse spécifique.

— Juste cet élément ? Oui, ça devrait être assez simple. Je vais en toucher deux mots à mon homologue côté chimie.

— C’est important pour moi, Major, merci !

C’était utile d’avoir de bonnes relations avec ses collègues, chaque brigade de recherche de la région devait procéder à l’identique, passant par un contact ou un autre pour faire accélérer ses analyses. C’était le jeu que tous devaient pratiquer. Ça n’était sans doute pas simple pour les experts d’arbitrer entre toutes ces priorités urgentes, mais chacun son job, se dit-elle.

Il fallait qu’elle appelle le juge pour lui demander un nouveau mandat de perquisition afin d’aller récupérer la tronçonneuse de Jean-Michel Tanguy. Ce serait aussi l’occasion de faire un point avec lui sur les résultats d’analyse reçus le matin même.

Auparavant, elle effectua mentalement un résumé de ce qu’elle devait lui dire et s’aperçut qu’elle avait oublié de parler des empreintes de chaussures aux TICP. Ce foutu « effet tunnel[1] » avait encore frappé.

Elle retourna les voir dare-dare et débarqua dans leur bureau, essoufflée d’avoir couru dans les couloirs :

— Oui, Angélique, quoi de plus ? demanda Clélia Le Cléac’h. Arnaud vient de partir à Rennes.

— Sais-tu où sont les pompes que portait Guillou quand on l’a trouvé ? fit l’adjudante, parlant d’une voix un peu hachée.

— Ben non. Elles sont sans doute à la morgue.

— Fonces-y et retrouve-les-moi s’il te plait. Il y a deux d’empreintes qui diffèrent des semelles de gendarmerie. Il faut être sûr que dedans, il y a celles de la victime.

— La seconde pourrait être celle de l’assassin, tu crois ?

— Possible, c’est pour ça que j’ai besoin des chaussures de Guillou.

— OK, j’y vais tout de suite, répondit Clélia Le Cléac’h, comprenant l’enjeu.

Les deux TICP de la brigade étaient donc partis.

Tout était lancé, elle pouvait appeler le magistrat instructeur. Elle vérifia une dernière fois qu’elle n’avait rien oublié, puis composa le numéro. Il décrocha rapidement :

— Allô oui ? fit-il.

— Monsieur le Juge ? Angélique Benlsimane, de la gendarmerie de Landerneau.

— Le meurtre à Dirinon ?

— Oui, c’est ça. Je vais avoir besoin de vous.

— Besoin de moi ? Pourquoi donc ? Vous avez du nouveau ?

Elle lui expliqua les résultats d’analyses reçus le matin même et la nécessité de la recherche de cette tronçonneuse qui pourrait mener à la résolution de l’affaire.

— Vous êtes certaine que cela vous permettra de trouver le coupable, adjudante ?

Personne ne pouvait le garantir, mais il fallait bien avancer.

— Non, pas vraiment, mais cela reste une possibilité et elles ne sont pas légion.

— Vous avez raison, mais ça serait tellement gros… Enfin, faute de grive, on se contente de merles, pas vrai ? Je vais vous envoyer ce mandat de perquisition.

— Merci Monsieur le Juge.

Elle lui parla également des moulages de semelles et des deux modèles de chaussures singuliers et donc de la nécessité aussi d’un mandat chez les Guillou. Toutefois, elle n’évoqua pas le fait que la gendarmerie, pour le moment, ne savait pas exactement où se trouvaient les pompes de la victime, afin d’en discriminer les empreintes, cela faisait désordre. Elle espérait que Clélia Le Cléac’h mettrait la main dessus, sans trop de difficultés, à la morgue de l’institut médico-légal de Landerneau.

Celle-ci ne revint finalement qu’une heure plus tard, ayant dû farfouiller partout, avec l’aide de l’interne pour finir par retrouver le sac avec les habits d’Alain Guillou dans un tiroir inoccupé servant habituellement à ranger les corps.

Angélique compara aussitôt les semelles et oui cela matchait avec des empreintes prises en bordure de la zone. Forcément, toutes celles près du cadavre avaient dû être effacées et remplacées par celles des gendarmes. L’autre trace partielle avait été moulée également en périphérie des lieux du crime, mais à l’opposé de celle de la victime.

Elle était en train d’essayer d’imaginer le cheminement de l’assassin quand un son de clochette se fit entendre sur son ordinateur : le mail du juge Derien avec les mandats venait d’arriver.

Elle allait pouvoir lancer une nouvelle perquisition chez les Tanguy et les Guillou.

[1] Dans le domaine de la santé, l’effet tunnel est défini ici comme toute situation dans laquelle l’attention du professionnel est tellement focalisée sur un objectif qu’il n’entend ni ne voit des signaux d’alerte qui devraient l’amener à modifier son approche, voire à l’arrêter avant que ne survienne un EIAS (Événement Indésirable Associé aux Soins). Dans le cas présent, Angélique était tellement focalisée sur la tronçonneuse qu’elle avait oublié tout le reste.

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