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J’arrive devant la porte du restaurant. Un stress m’envahit dans mon corps. Il m’aperçoit et me lance un grand sourire, dire qu’il ne l’aura peut-être plus après mon annonce. Je prends place en face de lui et commande un verre de vin rouge. Tout pour retarder le moment venu.
— Que tu es resplendissante, Lin !. Il faut que je me prépare à accueillir un gendre dans mon cercle familial si ça continue, s’exclama mon père à la vue de ma tenue assez classe.
***
— Fini de parler de moi. J’ai remarqué depuis quelques jours que tu ne vas pas très bien. Et ma Lina, sans sa bonne humeur, ce n’est pas Lina. Je t’écoute enfin, si tu souhaites te confier à ton vieux père, dit-il avec un regard rempli d’empathie, tout pour me mettre à l’aise.
— Tu as bien fait ton job de père, papa. Ce n’est pas que je vais mal en ce moment, mais, je n’arrive pas à finir ma phrase, l’angoisse est bien trop présente.
Il me serre mes mains, me chante notre chanson comme il le fait depuis toute petite dès que l’angoisse commence à monter. Après quelques minutes, je me sens prête à lui annoncer mon départ.
— Premièrement, je ne veux pas que tu penses que je t’abandonne. Deuxièmement, j’ai reçu, il y a environ deux semaines, une enveloppe qui a changé le cours de ma vie à partir de son ouverture.
Bon, ça, c’est fait, j’ai lancé une première “bombe”. Étape par étape, on a dit, je ne souhaite pas l’offusquer. Pendant tout ce temps, j’aperçois mon père manger son entrée, très à l’écoute, il me met dans un confort total. Je finis par lui raconter dès le départ, l’envie, la découverte de l’annonce, la première lettre, l’entretien. Enfin, tous les petits détails pour qu’il sente que je ne lui cache plus rien.
— Voilà, voilà, ta fille part en France. Tu vas tellement me manquer papa. J'ai reporté l'annonce, je me demandais comment tu allais réagir. De plus, tu as déjà vécu un départ d’une fille, et tu vas vivre un deuxième, désolé.
Je me sens comme si j’avais un poids qui s’était enlevé. Il a l’air de bien réagir, non ? Il me prend dans ses bras, je n’arrive pas à savoir s’il va bien ou non.
— Ma niña va prendre son envol. Je suis vraiment heureux pour toi, tu vas tant t’épanouir là-bas. Je connaissais l’ancien patron de la librairie, espérons que le nouveau est tout aussi attentionné. Comme tu l’as évoqué, je voudrais qu’on parle d’Esma…
Je suis réellement contente qu'Antonio ait bien pris mon départ, dire que je me tracassais depuis une semaine pour rien. Soledad avait raison.
Au sujet du départ d’Esma, on n’en parle presque jamais. Même si mon père lui parle encore, ça fait longtemps que je n’ai pas parlé avec ma sœur. Enfin, elle ne me contacte plus. Après deux e-mails sans réponse, j’ai arrêté d’en envoyer. Il ne faut pas me prendre pour une idiote. Ainsi, elle adresse toujours la parole à Antonio, heureusement, dirai-je. Mon père et moi, on a décidé, sans trop s’entretenir, de ne plus parler d’elle ou que brièvement.
— Tu sais, Catalina, elle était jeune lors de son départ. Je ne pense pas que son intention première était de nous abandonner, mais de partir loin du lieu où votre mère s’est enfuie. Il ne faut pas que tu lui en veuilles, je ne veux pas que mes filles ne s’entendent plus. J’ai toujours été très compréhensif vis-à-vis de ta réaction. Maintenant que tu pars, peut-être que tu accepteras mieux son départ, ça fait 14 ans aujourd’hui.
Il ne comprend alors donc pas. J’avais neuf ans, avec une mère qui a décidé de partir sans aucune explication, puis ma sœur, devenue mon modèle maternel, parti aussi. Je l’ai toujours dit, même à la concernée, je ne lui en veux pas. J'espérai juste qu’elle partirait moins loin, qu’elle viendrait plus souvent ou aurait toujours contact avec sa petite sœur. Elle a arrêté de me parler du jour au lendemain.
J’explique tout cela à mon père, il s’excuse de ne pas avoir réellement compris mon sentiment d’abandon à cause d’Esma. On n'a jamais trop évoqué en détails ce que je ressentais par rapport à elle. J’affirme bien que je ne reprendrai aucun lien avec, si cela ne vient pas d’elle. Mais aussi, que cela n’a rien à voir avec mon départ. Oui, je m’en vais, mais non pas à cause du chagrin. Je déménage pour une nouvelle aventure professionnelle.
Il part chercher quelque chose dans sa voiture. Quand il revient, j’aperçois une boîte dans ses bras.
— C’est une boîte que nous avions faite avec ta mère dès ta naissance, puis je l’ai continuée jusqu’à maintenant. Comme tu pars, je te la donne. Si tu as quelques coups de mou, tu regarderas les photos pour te rappeler que même si tu es à 1200 km, je serai toujours avec toi, ma Lina, confie-t-il avec les larmes aux yeux.
Nous continuons à blablater, tout en mangeant notre cocido. Je devrais lui parler de ma découverte de l’autre fois, je n’aurai aucun regret avant de partir…
— Mmh papa ? Je voudrais te parler de quelque chose que j’ai aperçu, l’autre dimanche que je suis venue, déclarai-je avec un ton à la limite de l’inquiétude.
Désolé Soly, je vais évoquer en première le sujet qui fâche. Mais il le faut.
—Je t’écoute, Lina, il s’essuie la bouche avec sa serviette pour mieux m’écouter.
Je commence à m’excuser d’avoir “fouiller” sur son bureau, il lève un sourcil interrogateur en attendant que je poursuive. Puis, j’aborde le sujet de la lettre avec le logo de l’hôpital, mon inquiétude qu’il lui arrive quelque chose alors que je serai loin de lui. Qu’il doit faire face à des rendez-vous seul.
Il reste très bref sur le contenu de l’enveloppe, mais me rassure qu’il va très bien et dans le pire des cas. Rosalía prendrait soin de lui. Mais je connais Antonio, je pense qu’il ne me dit pas tout, même dans sa façon de me “réconforter”, cela ne sonnait pas totalement vrai. J’arrête mon investigation sur le contenu, j’essaye de le croire. Je ne veux pas me monter la tête alors que mon départ ne fait qu’avancer. Je continue de déguster mon dessert, un Tocino De Cielo. Toute la nourriture hispanique va drôlement me manquer.
***
Antonio
Je viens juste de rentrer chez moi. Je me suis pris une claque face à l’annonce de Lina, je m’attendais à tout sauf à son départ pour Paris. Mais je ressens un sentiment de fierté envers ma fille. Elle a réussi à partir de sa ville natale pour commencer une nouvelle vie et surtout avoir un nouveau projet professionnel.
En parlant de ça, je lui ai menti sur le fait que je ne connaissais pas son patron ; monsieur Doe Jun. En effet, l’ancien patron, Dominique Renaud, était un très bon ami. Lorsqu’il m’a annoncé qu’il vendait la librairie, il m’a fait promettre de toujours avoir un contact avec le prochain patron. Comme s’il voulait s’assurer que quelqu’un ait un œil envers l’activité de la libraire du Passage. Depuis ce jour, soit trois ans, j’ai généralement contact avec Jun tous les trois mois. Dans son dernier e-mail, il y a deux semaines, il m’a appris deux nouvelles. La première, qu’il avait embauché une libraire, sans me donner le nom de la personne. Je suis tellement fière que ce soit ma fille, il ne le sait pas, enfin, je pense. Je ne veux surtout pas avoir une ascendance sur son regard professionnel envers son employée. Il m’a fait aussi une proposition, je ne sais pas d’où l’idée lui est venue. Notamment, qu’il ne sait pas dans quoi je travaillais, il a dû faire ses recherches.
"Mon Antonio, toi qui étais un écrivain fantôme. Est-ce que tu souhaiterais reprendre ton travail, non pas en tant que co-auteur, mais en première position ? Il faut absolument dévoiler le talent d’écriture que tu regorges en toi."
Catalina
Je suis rentrée chez moi depuis bientôt deux heures. J’ai commencé à faire une liste de tous les lieux que je souhaiterais faire pendant mon année à Paris.
✓ Le musée grevin, je travaillerai à côté, donc, cela sera simple,
✓ La tour Eiffel, en tant que bonne touriste, je suis dans l’obligation de la faire,
✓ Un cabaret, le moulin rouge,
✓ ...
Au fil que ma liste s’allonge, je me rends compte que je rentre dans les plus grands clichés de touriste. Plus les jours avancent, plus je réalise. Je décide de continuer à faire des listes sur les meilleures librairies ainsi que les restaurants parisiens.
Même si je suis là-bas pour le travail, j’ai choisi avec Soledad de profiter de notre année. À tout moment, je ne conviens plus à monsieur Doe et je devrais faire mes valises. Donc, je souhaite n'avoir aucun regret de cette expérience rêvée.
Alors que je faisais mes recherches, j’ai reçu un message d’Esma. J’ai pris plusieurs minutes à ouvrir cette notification. Que peut-elle m’envoyer ?
“Salut ma sœur, je suis terriblement déçu de toi. Comment tu peux faire ça à papa ? Partir ? Alors que c’est exactement ce que tu me reproches depuis 14 ans….”
Un long message rempli de reproches, aucune excuse de sa part. Elle me déçoit encore une fois. Je relis plusieurs fois son message, ne sachant pas quoi répondre. Je décide d’aller voir Soledad dans sa chambre pour qu’elle m’aide.
— C’est une blague, j’espère ? S’exclama Soly. Pour qui elle se prend, c’est un peu culotté de sa part. Ne remets aucunement en doute ta décision. C’est ton rêve depuis toujours, Antonio t’a encouragée dans ton choix. Écoute-toi, au lieu d’une personne qui ne te connait qu’à travers des messages. Personnellement, je te conseille de lui répondre avec ton cœur. Ne réponds pas à ses reproches, ça ne sert à rien, elle est butée, déclare Soly avec une colère envers ma sœur bien présente.
Je décide de suivre les conseils de Soly, je ne comprends pas réellement l’intention de son message à part de me rabaisser. Je ne la pensais pas comme ça. Dans ma réponse, je lui dis qu’elle m’a également déçu et je ne prends pas de pincettes dans mes mots. Je finis par lui affirmer que je ne changerai pas mon choix et que papa me suit toujours dans mon projet.
Alors que je finis d’envoyer mon message, je reçois une notication e-mail ; monsieur Doe “Billet d’avion”. Ils se sont tous mis d’accord pour m’envoyer un message le même jour ?

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