Chapitre 29

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Samedi 26 janvier 11 h 30

Rafraichie après sa douche consécutive à son entrainement de jujitsu, Angélique débarqua, la bouche en cœur à la brigade. Il y régnait une ambiance qu’elle avait rarement vue. Tout était électrique, les gendarmes paraissaient particulièrement tendus.

Elle attrapa Dupuis qui était de permanence ce week-end-là :

— Que se passe-t-il, Maxime, c’est la révolution ?

— Presque, Angélique, les habitants de Dirinon sont réunis devant l’hôtel de ville et demandent des explications au maire. Il vient de téléphoner au commandant et il semble qu’il ait aussi appelé le préfet.

— Oh mince ! s’écria-t-elle, ça va redescendre en pluie fine jusqu’à nous, certainement via le groupement départemental.

Jusqu’à maintenant, ils avaient travaillé sans trop de pression, mais si les Dirinonais se mettaient à battre le pavé devant la mairie, les choses allaient sans doute évoluer, et pas en bien.

Sachant qu’elle ne pourrait rien changer à la situation, elle se dirigea tranquillement vers son bureau. Les affaires politiques avec les élus, ce n’était pas son truc. Elle contrôla sa boite mail, qui s’avéra vide.

Elle régla deux-trois paperasses en retard et s’apprêtait à rentrer chez elle quand, juste avant midi, le chef d’escadron Le Guen vint la retrouver, accompagné du capitaine Morvan, responsable de la brigade de recherches.

— Bonjour adjudante, fit-il en lui tendant la main.

Elle se releva rapidement en un semblant de garde-à-vous, puis serra la main tendue

— Bonjour mon commandant. Que puis-je pour vous ?

— On vous a dit pour la mairie de Dirinon, je suppose ?

— Oui, quand je suis arrivée vers 11 h 30.

Morvan restait silencieux, un pas derrière lui, mais il souriait à Angélique. Bon, rien de grave ne va se passer, songea-t-elle. Qu’aurait-il pu lui tomber de pire sur la tête en même temps ?

— Bien, je vais avoir besoin de vous, Benslimane. Vous n’avez rien de prévu aujourd’hui ?

Qu’aurait-elle pu avoir de programmé ? Sa famille était loin et elle était au boulot un samedi…

— Non, commandant, je suis à votre disposition.

Il se tourna vers Morvan et, le prenant à témoin, il poursuivit :

— J’ai échangé sur le sujet avec Morvan ce matin et il m’a confirmé que vous aviez fait tout ce qu’il était possible de faire dans cette affaire. Je n’avais pas vraiment de doute, mais là, je n’en ai plus aucun.

Bon, c’était déjà ça. Son travail de directrice d’enquête n’était pas remis en cause.

— Je vais quand même avoir besoin de vous.

— Oui, commandant ?

— Je voudrais que vous me briefiez en me racontant dans le détail, tout le cheminement de votre investigation et les résultats, concrets, auxquels vous êtes parvenue.

Il lui faisait confiance et désirait juste avoir des précisions, sans doute pour savoir mieux comment communiquer.

Angélique se dit que le meilleur moyen de lui présenter l’avancement de son enquête, c’était de lui proposer de venir dans son bureau, pour qu’il puisse voir la fresque qu’elle avait réalisée avec tous les éléments en sa possession. Il la suivit, toujours accompagné de Paul Morvan qui restait en retrait. Elle sentait qu’il était là en soutien, au cas où, mais que sinon, il demeurerait discret.

— Oh, mais c’est super, ça, Benslimane ! s’exclama Le Guen en découvrant le mur tapissé de documents divers. C’est extrêmement visuel et parlant.

Elle ne dit rien, assez fière de l’effet produit.

— Vous m’expliquez en détail, Benslimane ? demanda Le Guen.

Elle passa près d’une heure à lui exposer la démarche, initiée par Morvan, qu’elle avait poursuivie et développée. Il posa quelques questions afin de l’amener à préciser des points particuliers, mais ne sembla relever aucune incohérence ni le moindre oubli dans le déroulement ou dans le cheminement intellectuel qu’elle avait suivi.

— Parfait, Benslimane, c’est du bon boulot. Continuez ainsi et ne vous inquiétez pas de la pression extérieure. Ça, c’est mon job, je gère.

Il quitta le bureau d’Angélique, l’air satisfait, avec toujours Morvan sur ses talons. Ce dernier se retourna en partant, faisant un signe, pouce tendu, à son adjudante. Ce n’était pas grand-chose, mais, dans le contexte actuel de flou et de sensation d’impasse, cela lui faisait chaud au cœur.

Au moins, elle pouvait ne pas tenir compte du battage médiatique, ce qui la soulageait d’un grand poids.

Elle décida de rentrer dans son logement afin de manger. Une fois son repas terminé, elle s’allongea dans le canapé et sombra dans un sommeil peuplé de journalistes venant l’agresser jusqu’à son domicile, lui réclamant des scoops sur son affaire. Le maire de Dirinon, enfin ce qu’elle imaginait comme étant cet édile, frappait à la porte de son appartement et gueulait au travers qu’elle avait mieux à faire que dormir. La manifestation des habitants de Dirinon avait lieu devant chez elle et ils tambourinaient tous en chœur contre le battant. Tous étaient finalement sous ses fenêtres en hurlant. Dans le même temps, un Morvan portant des cornes lui susurrait :

— Tu vas te planter, Angélique, moi je le sais.

Alors qu’un autre, tout de blanc vêtu la rassurait

— Mais non, tout va bien, tu vas y arriver.

— Plantage ! rétorquait le diable Morvan

— Réussite ! contredisait l’angelot.

— Nulle !

— Bravo ! Continue !

Les deux Morvan finissaient par en venir aux mains dans son crâne en s’arrachant mutuellement les cheveux et en se crevant les yeux. Elle se réveilla en nage et fila sous la douche pour sortir de ce cauchemar. La communication externe, ce n’était vraiment pas son truc.

Une fois rafraichie, elle retourna dans son bureau et là se replongea, une nouvelle fois dans son dossier, essayant de le reconsidérer par un bout différent. Elle reprit ses notes sur le brainstorming, tentant de trouver un angle d’attaque original : si ce n’était pas un meurtrier, mais deux ? Elle sentait bien que la solidité des alibis pouvait provenir du fait que les protagonistes se couvraient mutuellement deux à deux. Il pouvait y avoir les deux femmes complices avec J-M Tanguy comme cadavre suivant, ce qui était l’hypothèse favorite des autres sous-officiers mais à laquelle elle-même ne croyait pas ; le couple Tanguy qui aurait décidé d’éliminer un gêneur en la personne d’Alain Guillou ; voire une association entre Maryse Guillou et Jean-Michel Tanguy qui seraient ensemble et auraient cherché à supprimer ceux qui étaient en travers de leur amour.

Dans chacun des cas, une seconde victime semblait nécessaire dans le scénario, ce qui n’était pas encore survenu. C’était bien le problème avec ces nouvelles hypothèses. Angélique s’arrachait les cheveux, ne voyant pas d’où pourrait venir la solution de cette affaire.

Pendant ce temps-là, le commandant Le Guen se trouvait confronté aux soucis de communication externe. Cela avait commencé par le maire de Dirinon, qui l’avait appelé, un peu affolé en début de matinée, avant qu’il n’aille se renseigner plus à fond auprès d’Angélique.

Il avait dû déployer des trésors de diplomatie pour rassurer l’édile, visiblement peu habitué à ce genre de manifestation devant son hôtel de ville. Il avait aussi envoyé une voiture de patrouille pour prévenir tout débordement. Les protestataires étaient finalement partis après avoir fait un peu de bruit dans le centre du bourg et obtenu la promesse d’un entretien avec l’élu.

Cela s’était poursuivi avec le coup de fil du préfet, qui s’était ému de l’appel du maire de Dirinon juste avant.

— Vous vous rendez-compte, commandant ? Cela dure depuis bien trop longtemps ! Maintenant on a une manifestation sur les bras !

— Oui, Monsieur le Préfet, mais…

— Plus de dix jours et pas le moindre suspect sous les verrous ?

— Une enquête prend du…

— Je ne veux pas le savoir ! C’est inadmissible. Si cela continue, je verrai avec le procureur pour que la gendarmerie soit dessaisie de l’affaire et que celle-ci soit confiée à la police nationale, au commissariat de Brest.

Le Guen avait conscience que ce n’était qu’une posture, une menace en l’air. Les effectifs de la police de Brest n’étaient déjà pas suffisants pour régler les problèmes de trafic de drogue qui empoisonnait la cité du Ponant. Ils n’allaient pas accepter un meurtre, dans la campagne, trop loin du grand banditisme et du crime organisé.

De plus, le commandant avait assez de bouteille pour savoir que ce délai était également présent dans de très nombreuses affaires. On a très rarement le coupable mis sous les verrous dans les dix premiers jours. À lui aussi, il avait assuré que ses équipes étaient à fond sur le sujet que tout allait bientôt se résoudre.

— Je vais en outre voir avec le procureur pour trouver un autre juge d’instruction. Ce juge Derien me semble totalement incapable, éructa le préfet qui poursuivait sa diatribe.

Cela également n’était qu’une attitude bravache. Le Guen avait appris, par Morvan, la situation des magistrats instructeurs à Brest. Il savait bien que ceux-ci étaient particulièrement soignés et choyés par leur hiérarchie. Ils travaillaient déjà à 200 % et qu’il ne fallait surtout pas que l’un d’eux fasse un « burn-out » avant que les nouveaux emplois, promis par la chancellerie ne soient pourvus. Même s’il était jeune, ce juge, et qu’il occupait son premier poste, il faisait sans aucun doute du mieux qu’il pouvait et n’était en rien responsable des difficultés de cette enquête.

Tout commandant d’unité qu’il était, il en avait quand même eu des sueurs froides. Certes, c’était son boulot de soutenir ses troupes mais il savait pertinement qu’il avait avancé des choses qu’il n’était absolument pas sûr de pouvoir tenir.

Cela avait été encore pire quand il avait fait le même genre de promesse au colonel, chef du groupement départemental, que le préfet avait dû appeler auparavant.

— Alors, Le Guen, qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Vous n’arrivez pas à vous en sortir de cette affaire de meurtre à Dirinon ?

— On avance mon colonel, on avance, l’avait-il assuré.

— Vous n’avancez pas assez rapidement, Le Guen. Il me faut des résultats et vite !

— Bien, mon colonel.

Au moins espérait-il que son chef se souvenait des difficultés liées aux enquêtes, ce qui ne devait pas être le cas du haut-fonctionnaire représentant l’état dans le Finistère.

Toutefois, Le Guen n’aimait pas mentir. Il n’était jamais à l’aise avec ce genre de situation. En même temps, que risquait-il ? Il occupait son dernier poste, il ne visait pas la cinquième barrette[1] et il savait qu’il était dans son rôle. Il ne pouvait pas envisager de procéder autrement. S’il avait été croyant, il serait allé allumer un cierge à Saint-Houardon[2]. Mais ça n’était pas le cas, il n’avait plus qu’à faire confiance en la sagacité de sa brigade de recherches. Il n’avait jamais été déçu quand il avait cru en ses troupes, quelles qu’elles soient.

Ce fut sur cette pensée qu’il quitta la caserne en fin de journée pour regagner son domicile en prévision d’une soirée en famille avec enfants et petits-enfants. Tous étaient heureux d’avoir retrouvé depuis un peu plus d’une semaine leurs grands-parents partis trop longtemps dans les îles. Le Guen avait en définitive plutôt hâte que son dernier poste se termine pour pouvoir enfin aider les siens, leur consacrer le temps qu’ils méritaient, lui qui avait été très absent du fait de son métier de gendarme.

À peu près au même moment, Angélique aussi quitta la brigade, n’y laissant que l’OPJ de permanence, Dupuis. Elle se dit que finalement, c’était Morvan qui avait de la chance. Il avait beau faire de la coordination, la responsabilité du démantèlement du trafic de drogue ne reposait pas que sur ses épaules. Il n’était que l’interlocuteur côté gendarmerie d’un dispositif impliquant également les douanes, la police nationale ainsi que la police de l’air et des frontières.

Elle l’imaginait tranquillement installé avec sa femme, au cinéma, ou se préparant pour un spectacle à Landerneau ou Brest, bien loin de ses propres préoccupations ou de celles de son commandant. Elle se décida à sortir, elle aussi, pour oublier cette affaire qui lui polluait la vie. Cette fois-ci, elle irait à Quimper, au 100 Logique. Elle aimait bien de temps en temps, quitter ses terres de prédilections et se confronter à de nouvelles têtes.

Le trajet Landerneau-Quimper, avec du gros son à fond dans sa voiture, lui permettrait de décrocher et de se mettre dans de bonnes dispositions pour sa soirée. Elle avait tout juste découvert un groupe de métal japonais, Ningen Isu[3], dont les trois membres jouaient en costume traditionnel, une musique qui la rendait heureuse. Elle n’avait pas éprouvé ce plaisir depuis que son père lui avait fait écouter Led Zeppelin[4] pour la première fois, quand elle était adolescente.

Elle était habitée par le rythme et les riffs de guitare quand elle arriva à Quimper. La soirée allait être bonne.

[1] Le grade au-dessus de celui de chef d’escadron (ou commandant) avec 4 barrettes argentées gendarmerie) est celui de lieutenant-colonel, avec 5 barrettes panachées argent et doré.

[2] Eglise de Landerneau avec un clocher particulièrement haut.

[3] Ningen Isu est un groupe de heavy meta japonais, originaire d’Hirosaki, dans la préfecture d’Aomori. Le groupe est actif depuis 1987, et composé au début de leur carrière de Shinji Wajima (guitare et chant), Kenichi Suzuki (basse et chant) et Noriyoshi Kamidate (batterie et chant).

[4] Led Zeppelin est un groupe de rock britannique originaire de Londres, fondé en 1968 par Jimmy Page (guitare), avec Robert Plant (chant), John Paul Jones (basse, guitare acoustique, mandoline, claviers) et John Bonham (batterie). Led Zeppelin est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands groupes de rock, aussi bien pour son succès commercial, sa réussite artistique que pour son influence durable, plus de quarante ans après sa séparation.

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