Chapitre 35
Lundi 29 janvier 22 h 30
L’avocat commis d’office arriva 25 minutes après son appel. Jean-Michel Tanguy avait terminé son repas depuis dix minutes. Il avait réclamé un autre café. Il avait sans doute conscience que la nuit allait être longue.
Ils restèrent, tous les deux, vingt minutes enfermés avant que le défenseur ne toque à la porte.
Les gendarmes étaient assez surpris du temps assez court. Soit maître Juneau était pressé, soit Tanguy avait décidé de tout balancer. Ils allaient bientôt être fixés.
— C’est bon, nous sommes prêts, annonça l’avocat sans plus d’explication.
— Bien, je vais vous amener dans la salle d’audition, fit Angélique les précédant dans les couloirs de la brigade.
Tanguy ne ressemblait plus tout à fait à celui qui était venu au même endroit quelques jours plus tôt. On dit qu’un bain de mer en hiver remet les idées en place, songea Angélique en souriant intérieurement. C’était sans doute ce qu’il s’était passé.
Une fois tous installés, l’enregistrement de la vidéo et du son vérifiés, maître Juneau prit la parole :
— Il nous semble à Monsieur Tanguy et à moi que vous n’avez pas grand-chose contre lui, en termes de preuves matérielles. Nous verrons en fin d’audience, mais, fit-il en s’adressant au magistrat instructeur, je vous demanderai de libérer mon client à l’issue.
Ce préalable déstabilisa le juge qui ne s’attendait pas à une attitude aussi vindicative de l’avocat. Morvan ne put se retenir d’exploser :
— Alors si votre client se sent si détendu, pourquoi cette tentative de fuite ?
— Quelle tentative de fuite ? ergota le défenseur. Il est interdit de faire du bateau la nuit ?
Morvan, réfléchit rapidement et sortit la seule chose sensée qui lui vint à l’esprit :
— Tous feux éteints, oui !
— Fort bien, vous l’inculperez pour conduite maritime dangereuse ou non-respect du code de la navigation. Mais était-ce nécessaire de déranger les commandos marine pour cela ? ironisa maître Juneau.
— Il a quand même traversé le barrage de gendarmerie, insista Morvan.
— Il ne devait pas être bien étanche, ce barrage, capitaine, railla l’avocat.
Morvan bouillait, mais il sentait qu’il n’arriverait à rien. Angélique choisit cet instant précis pour intervenir en posant la main sur le bras de son chef.
— Je pense qu’on est mal partis dans cette audition. Nous devrions tous nous calmer, fit-elle d’un ton très tranquille en jetant un regard à la ronde.
Ils firent tous un signe de tête. Elle n’était pas certaine de ce qu’elle allait faire, mais sentait bien que c’était la seule possibilité pour qu’il avoue. Elle allait marcher sur des œufs cette nuit.
— Je suis d’accord avec vous, Maître, nos preuves ne sont sans doute pas tout à fait suffisantes, reprit-elle.
— Si vous nous les exposiez ? suggéra l’avocat.
De toute façon, avec la mise en examen pour meurtre, maître Juneau en disposerait assez rapidement et puis cela faisait partie de la stratégie de l’adjudante : aller dans le sens de Tanguy.
— Nous avons trouvé le même type de graisse, pas très courante, sur la coupe du tronc qui a écrasé Alain Guillou, dans le garage de monsieur Tanguy, ainsi qu’à l’état de traces dans sa tronçonneuse.
— Pensez-vous que cela tiendra longtemps devant un tribunal ? répondit l’avocat. Je vous rappelle qu’en droit français, c’est à l’accusation d’apporter la preuve. Le doute profite toujours à l’accusé.
Le poisson a mordu, se dit Angélique.
— En effet, vous avez raison, Maître, convint la gendarme.
Avant qu’elle n’ait pu aller plus loin, maître Juneau surenchérit :
— De même, vous n’avez pas de mobile ni même d’arme du crime.
— Il y a ce troisième fusil manquant dans le rack de monsieur Tanguy, dit Angélique.
— Quelle preuve avez-vous que cette arme ait un jour existé ? demanda l’avocat.
— Madame Tanguy a fait évoluer son témoignage à ce sujet, tenta de répondre la gendarme.
Maître Juneau balaya l’argument d’un geste de la main :
— Allons donc, la parole d’une femme sous anxiolytiques... Quelle sera sa valeur devant une cour ? Vous connaissez la fragilité de sa santé mentale, non ?
Angélique sentait Morvan et le juge devenir de plus en plus mal, comme si l’interrogatoire leur échappait totalement. Elle les rassura d’un sourire et poursuivit :
— Quant au mobile, nous avons une femme martyrisée par son mari et qui essayait de sortir de son emprise
— Là également, vous n’avez aucune preuve formelle, adjudante, asséna l’avocat.
— Une main courante déposée ce matin ? suggéra Angélique.
— Vous êtes consciente que cela ne tiendra pas longtemps devant un tribunal, fit le défenseur, certain de son coup.
Cette fois-ci, c’était la Bérézina, se dit Morvan. Angélique avait donné tous les arguments possibles et imaginables. Que pouvait-elle donc avoir comme idée derrière la tête pour être aussi sûre d’elle ? S’il avait su à quel point, elle-même doutait de sa stratégie à ce moment-là de l’interrogatoire, il en aurait eu froid dans le dos. Toutefois, elle n’avait pas d’autre solution, il fallait qu’elle se lance :
— Vous avez sans doute raison, Maître. De toute façon, Jean-Michel Tanguy ne correspond pas au profilage du meurtrier qui a été réalisé par nos spécialistes.
Morvan et le juge regardèrent Angélique, interloqués. De quoi parlait-elle ? Heureusement, ni Tanguy ni l’avocat n’avaient noté ces regards fugaces.
— Que voulez-vous dire par là ? interrogea maître Juneau.
Cela allait se jouer maintenant, précisément à cet instant, se dit Angélique. Elle répondit du ton le plus détaché possible :
— Jean-Michel Tanguy a un profil trop ordinaire pour un tel meurtre. C’est forcément quelqu’un de supérieurement intelligent qui a maquillé son crime de cette façon.
Discrètement, elle jeta un rapide coup d’œil à Tanguy : elle le vit commencer à s’empourprer. Il ne put s’empêcher de réagir :
— Qu’est-ce qui vous fait dire que je ne serai pas assez intelligent pour ça ?
Il fallait le ferrer maintenant :
— Je ne prétends pas que vous n’êtes pas intelligent, Monsieur Tanguy, mais vous êtes dans la norme, ce n’est pas un simple ajusteur qui aurait pu nous duper de cette façon-là.
— Un simple ajusteur ? Je vous rappelle que c’est quand même moi qui ai sorti Josiane de sa famille de cassos et que c’est grâce à moi qu’elle a pu ouvrir son salon.
— Ce n’est pas ce qu’elle nous a raconté et puis c’est bien elle qui a travaillé dur pour obtenir son CAP et son BP, non ?
Maître Juneau essaya d’arrêter son client, ne sachant pas très bien où cet échange allait conduire, mais Tanguy le repoussa.
— Elle ne vous a sans doute pas dit que durant son BP, c’est moi qui ai fait bouillir la marmite tout seul. Sans moi, elle n’aurait pas pu s’en sortir.
— Je comprends votre point de vue, Monsieur Tanguy, mais est-ce que cela témoigne de capacités cognitives supérieures à la moyenne ? Je n’en suis pas certaine, fit Angélique d’une voix presque pleine d’empathie. Par ailleurs, les violences envers les femmes ne sont généralement pas le fait d’hommes très intelligents.
Cette affirmation, totalement fausse – les violences faites aux femmes ainsi que les féminicides ont lieu dans absolument tous les milieux sociaux – n’avait pour seul but que de pousser Tanguy hors de ses gonds. Cela fonctionna à merveille.
— Sans moi, elle ne serait rien, tout au plus, une caissière à temps partiel ou femme de ménage comme ses sœurs ou alors une nourrice comme Maryse Guillou, Elle au moins, elle a trouvé un mari qui bossait dans une grosse boite, mais enfin, il aurait pu lui permettre de faire quelque chose de sa vie. Vous vous rendez compte ? Passer son existence à torcher les gosses des autres !
— C’est vrai qu’Alain Guillou avait une bonne situation, lui, lança Angélique d’une voix doucereuse.
— Une bonne situation peut-être, mais c’était un connard prétentieux. Je crois qu’en fait je n’ai jamais pu le piffrer, ce type. Il nous balançait son argent à la figure l’air de rien alors qu’en réalité, il n’était pas vraiment intelligent, vous savez.
— Ah bon ? fit-elle intéressée par les propos de Tanguy.
Sentant la pente glissante sur laquelle était son client, l’avocat essaya une nouvelle fois de l’amener à se taire, mais c’était trop tard, celui-ci était lancé :
— Il n’aurait jamais eu cette idée, Alain, de laisser son portable dans le creux d’un arbre et de se déplacer en voiture, faisant croire qu’il n’avait pas bougé.
— En effet, c’était très malin, convint Angélique.
— Ni même d’aller balancer le fusil dans une vasière de l’Elorn, poursuivit-il.
Angélique nota que l’avocat, dépité, avait fermé les yeux. Son client venait implicitement d’avouer.
— Sans doute pas, c’est exact. Mais au moins, lui a compris que votre épouse était sous votre emprise et il a essayé de la tirer de vos pattes.
Elle avait dit les mots justes pour que Tanguy explose :
— C’était un immonde salaud. Quelle honte de profiter d’une femme un peu simplette comme Josiane. Heureusement que j’ai été là pour la protéger. Il n’a eu que ce qu’il méritait, Alain Guillou !
Il y eut un certain silence, comme si tout le monde réalisait qu’il venait de reconnaître le meurtre d’Alain Guillou de façon explicite, cette fois-ci.
Tanguy se tourna vers Angélique :
— Vous m’avez bien eu, chapeau, adjudante.
Elle ne lui répondit pas, affichant un petit sourire satisfait. Il ne se démonta pas et lui asséna, avec dans les yeux un regard mauvais :
— Mais j’ai tout prévu, Josiane ne l’emportera pas au paradis. Elle ne le sait pas quand, mais elle va disparaître, cette salope qui voulait me quitter et qui a tout fait foirer !
Puis, il sombra dans un état mutique dont personne ne réussit à le sortir, pas même son défenseur. Il hocha juste la tête quand le juge d’instruction lui signifia sa mise en examen pour meurtre. Celui-ci se réservait toutefois la possibilité de reclasser celui-ci en assassinat, s’il arrivait à démontrer la préméditation.
Tanguy fut reconduit à sa cellule et l’avocat finit par quitter la gendarmerie, sans qu’il n’ait émis la moindre nouvelle parole.
Angélique était inquiète à la suite des derniers mots prononcés par l’accusé. Comment pouvait-il être certain que son épouse allait mourir alors qu’il n’allait pas la revoir avant longtemps ? Qu’avait-il pu mettre en place pour cela ?
Elle s’en ouvrit à Morvan et au magistrat qui n’avaient pas forcément prêté une grande attention aux menaces de Tanguy, ne le prenant pas réellement au sérieux.
— Je vous assure que ce type est capable du pire, leur dit-elle. Il faut absolument que l’on trouve ce qu’il a prévu de faire !
— Mais comment voulez-vous que l’on fasse cela, adjudante ? Il a décidé de ne plus rien dire, semble-t-il, fit le juge. On ne peut quand pas le torturer pour l’amener à parler, dit-il en essayant de faire de l’humour.
Cela ne fit rire aucun des deux gendarmes. Angélique insista tant et si bien que Morvan commença lui aussi à s’angoisser pour la vie de la coiffeuse.
— Comment pourrait-il la tuer à distance d’après toi ? demanda-t-il. Un complice ?
— Non, c’est pas le genre, c’est un solitaire, Tanguy, il ne fait confiance à personne. Il a dû planifier ça depuis quelques jours.
— Mais comment a-t-il pu faire ? Un empoisonnement sur du long terme ? suggéra le juge qui se laissait gagner par l’inquiétude.
— Pas si long terme que ça. Ça n’a pas dû débuter avant le changement de témoignage de Josiane. Il faudrait trouver quelque chose qui semble anodin…
Soudain, comme saisie par une fulgurance, elle se frappa le front :
— Mais oui ! Ses antidépresseurs ! Je suis sûre qu’il a remplacé le contenu d’une ou plusieurs gélules par un poison !
— Vraiment, il aurait fait ça ? fit le juge qui n’en revenait pas.
— J’en sais rien, répondit Morvan, mais dans le doute, on doit vérifier. Angélique, tu fonces chez Josiane Tanguy, tu récupères tout ce qu’elle a comme antidépresseurs et on les envoie à Rennes pour analyse urgente.
— OK, j’y vais et je verrai avec elle pour qu’elle renouvelle son ordonnance avec des boites neuves.
Personne ne décrocha quand Angélique appela chez les Tanguy. Prise d’une soudaine inspiration, elle décida d’essayer chez les Guillou. Les deux amies étaient effectivement là, pas encore endormies.
Lorsqu’elle débarqua, la gendarme déclina l’offre d’une tisane et demanda tout de suite à la coiffeuse de lui donner toutes les gellules en sa possession. En quelques mots, elle leur expliqua ses craintes suite à la menace du mari. Les deux femmes étaient bouleversées d’imaginer que Jean-Michel puisse aussi vouloir attenter à la vie de son épouse.
— C’est vraiment un malade, se lamenta Josiane Tanguy. Dire que j’ai passé toutes ces années avec un type pareil.
— On appelle ça un sociopathe, lui répondit son amie. Ils sont très forts pour dissimuler leur réelle nature quand ils sont en public.
Cette remarque évita à Angélique d’intervenir, ce qui l’arrangeait. Elle repartit avec deux boites d’antidépresseurs, dont une entamée. Elle enverrait quelqu’un à Rennes à la première heure mardi matin.

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