Chapitre 28

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Vendredi 26 janvier 13 h 30


Les perquisitions de la dernière chance se préparaient :

— Jules, tu es OPJ si je ne me trompe pas ? demanda l’adjudante

— Euh oui, bien sûr, Angélique, répondit Kerléo

— Tu vas procéder à la perquisition chez les Guillou ? Voilà le mandat. Tu iras avec. Vous prenez en photo les semelles de toutes les paires de chaussures que vous y trouvez. Vous fouillez partout, OK ?

Toutes ces responsabilités d’un coup lui faisaient tourner la tête mais s’il voulait progresser et obtenir rapidement se deuxième barrette de maréchal des logis, il fallait bien qu’il se lance.

— OK, on y va. Je vais chercher Clélia et on y fonce, fit-il en saisissant le papier qu’elle lui tendait.

Angélique fouilla dans le carton posé sur son bureau et, avant qu’il ne parte, ses mots le rattrapèrent :

— Tiens, au fait, tu lui redonneras son téléphone ainsi que celui de son mari, fit-elle en lui désignant les deux portables.

De son côté, elle s’empara des smartphones Tanguy puis alla récupérer Dupuis et l’embarqua pour se rendre chez les Tanguy.

Dans le pick-up banalisé, en route pour Dirinon, ils firent le point :

— Donc là, on va prendre la tronçonneuse des Tanguy pour l’envoyer au labo de Rennes, qu’ils y cherchent de la graisse moly chais pas quoi ? C’est bien ça ?

— Molykote, oui, Maxime et on va aussi regarder toutes les paires de chaussures qu’ils ont et faire des photos des semelles de chacune.

— Tu crois qu’on pourrait retrouver une des deux empreintes inconnues ?

— Qui sait ? Peut-être également des chaussures similaires aux nôtres, espérons…

Elle finissait par se demander si elle verrait le bout de cette affaire, Angélique. Elle avait déjà essuyé plusieurs revers et ne s’enthousiasmait plus comme elle avait pu l’éprouver lors des premières auditions.

Si les perquisitions du jour ne donnaient rien, elle se dit qu’il faudrait aussi réétudier toutes les possibilités, même les plus folles, qui avaient émergé lors du brainstorming de la veille.

Arrivant face à la maison des Tanguy, elle songea qu’ils avaient de la chance : une voiture était garée devant. L’un des époux Tanguy devait être présent. Elle rajusta son brassard gendarmerie et vérifia que son collègue arborait bien le sien, puis sonna.

Elle fut surprise, en début d’après-midi, de voir Jean-Michel Tanguy leur ouvrir la porte. Il ne travaillait pas ?

— Ah bonjour, adjudante, quel bon vent vous amène ?

Le ton de sa voix, cassante, démentait son visage avec une façade avenante.

— Bonjour, Monsieur Tanguy, je suis venu vous rendre votre portable ainsi que celui de votre épouse, fit-elle en lui tendant les deux appareils.

— Enfin une bonne nouvelle !

Il les saisit, recula vivement et s’apprêtait à refermer la porte quand Angélique glissa son pied dans l’embrasure.

— Mais, que faites-vous ? s’insurgea-t-il.

— Nous avons également un mandat de perquisition, répondit-elle sur un ton doucereux.

— Un mandat, encore ? Mais pourquoi ? C’est de l’acharnement ! Vous voulez que je prévienne mon avocat ? menaça-t-il.

— Faites, Monsieur Tanguy, mais nous allons commencer la perquisition sans attendre son arrivée, la loi nous y autorise.

— Je l’appelle tout de suite, fit-il tout en les laissant entrer et en filant vers le téléphone fixe de la cuisine.

Il ne semblait pas avoir réalisé qu’il avait les deux smartphones dans la main.

Angélique désigna le garage à son collègue qui s’était équipé de gants en latex. Elle resta dans le couloir, écoutant discrètement la conversation :

— Allô ! Passez-moi Maître Salomon, c’est urgent.

— …

— Comment ça, il n’est pas disponible ? Mais, c’est Jean-Michel Tanguy !

— …

— Ça ne change rien, comment ça ? Il plaide cet après-midi ? Mince alors ! Bon, dites-lui quand même que j’ai appelé et que je suis victime d’une nouvelle perquisition. Merci, Madame, au revoir Madame.

Angélique l’entendit raccrocher, plein d’obséquiosité. Cette attitude ne lui avait jamais plu.

Il quitta la cuisine et se dirigea vers elle, assez agressif :

— Que cherchez-vous cette fois-ci ? Vous avez déjà eu nos téléphones, nos fusils, alors quoi maintenant ?

— Votre tronçonneuse et vos chaussures, Monsieur Tanguy, répondit-elle très calmement.

— Elle est dans le garage, démontée, je la nettoyais après l’avoir utilisée ce matin.

— Mais, je croyais que vous n’aviez pas besoin de bois ? s’étonna Angélique.

— J’avais l’intention de l’amener à Maryse Guillou, son mari n’a pas eu le temps d’en couper assez.

Pas totalement convaincue, elle dut toutefois se contenter de cette explication, surtout que son collègue les rejoignit.

— Je vois que votre collègue a trouvé l’engin, fit-il alors que Maxime Dupuis ressortait du garage avec celui-ci, en pièces détachées, emballé dans un grand sachet plastique.

— Monsieur Tanguy, vous n’utilisez pas de graisse Molykote, chez vous ? demanda le gendarme à tout hasard. Pour votre tronçonneuse ou d’autres outillages…

— De la graisse moly quoi ? s’étonna Tanguy.

— Laissez tomber, le coupa Angélique. Où rangez-vous vos chaussures et celles de madame ?

— Vous n’allez pas embarquer toutes nos affaires quand même ? s’insurgea Tanguy une nouvelle fois.

— Non, seulement prendre des photos des semelles et peut-être amener avec nous une ou deux paires, selon ce que l’on trouvera, le rassura l’adjudante.

La salle des pièces à conviction était déjà assez encombrée comme ça. Elle n’emmènerait que ce qui serait absolument nécessaire.

— Nos chaussures sont là, dans le cellier, répondit Tanguy en ouvrant une porte dans le couloir, juste avant celle donnant sur le garage.

Angélique le précéda, alors que Dupuis allait déposer la tronçonneuse dans le pick-up.

Une fois la lumière allumée, des casiers à chaussures lui apparurent. Tout était méticuleusement aligné et ordonné. Rien ne dépassait. Sans même regarder avec attention, Angélique savait que toutes ces paires étaient absolument nickel. Pas le moindre grain de poussière ou trace de boue ne devait les maculer.

— Eh ben ! ne put-elle s’empêcher de s’exclamer.

— C’est bien rangé, hein ? se rengorgea Tanguy. J’aime bien l’ordre, moi. Au moins, on retrouve tout ce que l’on veut quand c’est comme ça.

Il y avait là a minima trente ou quarante paires de pompes de tous les genres possibles et imaginables, évalua Angélique, y compris des chaussures de travail similaires à celles de la gendarmerie.

Elle s’en saisit et prit en photo les semelles, pointure 43. Elle procéda de même avec toutes celles ne ressemblant pas à des escarpins.

Tanguy restait silencieux durant toute l’opération, se contentant de repositionner de façon parfaitement alignée, les paires une fois photographiées par Angélique et remises en place dans le casier. Rien n’était semblable à cette empreinte partielle moulée à Dirinon.

— Il vous manque des chaussures, Monsieur Tanguy ? demanda-t-elle en désignant les trois emplacements vides dans les racks.

— Non, adjudante : ma femme porte les siennes, moi, mes pantoufles et j’ai une paire qui est partie chez le cordonnier pour être ressemelée.

Décidément, il avait vraiment réponse à tout, Jean-Michel Tanguy, songea-t-elle. La moisson était assez peu satisfaisante, à part la tronçonneuse qu’il faudrait aussi envoyer à Rennes illico.

— Bien, nous ne vous embêtons plus, Monsieur Tanguy, bonne fin de journée.

Elle s’inquiéta un instant de ne pas voir son épouse. En même temps, si elle n’était pas chez elle, c’était sans doute parce qu’elle exerçait son métier de coiffeuse. Cela devait lui changer les idées, songea Angélique.

— Revenez quand vous voulez, adjudante. Vous connaissez bien la route maintenant, fit Tanguy ironique, juste avant de fermer la porte.

Dupuis était resté dans la voiture. Angélique s’installa, mit le contact et démarra pour rentrer à Landerneau.




Simultanément, Kerléo et Le Cléac’h se présentèrent chez Maryse Guillou. Celle-ci était aussi à son domicile

Elle leur ouvrit, les traits tirés et les yeux cernés :

— Oui ?

— Bonjour, gendarmerie nationale, nous avons un mandat de perquisition, annonça Kerléo.

— Un mandat de perquisition ? Mais que cherchez-vous ?

— Des chaussures, madame.

— Des chaussures ?

Clélia le Cléac’h espérait que Maryse Guillou n’allait pas répéter chacun des mots de son collègue.

Celui-ci tendit le mandat à la femme puis pénétra d’autorité dans la maison.

— Tu connais les lieux, Clélia, il me semble, non ? lui demanda Kerléo.

— Non, c’est Arnaud qui est venu la dernière fois, corrigea celle-ci.

— Ah, OK. Pourriez-vous nous dire où vous rangez vos chaussures, Madame Guillou ? s’enquit Kerléo en se tournant vers elle. On pourrait chercher nous-mêmes, mais on mettra moins de bazar si vous nous le dites tout de suite.

— Suivez-moi, fit-elle en s’engageant dans le couloir.

Elle ouvrit la porte d’un placard, puis d’un second situé en face, dans le même couloir, puis avança encore et leur désigna un autre passage.

— Voilà, il y en a dans les deux placards. Par contre, les chaussures de marche et de chasse sont dans le garage. Je vous laisse chercher ce que vous voulez. Dites-moi quand vous aurez terminé que je range.

— Ne vous inquiétez pas, Madame, on rangera du mieux qu’on pourra, l’assura Clélia.

— Merci. Je suis dans le salon, si vous avez besoin, fit-elle en désignant l’autre extrémité du couloir.

Les gendarmes se partagèrent les deux placards. Il n’y avait dans ceux-ci que des chaussures de ville et des escarpins, rien qui puisse servir dans leur affaire. D’un commun accord, après avoir fouillé dans les deux emplacements qui se faisaient face pour vérifier qu’il n’y aurait pas autre chose d’intéressant, ils partirent de concert vers le garage.

Dans des sortes de racks, sous celui des fusils, vide pour le moment, se trouvait une certaine quantité de paires de souliers de marche, de bottes de chasse diverses et variées. Toutes n’étaient pas dans un état neuf ou propre, loin de là. Mais ils eurent beau retourner toutes les semelles, aucune ne correspondant à l’empreinte partielle détectée dans les bois de Dirinon. Chou blanc chez les Guillou.

Ils rangèrent du mieux qu’ils purent puis quittèrent la maison, et rentrèrent à Landerneau, bredouilles, non sans avoir rendu les portables de Maryse Guillou et de son défunt mari.




Les retrouvailles avec l’autre équipe, revenant de chez les Tanguy, furent relativement moroses. Une nouvelle piste qui se clôturait ou qui se terminait par une impasse. Le seul point positif était la récupération de la tronçonneuse. Il ne restait plus qu’à la faire expertiser et chercher cette fameuse graisse Molykote.

Angélique demanda à Clélia Le Cléac’h de partir, à son tour pour Rennes afin d’y déposer l’engin collecté chez les Tanguy. Il ne fallait pas que ces analyses trainent.

Elle réunit ensuite les sous-officiers présents, pour rebalayer les différentes possibilités qui avaient été évoquées durant le brainstorming. Ils échangèrent pendant près de deux heures et finirent par conclure que la piste la plus probable était celle d’une collusion entre les deux femmes, étayée par leur rendez-vous le matin du crime. Ils n’avaient finalement plus que cela comme hypothèse crédible, même si, personnellement Angélique n’était pas convaincue.

La dernière possibilité, qui remettait en cause tout ce qui avait été fait depuis le début dans cette enquête, c’était qu’ils se soient totalement plantés et que le meurtre ait été commis pour une raison inconnue par quelqu’un en dehors du cercle des proches. Angélique préférait ne pas envisager cette possibilité parce que là, ils étaient vraiment dans le noir.

Une fois la réunion terminée, elle appela le juge d’instruction afin de lui faire le résumé de la journée :

— Si j’ai bien compris, les deux tronçonneuses ont été envoyées à Rennes pour expertise et chez les Tanguy pas plus que chez les Guillou vous n’avez trouvé de chaussures correspondant à l’empreinte partielle mystérieuse ?

— Oui, c’est cela, Monsieur le Juge

— Et si les tronçonneuses ne donnent rien, que vous reste-t-il ?

Elle évoqua deux possibilités : soit une affaire menée par les deux femmes, mais lui fit part de ses doutes à ce sujet, soit tout autre chose dont ils n’avaient pas la moindre idée. Cette idée la faisait frémir d’angoisse. Sa première enquête pouvait mal se finir…

— Espérons que ce sera la première piste et qu’un jour ou l’autre, l’une des deux va craquer ou commettre une imprudence. Si ce moment pouvait arriver prochainement, ça m’arrangerait bien, fit le juge.

— Nous aussi, acquiesça-t-elle avant de raccrocher.

Elle termina son boulot en allant voir Morvan qui rentrait juste de Quimper. Même s’il était fatigué de sa journée, il prit le temps de l’écouter et de la rassurer. Lui également, avait foiré des enquêtes. Il y avait en outre certains « cold cases » dans la gendarmerie, des crimes qui n’avaient jamais été résolus. Certains meurtriers sont parfois tellement « bons » qu’il est fort difficile de les coincer.

Ce fut sur ces paroles peu réjouissantes qu’elle quitta la brigade, se promettant d’aller oublier tout ça sur Brest le soir même. Quelques heures au karaoké, avec quelques copines, feraient l’affaire. Depuis quelques années, elle n’arrivait plus à créer des contacts autres qu’éphémères. Il y avait trois ans que Margot l’avait abandonnée, pour une raison qu’elle n’avait toujours pas digérée. Angélique ne pouvait pas aller plus loin que des relations d’une heure, d’une soirée, d’une nuit maxi. Faire confiance, se livrer et laisser tomber son armure était quasi impossible. Cela avait été trop douloureux. Les bars ou boites gays étaient la bonne solution en ce moment.

Elle éliminerait le tout le lendemain avec la séance d’entrainement de jujitsu de 9 h. Elle n’était pas de permanence mais passerait à son bureau après, au cas où il y aurait de nouvelles informations dans sa boite mail.

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