Chapitre 15 1/2
Samedi 20 janvier 8h
— Vous avez lu, Morvan ? Ça y est, on dirait bien que c’est parti, s’exclama le commandant Le Guen en entrant dans le bureau du capitaine.
Celui-ci avait effectivement lu : la première page du Télégramme évoquait le crime de Dirinon
— Je suis venu vous voir dès que le planton m’a informé de votre arrivée.
— Oui, j’ai vu, commandant. C’est sans doute le début des ennuis.
Quand la presse s’en mêlait et que les autorités locales poussaient pour avoir des résultats, Paul Morvan savait que cette pression retombait forcément sur lui et sa brigade. Malgré sa relative jeunesse, il avait de la bouteille et connaissait bien les effets des médias sur les élus.
Meurtre à Dirinon : La gendarmerie patauge dans la boue
Un homme a été assassiné le 17 dans les bois de Dirinon. D’après la gendarmerie, le crime a été maquillé en accident de bûcheronnage. L’enquête a été confiée à la brigade de recherches de Landerneau qui est pour le moment dans le noir. Aucune piste n’est privilégiée. Le Palais de justice ne communique pas non plus, aucune information n’a été donnée depuis le 18 en fin de journée.
Les promeneurs risquent-ils de prendre un coup de fusil en se baladant dans les bois ? Les gens veulent savoir si le seul danger vient des restes de la tempête Ciarán et s’il suffit de respecter l’arrêté préfectoral pour demeurer en bonne santé ou si un tireur fou les attend au coin d’un bois.
Un article racoleur à souhait, pour Morvan. Comment faire du sensationnel et de l’aguicheur avec rien. Il y a toujours eu des risques à se promener en forêt, que ce soit après une tempête ou durant la saison de chasse, même si les associations balisaient un peu mieux leurs zones de battue ces derniers temps.
Il était également assez surpris par l’attitude de son patron, comme si celui-ci était finalement assez content que « les hostilités démarrent » et qu’il puisse enfin « entrer dans l’arène » à son tour. Après tout, si ce jeu avec les médias l’amusait. Cela lui ferait ça de moins à gérer. Et puis, il a peut-être aussi besoin de se sentir utile, mon commandant, songea Morvan.
— Vous avez les coordonnées du rédacteur en chef du Télégramme ? Je voudrais l’appeler et essayer de me le mettre dans la poche.
— Oui, je connais bien Yannick Lepors, il est en poste depuis plusieurs années et petit à petit, j’ai tissé une relation de confiance avec lui.
Pourvu qu’il ne démolisse pas tout ce qu’il avait mis des années à construire avec Lepors, simplement pour se faire mousser. Morvan poursuivit :
— Il risque de se méfier de votre coup de fil. Il va sans doute penser que vous allez chercher à museler la presse.
— Ne vous inquiétez pas, Morvan. Les relations avec les médias, ça me connait bien.
— Je vous dis juste qu’ici, ça n’est pas les Caraïbes ou la Guyane.
Piqué au vif, Le Guen réagit un peu vertement :
— Que sous-entendez-vous, Morvan ?
— Rien de particulier, commandant. seulement pour vous rappeler que la presse bretonne a toujours été soucieuse de son indépendance, même par rapport à la capitale et encore plus vis-à-vis des autorités.
Sentant qu’il s’était certainement fait de fausses idées sur les pensées de son capitaine, Le Guen se radoucit :
— J’en suis bien conscient et comme cela fait longtemps que j’ai quitté la région, il me faudra sans doute une période de réadaptation. Je compte sur vous pour me briefer.
— Pas de souci, commandant.
— D’ailleurs, que diriez-vous qu’on s’appelle par nos prénoms et qu’on se tutoie, Paul ? Vu qu’on va être amenés à travailler pas mal ensemble pendant un certain temps.
Morvan pratiquait déjà cette façon de faire avec Angélique. Il n’était juste pas habitué à en faire de même avec son propre chef, mais pourquoi pas ?
— Mon prénom, c’est Laurent, fit Le Guen.
— OK, on fait comme ça, co… Laurent, se rattrapa le capitaine.
Le commandant éclata de rire.
— Ça viendra, pas d’inquiétude, Paul et ne te mets pas la pression. Bon, tu me donnes ce numéro de téléphone ?
Vraiment, Morvan n’était pas accoutumé à de tels rapports hiérarchiques. Son prédécesseur était si coincé et froid qu’il ne l’avait jamais entendu rire. Morvan griffonna sur son bloc de « post-its » et le tendit à son chef.
— Merci. Comment vois-tu cette conversation ? Que crois-tu qu’il faille lui lâcher et que ne doit-on surtout pas lui dire ? demanda Le Guen.
Son interlocuteur réfléchit quelques instants, il n’était pas habitué à ce que son patron lui demande conseil, puis dit :
— Je pense que tu peux leur parler des expertises balistiques, des nombreux échantillons, sans être plus précis sur le type et la quantité, qui ont été prélevés sur place et qui sont en cours d’analyse.
Le commandant semblait noter ces points dans sa tête. Morvan poursuivit :
— Par contre, si je peux me permettre, il faudrait éviter d’évoquer le fait que l’enquête se concentre sur la veuve et le couple Tanguy, ça viendra bien assez rapidement.
— Oui, je comprends et pas de nom de la victime non plus, ne serait-ce qu’à cause de Naval Group et de la DGSI, il vaudrait mieux s’en abstenir, non ?
— Exactement. Dirinon, c’est tout petit, les choses vont se savoir assez vite. Heureusement que les enfants des deux familles sont en pensionnat, ça empêche les cancans entre parents d’élèves
— Tu veux être présent quand j’appellerai ton Lepors ?
— Non, je te fais confiance, Laurent, tu es habitué aux relations avec la presse, répondit Morvan, avec un sourire. Et puis, c’est toi le patron.
Il n’allait quand même pas demander des comptes à son commandant.
— Je sais, mais c’est toi le directeur de cette enquête, pas moi, rétorqua Le Guen avec un clin d’œil. Et puis je vois le travail entre officiers comme coopératif, pas un chef donnant des ordres à ses subordonnés.
Il serait intéressant d’observer si cela se confirmerait sur le long terme. En tout cas, son arrivée allait conférer un souffle nouveau à la caserne.
— Tu verras, Laurent, sur ce papier, il y a deux numéros de téléphone, le second, c’est celui de la rédaction finistérienne d’Ouest-France. Il faut essayer de ne pas privilégier l’un plutôt que l’autre des quotidiens locaux.
— Ok, je les appellerai juste après. Merci, Paul.
Décidément, c’est le jour et la nuit avec son prédécesseur, songea Morvan. En arriver au tutoiement au bout d’à peine une semaine de présence, alors que l’ancien commandant de compagnie ne s’était jamais adressé à lui que par son grade et qu’il exigeait du « mon colonel » en retour. Que son nouveau chef lui demande des conseils sur ce qu’il fallait dire ou pas lui semblait lunaire. La journée commençait de façon vraiment étonnante, se dit-il.

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