Chapitre 17 2/2
Les gendarmes poursuivirent l’audition, en essayant de retrouver ce qu’elle avait bien pu faire durant ces plus de deux heures, le dix-sept janvier au matin, sans succès. Ils alternèrent les moments où ils semblaient la comprendre et d’autres où ils étaient plus incisifs, plus pointilleux sur les détails.
Vers quinze heures, Morvan regarda sa montre :
— Cela fait bientôt deux heures que l’on vous interroge, Madame Guillou, nous allons devoir arrêter.
— Mais pourquoi ? demanda le défenseur.
— C’est l’avis du médecin qui est venu examiner madame en début de garde-à-vue, répondit Angélique avec un sourire.
— Vous allez interrompre l’audition combien de temps ?
— Au moins deux heures, selon la prescription du toubib, fit Morvan en souriant à son tour.
Voilà une chose que l’avocat n’avait pas prévue. Embarrassé parce qu’il ne voulait pas laisser sa cliente seule, il ne pouvait pas non plus se permettre de rester deux heures de plus en cellule, à ne rien faire. Il avait encore des dossiers à étudier et des clients à recevoir en ce samedi après-midi. Il avait déjà bouleversé son agenda pour l’assister.
— Pourriez-vous m’octroyer un moment avec Madame Guillou, en tête à tête ?
— Bien sûr, acceptèrent les gendarmes.
Ils sortirent de la salle et refermèrent la porte derrière eux.
Maître Salomon avait visiblement oublié que l’interrogatoire était filmé et enregistré. Discrètement, ils se rendirent là où étaient retransmises les données de la pièce, sous la coordination du brigadier-chef Kerléo.
Ils arrivèrent juste au moment où l’avocat s’adressait à la veuve.
— Je suis désolé, Madame Guillou, mais je ne vais pas pouvoir rester avec vous plus longtemps, surtout s’il y a systématiquement des plages de seulement deux heures d’auditions entrecoupées de deux heures de repos. Vous n’êtes pas mon unique cliente, vous savez ?
— Ça veut dire qu’ils pourront m’interroger sans que vous soyez là ?
— Non, je vais être très clair avec eux. C’est hors de question qu’ils vous entendent en dehors de ma présence.
Elle sembla un peu rassérénée puis réalisa ce qui allait se passer tant que l’avocat ne serait pas à ses côtés.
— Ça signifie que je vais rester dans cette cellule très longtemps ? gémit-elle.
— Jusqu’à demain matin, sans doute, oui. Je ne pourrai pas revenir avant. Mais même si demain on est dimanche, je serai de retour à la première heure et l’on tâchera de vous faire sortir d’ici au plus vite.
La veuve sembla dubitative quant à cette promesse de son avocat. Elle parût essayer de trouver une autre solution dans sa tête, puis, comme si elle s’était finalement fait une raison, elle le laissa partir.
— Allez-y Maître et merci d’avoir été là pour moi.
— Je vous en prie, Madame Guillou, c’est mon rôle.
Sentant que l’entretien se terminait, les deux enquêteurs quittèrent le local de contrôle pour se retrouver devant la porte de la salle de garde à vue. Les choses ne se passaient pas si mal de leur point de vue. Ils restaient persuadés qu’une nuit en cellule ferait réfléchir la veuve. Morvan se disait même qu’elle allait forcément craquer.
Maître Salomon sortit de la pièce en les avertissant :
— Vous n’interrogez pas ma cliente en dehors de ma présence, c’est bien clair.
— Très clair, Maître, acquiesça Morvan. Nous allons la reconduire en cellule dès maintenant.
— Vous pensez revenir vers quelle heure ? se renseigna Angélique.
— Dès huit heures, demain.
— Bien, nous serons là aussi, fit Morvan. Bonne fin de journée, Maître.
L’avocat tourna les talons et sortit de la brigade sans les saluer.
Quel malappris, ce type, songea Angélique. Chacun son rôle, mais ça n’empêche pas d’être poli. Vraiment un homme désagréable au possible.
— Bon, ça ne s’est pas si mal passé que ça ? demanda Morvan
— Pas si mal, mais pas si bien. On n’est guère plus avancés, non ? Si, au moins sur un point, même si elle ne l’a pas admis formellement, on sait que les deux fusils sont à elle et que, sauf événement hautement improbable, personne n’a pu s’en servir à part elle.
— Si l’expertise conclut que l’un des deux a bien été utilisé pour tuer Alain Guillou, on pourra même dire qu’elle nous a menti, compléta le capitaine.
— Vivement qu’elle arrive cette foutue expertise balistique.
— Je vais voir si je peux appeler le labo pour faire accélérer un peu les choses. Rentre chez toi, Angélique, tu as bien mérité un peu de repos, surtout qu’on remet ça demain matin à huit heures.
Vraiment, gendarme, c’est plus qu’un métier, un véritable sacerdoce, se dit Angélique. Mais c’est cela qu’elle aimait. Elle se sentait à sa place et utile. Cela suffisait à donner une raison à sa vie. Il faut dire qu’elle avait une hérédité liée aux forces de l’ordre avec son père et sa mère.
En attendant, elle allait se changer et aller piquer une tête dans l’océan pour se rafraîchir les idées. L’eau était aux alentours de 11°C, mais cela ne lui faisait pas peur, au contraire. La mer avait toujours eu un effet particulier sur elle, comme si elle était lavée de tous les soucis de sa journée en sortant.
Elle rentra chez elle se mettre en civil en passant un maillot sous ses vêtements, embarqua sa cape de bain, ses gants et ses chaussons en néoprène, pour se protéger les extrémités et se rendit à Porsguen, sur la commune de Loperhet, à une quinzaine de kilomètres de là.
Quand elle arriva sur place, la marée était haute et seuls quelques pratiquants de longe-côte, tous revêtus de combinaisons, étaient dans les flots. Elle se déshabilla, ne gardant que son une pièce, enfila gants et chaussons et entra dans les vagues rapidement. Elle plongea et se laissa immerger dans l’eau fraîche de la rade de Brest, oubliant un instant, Maryse Guillou et la gendarmerie.

Annotations
Versions