Chapitre 9/1
Jeudi 18 janvier 8h30
— Mesdames, messieurs, prenez place s’il vous plait. Servez-vous de thé ou de café au préalable et asseyez-vous. Nous avons du travail ce matin et je ne veux pas vous retenir longtemps avant que vous retourniez à vos différents postes.
Ainsi parlait le chef d’escadron Laurent Le Guen, le commandant de la compagnie de gendarmerie de Landerneau.
Outre lui et son adjoint, siégeaient à la table de la salle de réunion de la caserne, Paul Morvan, le patron de la brigade de recherches, la lieutenante Martin, dirigeant la brigade de Plougastel-Daoulas, l’adjudante Legoff, responsable du peloton motorisé de Saint Thegonnec-Loc-Eguiner et le major Escoffier, chef du PSIG de Landerneau.
Une fois tout le monde installé, il reprit la parole :
— Ben, merci d’être tous venus aujourd’hui. Je sais que vos agendas sont chargés, mais je voulais que nous soyons toutes et tous au même niveau d’information concernant l’affaire d’hier matin.
Tous n’étaient visiblement pas au courant. Certains ouvrirent de grands yeux, semblant tomber des nues d’autres paraissaient perdus. Radio-moquette gendarmerie n’avait pas dû fonctionner si bien que cela.
— Je vais passer la parole au capitaine Morvan qui va nous faire un topo de la situation.
Celui-ci se racla la gorge et commença son explication. Il refit un point sur la chronologie des faits, démarrant par l’appel au 17 d’un promeneur. Il précisa le contexte particulier au niveau de l’accès dans le bois où le corps avait été découvert. La lieutenante Martin hocha la tête et sourit quand Morvan salua la coopération avec la brigade de Plougastel. Il narra ensuite les premières constatations du médecin légiste sur place et compléta par les résultats de l’autopsie.
Tous les présents écoutaient, concentrés, prenant de temps en temps des notes. Morvan avait la faculté, à la fois de captiver un auditoire et de rester synthétique, n’évoquant des détails que quand ils étaient cruciaux, comme le grain des plombs trouvés dans la poitrine de la victime.
Le Guen n’était à Landerneau que depuis quelques jours et déjà, il avait perçu que travailler avec Morvan serait intéressant C’était un gendarme comme il les aimait, clair, concis. En plus, un officier qui ne s’embarrassait pas des convenances et qui savait dire les choses, même si elles déplaisaient à la hiérarchie. Ça, Le Guen appréciait particulièrement. Il avait eu trop de subalternes prêts à lui lécher les bottes, il ne le supportait plus.
Morvan débutait le récit de l’interrogatoire de Jean-Michel Tanguy. Une fois qu’il eût terminé son compte rendu, il demanda si quelqu’un avait des questions. La seule qui vint, posée par l’adjudante Legoff, concerna la suite des actions prévues. Le Guen lui répondit en reprenant la main :
— Merci Morvan pour votre exposé synthétique et limpide. Et merci, Legoff, de me permettre d’effectuer la transition.
Morvan était dubitatif : certes, son chef était là depuis peu et devait se mettre dans les bonnes grâces de tous, mais il en faisait peut-être un peu trop en remerciant tout le monde sans arrêt, se dit-il. En plus, vu son âge, il était sans doute en fin de parcours professionnel et n’avait plus rien à prouver à personne. Au moins, ça changeait de son prédécesseur qui n’avait fait qu’un passage éclair à la compagnie, moins de deux ans, un carriériste, méprisant pour ses subalternes et qui avait un ton cassant vraiment désagréable.
Le capitaine se souvint également que cela lui avait presque fait mal de leur décerner cette médaille à lui, Merlot et Angélique. Mais avec cette arrestation qui avait fait les gros titres de la presse, il n’avait pas eu le choix. Le commandant du groupement du Finistère n’aurait pas compris qu’il ne marque pas le coup. Et comme cet ancien chef ne vivait que pour se faire bien voir de la hiérarchie…
Perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu son patron actuel poursuivre :
— … c’est pourquoi nous devons montrer une coopération exemplaire entre les différentes unités de gendarmerie pour résoudre cette affaire au plus vite. Notre crédibilité face à la police nationale est à ce prix.
Tout le monde approuva de la tête autour de la table.
— Morvan, vous pouvez nous exposer la suite du déroulement de cette enquête ?
— Oui, bien sûr. Il y a toutefois un point que je voudrais aborder pour que vous compreniez bien les enjeux de cette instruction, fit le capitaine en s’adressant à tous.
Il fallait qu’il les alerte sur la pression médiatique qui allait arriver. Ils n’avaient pas son expérience et il avait bien senti que ce dossier allait être sous les feux de l’actualité locale.
— Je me suis rendu hier soir à la conférence de presse du substitut du procureur. Outre le fait qu’à mon avis, celle-ci était prématurée, j’ai pu constater que les médias locaux étaient friands de ce genre d’évènements. Ceux-ci sont assez rares par chez nous pour attirer tous les rapaces des affaires glauques et des papiers à sensation. Comme l’a dit le commandant, je pense donc que nous allons devoir résoudre ce dossier très rapidement, sous peine de voir les journalistes nous mettre vraiment sous pression.
— Précision importante en effet, Morvan. Vous avez bien fait d’insister là-dessus. D’autant plus que nous surfons sur la vague de sympathie et d’admiration consécutive à l’arrestation de Sylvain Gallou, surenchérit Le Guen.
Semblant réfléchir quelques instants, il enchaîna ensuite :
— Je vais prendre en main cette partie relation avec la presse et les médias, pour vous décharger, Morvan, que vous puisiez vous concentrer exclusivement sur l’enquête elle-même. La com, je maîtrise, j’ai vécu des moments pas simples aux Antilles et j’y faisais l’interface entre la gendarmerie d’un côté et les autorités préfectorales et la presse de l’autre.
— Merci, commandant. De plus, si je peux me permettre, il faut aussi préciser que notre affaire sera également scrutée à la loupe par la DGSI. En effet, la victime travaillait chez Naval Group.
— Naval Group ? interrogea son chef.
Comment pouvait-on habiter dans la région et ne pas connaître Naval Group ? se demanda Morvan. Puis il réalisa que Le Guen n’était finistérien que depuis quelques jours et qu’auparavant, il avait été affecté longtemps aux Antilles et en Guyane, bien loin des constructions navales françaises.
— Oui, les constructions navales pour la Marine nationale, les bateaux de guerre et les sous-marins, dont les SNLE de la dissuasion nucléaire[1].
— Ah mince ! Je n’avais pas percuté sur ce point. Vous faites bien de nous le rappeler, Morvan
Le Guen appréciait de plus en plus Morvan. Des appuis comme lui, au sein d’une compagnie, étaient précieux. Il était autonome, intelligent, compétent, synthétique et avait un sens du devoir irréprochable. Par ailleurs, il avait de réelles aptitudes pédagogiques. Ah si tous les officiers de la gendarmerie étaient de son acabit, songea le commandant dans un soupir discret.
— Donc la DGSI, vous disiez ?
— Oui, la Direction Générale de la Sûreté Intérieure, une sorte de contre-espionnage ou de FBI à la française. Ces gars-là ont une culture du secret qui frise la maladie et il est bien possible que l’on finisse totalement dessaisis du dossier, s’ils le décident. Pour le moment, on leur communique tous les documents liés à notre affaire. C’est l’adjudant Benslimane qui se charge de toutes les transmissions. Vous lui ferez passer toutes les pièces, s’il vous plait.
Morvan poursuivit en expliquant la suite des opérations à venir : en premier lieu, des perquisitions, le matin même aux domiciles des Guillou et des Tanguy, à la recherche éventuelle de fusils de chasse ; en parallèle, lancer l’enquête de voisinage et les auditions de la veuve Guillou et de madame Tanguy.
— La journée va encore être bien remplie et nous aurions bien besoin du soutien de Plougastel-Daoulas pour le porte-à-porte, conclut-il.
La lieutenante Martin réfléchit quelques instants puis prit la parole :
— Je peux vous mettre à disposition cinq gendarmes pour au moins 48 heures, si cela vous convient. Ils seront sous les ordres du maréchal des logis-chef Le Gall. Je crois qu’elles se connaissent, avec l’adjudante Benslimane.
— Oui, elles étaient ensemble sur le terrain hier, confirma Morvan. Ça facilitera les choses.
— Merci beaucoup, Martin, approuva Le Guen.
— Pas de besoin particulier du peloton motocycliste ? demanda Legoff.
— Rien pour le PSIG ? surenchérit Escoffier.
Le chef d’escadron se tourna vers Morvan et devant son signe de tête, il conclut la réunion.
— Non, rien de spécifique dans l’immédiat, mais je sais que si on vous sollicite, vous répondrez présent. Merci à vous deux et merci à tous pour votre participation à cette réunion. On se refait un point dans une semaine avec une configuration identique.
J’espère bien qu’on aura soldé cette affaire avant une semaine, songea le chef de la brigade de recherches.
Tout le monde quittait la salle lorsqu’il rappela le capitaine sur le pas de la porte
— Tous les jours, vous me faites un point, bien sûr ?
— Bien sûr, mon commandant, acquiesça son interlocuteur.
Une fois revenu dans son bureau, il réfléchit quelques instants encore sur l’attitude de son nouveau chef : était-il d’un naturel avenant ou en faisait-il un peu trop ? Cela cachait-il quelque chose, ou s’agissait-il simplement d’un type bien, juste un militaire en fin de carrière qui n’avait pas envie que son dernier poste soit un enfer ? Ce qui était certain, c’est qu’il allait focaliser tout l’effectif des gendarmes du coin sur la résolution de cette enquête.
Évacuant ces pensées, Morvan appela ses deux sous-officiers, Merlot et Benslimane :
— Bon, ce matin, perquisition chez les Guillou et les Tanguy à la recherche de fusils de chasse. C’est ce qui est écrit sur les mandats, mais on doit se sentir autorisés à jeter un œil partout. J’irai, chez Tanguy et Benslimane chez Guillou. On prend chacun un des TICP pour d’éventuels prélèvements, surtout s’il y a des armes. Voici le papier signé par le juge hier soir, fit-il en tendant une enveloppe à Angélique. Des questions ?
— Et moi, je fais quoi ? s’inquiéta Merlot.
— Vous coordonnez l’enquête de voisinage. Normalement, une équipe de Plougastel va vous rejoindre sur place. On aura cinq gendarmes en renforts. Avec vous, plus les trois autres militaires de la brigade disponibles, vous devriez arriver à couvrir un secteur assez grand. Voici la carte sur laquelle je vous ai entouré toutes les gens à interroger. Les militaires vous feront un point après chaque visite.
— Ok. Le point de rendez-vous est où ?
— Dans les bois, à proximité du lieu où a été découvert le cadavre. Vous rayonnerez à partir de cet endroit-là. C’est clair ?
Merlot et Benslimane hochèrent la tête. Comme d’habitude, leur chef avait pensé à l’essentiel et tout avait été organisé au millimètre. Morvan était conscient que son adjoint allait sans doute rester au chaud dans son véhicule, sous prétexte de « coordonner » l’enquête de voisinage. Il savait aussi que dès les perquisitions terminées, lui et Angélique iraient renforcer l’équipe sur place. Ils seraient ainsi dix militaires opérationnels et seraient plus efficaces.
[1] SNLE : Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins. Ces sous-marins, équipés de missiles à tête nucléaire, font partie de la force de dissuasion nucléaire de la France. Ils sont au nombre de quatre : Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible.

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