Chapitre 32
Lundi 29 janvier 13 h
Dès le réveil, Jean-Michel Tanguy avait senti que cette journée allait lui attirer des ennuis. Depuis quelques jours déjà, il était sur les nerfs. La gifle de ce matin avait été le summum. Il avait pourtant toujours réussi à se maîtriser jusqu’à maintenant, mais elle l’exaspérait, constamment à minauder, à s’excuser pour tout et rien. Cette fois-ci, il savait que le point de non-retour avait été franchi. Tant pis. Il n’avait plus besoin d’elle et la veille au soir, il avait fait ce qu’il fallait pour qu’elle disparaisse.
Il rentra à Dirinon, relativement serein, et fut donc surpris de ne pas y découvrir la Ford Ka de Josiane dans la rue longeant leur demeure. Sans hésitation, il reprit son véhicule et passa devant la maison des Guillou, des fois qu’elle soit allée voir la femme d’Alain. Pas de voiture non plus. Il l’appela sur son téléphone, mais, sans succès.
Où avait-elle bien pu aller ? se demanda-t-il, dans un mélange d’énervement et d’inquiétude. Rentré chez eux, il grimpa dans leur chambre et se mit à fouiller la table de nuit de son épouse, cherchant un indice. Il vida son placard puis descendit au salon. Il renversa les tiroirs de la commode de l’entrée. Il sentait la tension monter en lui de plus en plus. Mais où pouvait-elle bien être ? Qu’avait-elle bien pu aller raconter et surtout à qui ? Elle n’était pourtant au courant de rien, il y avait veillé. Il n’y avait guère que son témoignage sur le « fusil manquant » qu’il lui avait demandé de modifier, mais est-ce que cela pouvait justifier une arrestation ? Sans doute pas…
Passant du salon à la cuisine, machinalement, il jeta un coup d’œil par la fenêtre et vit, au loin, un véhicule de la maréchaussée.
Elle n’est quand même pas allée se plaindre ! s’insurgea-t-il intérieurement. Et si les gendarmes avaient fini par tout piger ? Non, ce n’était pas possible, il avait pensé à tout. Même dans sa tronçonneuse, il ne restait plus rien des fluides qu’il avait pu utiliser, il y avait veillé. Comment auraient-ils pu déduire quoi que ce soit, ces idiots de gendarmes ?
Comprenant qu’il n’avait finalement pas le choix, il saisit une veste de chasse – qu’il avait préparé depuis quelques jours au cas où cela tournait mal –, sortit de chez lui par-derrière et se faufila dans le fond de son jardin. Il vit que de ce côté-là aussi deux voitures arrivaient, l’une bleue et l’autre banalisée. Cette fois-ci, il n’y avait plus le moindre doute : ils venaient pour lui. Il devait être plus malin qu’eux et anticiper leurs mouvements.
Il passa par chez ses voisins, fort heureusement absents, et réussit à se trouver derrière les véhicules en approche. Le problème, c’est qu’il partait en direction du nord, ce qui n’était pas une bonne idée, pour lui, afin de s’échapper. Il fallait qu’il rejoigne Dirinon Sud où était amarré son bateau. Une fois dedans, il arriverait à fuir, profitant de la nuit.
Il décrivit donc un grand arc de cercle, contournant le centre du bourg de Dirinon en se faufilant par les petites allées piétonnes et escaladant parfois quelques clôtures. Heureusement, il y avait peu de jardins avec du grillage haut et la plupart n’avaient même pas de portail. Il devait toutefois faire attention pour ne pas avoir un comportement éveillant les soupçons.
Le nombre de véhicules de gendarmerie devenait de plus en plus important, de tous les côtés de Dirinon. Une sorte de chasse à l’homme était lancée et c’était dorénavant lui la proie des forces de l’ordre.
Angélique, conformément aux consignes de son capitaine, l’avait attendu avant de faire quoi que ce soit. Ils s’étaient retrouvés devant la mairie.
— Le PSIG est là et est en train d’encercler la maison, fit-il à Angélique
Au même moment, la radio du véhicule crépita :
— Escoffier à Morvan. C’est bon, on est en place.
— OK major, allez-y, mais en douceur. Faites gaffe à vous, le type est potentiellement dangereux et armé.
— On est équipés et on connait notre boulot, pas de souci.
Les deux gendarmes avaient bien perçu un léger agacement dans la voix du chef du PSIG
— Bonne chance, major, conclut Morvan.
Angélique enrageait un peu. Elle aurait bien aimé être dans l’équipe qui allait arrêter son criminel. Mais l’essentiel était qu’il soit appréhendé. Vu le type, elle n’était finalement pas fâchée d’avoir eu le renfort du PSIG.
Les minutes leur parurent durer des heures. La radio crépita enfin à nouveau :
— RAS, maison vide, capitaine.
— Mince ! répondirent en chœur Angélique et Morvan. On arrive !
Ils coururent chacun à leur voiture et firent crisser les pneus sur les quelques centaines de mètres du parcours jusque chez les Tanguy.
Il y avait un gendarme devant chaque entrée. Escoffier vint à leur rencontre :
— Périmètre sécurisé, il n’y a personne. Par contre, la maison a l’air d’avoir été visitée, il y a plein d’affaires au sol. Il y a aussi un véhicule sur l’arrière. On a préféré ne pas aller dedans, au cas où.
Au cas où quoi ? se demanda Angélique, Tanguy n’aurait quand même pas piégé sa propre voiture… Quoique, avec un cinglé pareil qu’en savait-on. Elle y jeta un coup d’œil rapide : l’automobile semblait vide.
Morvan était déjà au téléphone :
— Allô, passez-moi le lieutenant Lefevre, dit-il
Il appelait la COB[1] de Châteaulin, sans doute pour déclencher le GIC[2]. Les chiens pisteurs seraient utiles en effet pour retrouver Tanguy en cavale, songea Angélique.
— Martin, c’est Paul, tu as des chiens dispos, là, tout de suite, pour Dirinon ? On a un fugitif, un criminel. Il a quitté son domicile il y a quelques minutes, les traces doivent être encore fraîches.
— …
— OK, on vous attend dans quinze-vingt minutes.
Ils allaient rouler vite sur les 32 kilomètres séparant Châteaulin de Dirinon.
Morvan appela aussi Le Guen pour lui demander de faire venir l’hélico de Rennes, avec une caméra thermique. Celui-ci le rappela quelques minutes plus tard l’informant que le moyen aérien était indisponible pour cause de gros problèmes de circulation causés par des accidents en série sur le périphérique de la capitale régionale.
Angélique bouillait sur place, elle savait que chaque minute comptait. Toutefois, elle avait conscience que dorénavant, il fallait y aller avec méthode. Le pire serait qu’il se réfugie chez quelqu’un et qu’il prenne des otages. Il n’y avait plus qu’à attendre la brigade cynophile.
— Cool, Angélique, fit Morvan. T’en fais pas, on va l’avoir. Ce n’est plus qu’une question de temps. Mais je comprends ce que tu ressens. J’avoue que si j’avais des cigarettes, j’en aurais bien fumé une, là maintenant, dit-il avec un sourire.
— Tu as fumé, toi ? s’étonna-t-elle.
— Ben oui, tu sais la clope sociale durant les études, puis tu deviens accro ? Tu décides finalement de t’arrêter quand tu veux de te remettre au sport, notamment pour le concours de la gendarmerie. Je peux te dire que j’en ai chié au début.
Et il éclata de rire, essayant de détendre un peu son adjointe.
— Tu n’as jamais fumé, toi ?
— Non, jamais. Je crois que je n’envisageais pas de décevoir mes parents. En plus, je n’ai jamais vraiment stoppé le sport.
— Ah oui, l’athlétisme ?
— Oui, c’est ça, lancer de poids, de javelot et de marteau, principalement.
— Et de clés à molettes, plus récemment ? la taquina-t-il.
— T’es con, finit-elle par sourire.
Ils continuèrent à échanger de façon plus détendue, tout en faisant le tour de la maison. On avait l’impression que le visiteur – Tanguy, à coup sûr – cherchait quelque chose, et uniquement dans les vêtements de Josiane Tanguy. Seules ses affaires avaient été jetées au sol.
— Il a dû rechercher un indice pour trouver où elle était.
— Oui, vraisemblablement, acquiesça Morvan.
Tanguy était donc passablement énervé. Il faudrait être prudents. Pour le moment, il prenait de l’avance. Qui savait où il pouvait bien être maintenant ?
Il n’était pas si loin, à peine à quelques centaines de mètres. Il s’était dissimulé dans un bois, attendant que les choses se tassent. Ils allaient bien finir par laisser tomber, ne le trouvant pas ni chez lui ni alentour. Il s’assit sur un tapis de mousse et englouti deux des barres de céréales qu’il emportait toujours en nombre dans ses poches. Il se félicita d’être prudent et d’avoir tout prévu. Avec ce qu’il avait dans sa veste, il pouvait tenir une bonne journée. Il possédait également un couteau et une lampe torche, ainsi qu’une couverture de survie. Il se saisit de son téléphone et le démolit méthodiquement, cherchant à détruire la puce GPS. Il en éparpilla les débris un peu partout, se maudissant d’être parti avec.
Fouillant consciencieusement ses poches, il y trouva un trousseau de clés pour démarrer le moteur de son bateau. Sa décision était la bonne, il fuirait par la mer. En ligne droite, il y en avait pour une heure trente de marche, mais là, il fallait bien compter le double voire le triple, pour éviter de croiser qui que ce soit et surtout les gendarmes.
De plus, il voulait arriver à Landrévézen[3] de nuit, pour s’enfuir plus facilement. Il savait qu’il y avait une tenue de rechange dans la cambuse de son bateau. Ça sert vraiment d’être prévoyant, se félicita-t-il une nouvelle fois.
Une fois rassasié, il se dit qu’il allait contourner Dirinon par l’est, s’écartant au maximum toutes les fermes et habitations. Il aurait la voie ferrée à traverser, mais le grillage n’était pas très haut et il ne lui résisterait pas. Il se mit en route, prudemment, direction le Stum[4], en ayant l’intention de bifurquer vers le sud dès qu’il aurait dépassé le garage Renault situé à la sortie de la ville. Les habitations s’y feraient plus rares.
Il allait en plus pouvoir retrouver un petit ruisseau qui lui serait bien pratique si les gendarmes utilisaient des chiens pour le pister. Lui qui chassait savait que les toutous perdaient toute trace quand le gibier empruntait un cours d’eau. Cette fois-ci, c’était lui la proie, mais il était infiniment plus intelligent qu’un chevreuil.
Il progressait en longeant les haies, n’hésitant pas à plonger dans les fossés dès qu’il entendait des voix ou un bruit de moteur. Il réussit ainsi à dépasser le garage, puis dut rester plusieurs minutes à l’affut derrière un remblai, pour traverser la chaussée sans se faire remarquer.
Une fois de l’autre côté de la route de Croix de Mission, il était presque tiré d’affaire. Il suivit les bordures des champs jusqu’à rejoindre le Lézuzan, la petite rivière de Dirinon, affluent de la Mignonne ou rivière de Daoulas qui se jetait dans la rade de Brest. Il était en sécurité maintenant qu’il avait atteint le ruisseau. Les chiens ne pourraient plus le repérer. Il allait patauger suffisamment longtemps pour que sa piste se perde, même si l’eau, en cette fin janvier, était particulièrement glacée. Il espérait que l’étanchéité de ses chaussures ne serait pas prise en défaut.
Il était pratiquement 16 h, vit-il sur sa montre et il s’accorda une pause. Il sortit du lit de la rivière et s’octroya une nouvelle barre de céréales. Il fallait qu’il se rationne un peu, mais il avait besoin de calories pour lutter contre le froid avec ses pieds dans la flotte. Il vérifia ses poches une fois de plus : il lui en restait encore quatre. Il s’abreuva avec l’eau du ruisseau. Pour le moment, il était toujours en amont de la station d’épuration de Dirinon. En aval de celle-ci, il devrait éviter de boire, ce serait plus prudent, se dit-il, tant qu’il n’aurait pas rejoint le bras principal de la Mignonne.
Le GIC était arrivé rapidement et les deux malinois[5] s’étaient vite mis au travail. Leurs conducteurs leur avaient fait renifler des habits du fugitif qu’ils avaient trouvé dans le panier de linge sale du garage.
Ils étaient aussitôt partis en chasse, suivant la piste de Jean-Michel Tanguy, talonnés par Angélique et trois gendarmes du PSIG. Les habitants de Dirinon étaient surpris de tant d’agitation dans ce bourg habituellement si calme. Ceux qui étaient présents à leur domicile sortaient sur le pas de leur porte, venant aux nouvelles.
Reniflant les odeurs, les deux chiens refirent le même parcours que le fugitif, traversant les jardins, suivant les haies. Ils retrouvèrent la première halte qu’il avait réalisée avec les débris du portable. Ils marquèrent un arrêt long, témoignant du fait que Tanguy était resté plusieurs minutes à cet endroit.
Sur injonction de leur maître-chien, les deux malinois reprirent la piste, toujours plein est. Angélique prévint Morvan de ce qu’ils avaient trouvé et l’informa de la trajectoire inchangée pour le moment.
Morvan attendait d’avoir une certitude quant à la direction – filer vers le centre-Bretagne n’avait pas vraiment de sens – pour déployer les renforts qui commençaient à arriver de toutes les brigades voisines. Vers la fin de l’après-midi, il eut confirmation de la part d’Angélique qui accompagnait les chiens que la piste bifurquait vers le sud et semblait longer une petite rivière qui descendait vers Daoulas, sans doute vers la rade de Brest.
À distance l’un de l’autre, Morvan et Angélique se posaient la même question : la fuite par la grande bleue ?
— Angélique ? j’ai l’impression qu’il se dirige vers l’eau.
— Oui, je pense aussi, tout droit, on arrive à Landrévézen, la plage de Dirinon. Si ça se trouve, il y a un bateau, fit-elle
— Je vais essayer de me renseigner en appelant la brigade. En attendant, je vais mettre des militaires en place pour l’empêcher d’atteindre son but.
Il fit donc déployer un cordon quasi continu entre Dirinon et la rade de Brest. Les effectifs disponibles lui permirent de limiter l’intervalle entre chaque gendarme à moins de cinquante mètres. Des véhicules étaient disposés pour couper chaque route menant à la mer. Cela serait-il suffisant pour le coincer ? Rien n’était certain surtout que la luminosité commençait à baisser. Il allait faire nuit une heure plus tard.
[1] COB : communauté de brigades de gendarmerie. Celle de Châteaulin fédère aussi les brigades de proximité du Faou et de Locronan.
[2] GIC : Groupe d’Investigation Cynophile. Le GIC du Finistère est situé à la gendarmerie de Châteaulin.
[3] Landrévézen, lieu-dit de Dirinon sud avec une petite plage et quelques corps morts pour attacher des bateaux, au fond de la rade de Brest.
[4] Le Stum ; grand rond-point à la sortie est de Dirinon, vers Landerneau, le centre-Bretagne et la voie express vers Quimper.
[5] Malinois : race de chiens, réputés pour leur flair, qui se dressent bien et qui adorent travailler, fréquemment utilisée par les maîtres-chiens, en particulier dans la gendarmerie.

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