Chapitre 4
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Ren et Torvan dans la capitale. Les journées avaient défilé avec une rapidité étrange, presque injuste, comme si le royaume refusait de lui laisser le temps de réfléchir à ce qui l'attendait. Entre les promenades dans les rues suspendues, les repas partagés avec le groupe, les longues explications de Vaelith sur le fonctionnement de l'académie et les heures passées à observer le palais depuis les fenêtres de l'auberge, le temps avait glissé entre ses doigts sans qu'elle ne parvienne réellement à le retenir. Chaque matin, elle se réveillait en se disant qu'il lui restait encore plusieurs jours. Puis le soleil se couchait. Puis un autre matin arrivait. Et désormais, il n'en restait plus que deux.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux ce matin-là, la chambre était encore plongée dans une pénombre rougeâtre. La lumière du ciel traversait les rideaux et dessinait sur les murs de longues traînées écarlates qui semblaient bouger au rythme du vent. Pendant plusieurs secondes, elle resta immobile sous sa couverture, les yeux fixés vers le plafond. Elle écoutait simplement les bruits du royaume qui s'éveillait. Quelque part au loin, une cloche résonna une première fois. Puis une seconde lui répondit depuis un autre quartier de la capitale. Plus bas encore, dans les rues suspendues, des marchands commençaient à installer leurs étals tandis que des oiseaux tournaient déjà autour des plus hautes tours du palais.
Lentement, elle repoussa sa couverture et traversa la chambre. Le plancher grinça légèrement sous ses pas. Lorsqu'elle écarta finalement les rideaux, le souffle lui manqua presque immédiatement.
Le palais.
Toujours lui.
Toujours immense.
Les premières lueurs du soleil accrochaient les vitres des plus hautes tours, transformant certaines façades en colonnes de lumière dorée. Les arches blanches traversaient le ciel comme les os d'une créature gigantesque. Entre elles, des passerelles suspendues reliaient les différentes parties du complexe tandis que des jardins entiers semblaient flotter au-dessus du vide. Même après plusieurs jours passés dans la capitale, elle ne parvenait toujours pas à considérer cette vision comme normale. Plus elle regardait le palais, plus il lui donnait l'impression d'appartenir à un autre monde.
Et aussitôt, comme chaque matin depuis son arrivée, la même pensée revint.
Une pensée qu'elle détestait.
Une pensée qui lui faisait mal.
Quelque part derrière ces murs avait existé l'enfance qu'elle n'avait jamais connue.
Quelque part derrière ces fenêtres se trouvaient les années qui lui avaient été volées.
Une autre Lythra aurait pu grandir ici. Une petite fille aurait pu courir dans ces jardins suspendus, se perdre dans les bibliothèques royales, apprendre la magie auprès des meilleurs maîtres du royaume et traverser les couloirs du palais sans jamais s'y sentir étrangère. Une autre Lythra aurait connu la reine. Une autre Lythra aurait appelé cet endroit « chez elle ».
Ses doigts se crispèrent légèrement contre le rebord de la fenêtre.
Parce que le plus douloureux n'était pas de savoir que cette vie avait été possible.
Le plus douloureux était de savoir que quelqu'un d'autre l'avait vécue.
Alpine.
Ce nom revenait désormais presque chaque jour dans ses pensées.
Depuis qu'elle l'avait aperçue.
Depuis ce simple regard échangé au loin.
Depuis cette sensation étrange qui l'avait traversée à cet instant.
Elle ne connaissait presque rien d'elle.
Et pourtant...
elle n'arrivait plus à l'oublier.
Finalement, Lythra détourna les yeux du palais avant que ses pensées ne deviennent trop douloureuses. Elle s'habilla lentement puis quitta sa chambre. Lorsqu'elle descendit les escaliers menant à la grande salle de l'auberge, une odeur de pain chaud et de thé emplit immédiatement ses narines. Le feu brûlait déjà dans l'immense cheminée de pierre qui occupait tout un pan du mur, projetant des reflets orangés sur les tables encore presque vides.
Ren était déjà réveillé.
Enfin...
plus ou moins.
Affalé sur une chaise, les cheveux dans tous les sens, il fixait un morceau de pain avec une concentration presque inquiétante. En face de lui, Kael l'observait depuis plusieurs minutes avec l'air de quelqu'un essayant de comprendre un phénomène naturel particulièrement étrange.
— Tu fais quoi ?
Ren releva lentement les yeux.
— Je réfléchis.
— À quoi ?
— Je me demande si j'ai vraiment envie d'être réveillé.
Kael soupira.
— C'est du pain, Ren.
— Tu ne sais rien de ses ambitions.
Malgré elle, un sourire apparut sur les lèvres de Lythra.
Quelques instants plus tard, Torvan arriva à son tour. Il s'installa lourdement à la table, attrapa une tasse sans même regarder ce qu'elle contenait puis lança un regard vers Lythra.
Un long regard.
Puis il détourna immédiatement les yeux.
Comme s'il refusait de dire ce qu'il pensait réellement.
Comme s'il refusait d'admettre qu'il était inquiet.
Parce que c'était exactement le genre de chose qu'il faisait.
Et cette normalité soudaine fit naître une douleur inattendue dans la poitrine de Lythra.
Parce qu'elle réalisait quelque chose.
Après-demain, elle ne descendrait plus prendre son petit-déjeuner avec eux.
Bientôt, elle dormirait dans un dortoir rempli d'inconnus.
Bientôt, elle devrait surveiller chacun de ses mots.
Bientôt, elle devrait mentir.
Le simple fait d'y penser lui donnait l'impression de perdre quelque chose avant même de l'avoir quitté.
Puis la porte de l'auberge s'ouvrit.
Et Vaelith entra.
Le silence changea presque immédiatement.
Pas brutalement.
Mais suffisamment pour que tout le monde le remarque.
Sous son bras reposait un dossier relié de cuir sombre.
Le ventre de Lythra se noua aussitôt.
Vaelith traversa la salle sans se presser puis déposa le dossier devant elle.
Personne ne parla.
Même Ren.
Même Kael.
Même Torvan.
Lythra posa lentement une main sur la couverture.
Elle connaissait déjà ce dossier.
Elle l'avait étudié.
Mémorisé.
Relu plusieurs fois.
Pourtant...
ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu'elle l'ouvrit.
Les papiers apparurent.
Les sceaux.
Les signatures.
Les certificats.
Toute une vie construite de toutes pièces.
Puis son regard tomba sur le nom.
Alba Virel.
Elle resta immobile plusieurs secondes.
Le simple fait de lire ces deux mots lui donnait toujours l'impression de regarder quelqu'un d'autre.
Quelqu'un qui n'existait pas.
Quelqu'un qu'elle allait pourtant devoir devenir.
Et tandis que son regard restait fixé sur ce nom...
au loin...
derrière les murs du palais qu'elle observait chaque matin...
De l'autre côté de la capitale, Alpine retirait lentement son diadème devant le grand miroir de sa chambre.
Le métal quitta finalement ses cheveux dans un léger cliquetis avant qu'elle ne le dépose sur la coiffeuse. Immédiatement, ses épaules semblèrent se détendre. Le silence retomba peu à peu dans la pièce maintenant que les servantes étaient parties. Plus de révérences. Plus de sourires forcés. Plus de regards constamment posés sur elle. Seulement le calme. Un calme qu'elle appréciait de plus en plus à mesure qu'elle grandissait.
Elle se détourna du miroir et traversa lentement la chambre. Les hautes fenêtres étaient ouvertes sur les jardins suspendus du palais, laissant entrer le parfum des roses blanches qui poussaient plusieurs étages plus bas. Le vent faisait doucement danser les voilages tandis que les premières lueurs du soleil se reflétaient sur les fontaines. Tout était magnifique. Tout était parfaitement entretenu. Pourtant, depuis plusieurs semaines maintenant, Alpine avait parfois l'impression d'étouffer au milieu de toute cette beauté.
Son regard glissa naturellement vers l'académie visible au loin. Même d'ici, elle distinguait l'agitation inhabituelle qui régnait autour des bâtiments. Des silhouettes traversaient les cours, des groupes d'étudiants gravissaient les escaliers et des domestiques transportaient des coffres d'une aile à l'autre. Une nouvelle année commençait. Une nouvelle année parmi tant d'autres. Pourtant, sans qu'elle sache vraiment pourquoi, son attention chercha instinctivement un visage précis au milieu de cette foule immense.
La fille du marché.
La fille aperçue quelques jours plus tôt.
Cette inconnue qu'elle n'avait regardée que quelques secondes et qui refusait pourtant de quitter ses pensées. Plus elle essayait de comprendre ce qui l'avait troublée ce jour-là, moins elle trouvait de réponse. Elle avait croisé des milliers de personnes dans sa vie. Des nobles. Des ambassadeurs. Des étudiants. Des serviteurs. Alors pourquoi celle-ci ? Pourquoi son souvenir revenait-il sans cesse, jusque dans les moments les plus ordinaires de ses journées ?
Un frisson parcourut sa nuque. Très léger. Presque imperceptible. Comme une intuition qu'elle n'arrivait pas encore à comprendre. Au-dessus du palais, les fissures rouges traversaient lentement le ciel du royaume. Pendant quelques secondes, Alpine les observa en silence avant de reposer les yeux sur l'académie. Puis, sans vraiment savoir pourquoi, une certitude étrange s'installa au fond d'elle.
Elle reverrait cette fille.
Et lorsque cela arriverait...
quelque chose changerait.
Les jours suivants passèrent avec une rapidité presque frustrante.
Lythra avait l'impression que chaque heure lui échappait avant même qu'elle ne puisse réellement la vivre. Elle passait ses matinées à étudier son faux dossier, ses après-midis à parcourir la capitale avec le groupe et ses soirées à observer le palais depuis les fenêtres de l'auberge. Pourtant, malgré tous ses efforts, quelque chose refusait toujours de s'ancrer dans son esprit.
Alba.
Le nom paraissait étranger chaque fois qu'elle le prononçait.
Parfois, lorsqu'elle se retrouvait seule, elle essayait de l'utiliser à voix haute. Elle marchait dans sa chambre en répétant son histoire, sa ville natale inventée, le nom de ses faux parents, les détails imaginés par Vaelith. Mais chaque fois qu'elle atteignait son propre prénom, une hésitation apparaissait. Minuscule. Presque invisible.
Et cette hésitation pouvait suffire à tout détruire.
Le matin suivant, elle descendit avant les autres dans la salle commune de l'auberge. Le soleil venait à peine de dépasser les toits de la ville et une lumière douce baignait encore les tables désertes. Depuis la fenêtre, elle observait les habitants traverser les passerelles suspendues plusieurs dizaines de mètres plus bas. Certains se rendaient déjà à leur travail. D'autres transportaient des marchandises ou rejoignaient les marchés du matin.
Pour eux, cette journée n'avait rien d'exceptionnel.
Pour elle...
c'était probablement l'une des plus importantes de toute sa vie.
Lorsqu'elle entendit des pas derrière elle, elle se retourna et découvrit Vaelith.
Comme souvent.
Comme toujours.
Il semblait déjà éveillé depuis plusieurs heures.
Il s'approcha de la fenêtre sans parler puis observa quelques instants le palais au loin.
— Tu n'as presque pas dormi.
Ce n'était pas une question.
Lythra laissa échapper un léger soupir.
— Je pensais réussir à me calmer.
— Et ?
— J'ai surtout trouvé dix nouvelles raisons de m'inquiéter.
Un très léger sourire traversa les lèvres de Vaelith.
Pas un vrai sourire.
Plutôt quelque chose de discret.
Presque invisible.
Puis il désigna les étudiants qui traversaient les rues suspendues.
— Regarde-les.
Lythra suivit son geste.
— Ils ont l'air normaux.
— C'est parce qu'ils le sont.
Elle fronça légèrement les sourcils.
Vaelith tourna finalement les yeux vers elle.
— Tu imagines constamment l'académie comme un piège. Comme un palais rempli d'ennemis. Comme un endroit où tout le monde cherche à te démasquer.
Le vent souffla doucement contre les vitres.
— Mais la plupart des élèves là-bas pensent surtout à leurs examens, à leurs amis ou à la personne qu'ils espèrent impressionner avant la fin de la semaine.
Lythra resta silencieuse.
Parce qu'au fond...
elle savait qu'il avait raison.
Elle avait transformé cet endroit en monstre avant même d'y entrer.
Alors qu'il s'agissait aussi d'une école.
Simplement une école.
Au même moment, Alpine traversait lentement une galerie ouverte sur les jardins suspendus du palais.
La pierre blanche brillait sous la lumière du matin tandis que de longues bandes de tissu coloré flottaient entre les colonnes. Plus bas, plusieurs fontaines chantaient doucement au milieu des roses blanches et des arbres argentés. Des serviteurs circulaient silencieusement entre les terrasses, portant des plateaux, des livres ou des piles de documents destinés aux conseillers royaux.
Tout semblait parfaitement à sa place.
Parfaitement ordonné.
Parfaitement maîtrisé.
Et pourtant...
depuis quelque temps, Alpine avait l'impression que quelque chose se fissurait sous cette surface impeccable.
Pas seulement dans le ciel.
Partout.
Dans les conversations interrompues lorsqu'elle approchait. Dans certains regards échangés entre conseillers. Dans les silences de plus en plus fréquents de la reine lorsqu'elle croyait être seule.
Des détails.
Rien que des détails.
Mais ils s'accumulaient.
Lorsqu'elle atteignit finalement la rambarde dominant une partie de l'académie, elle s'arrêta. Les nouveaux étudiants continuaient d'arriver. D'ici, ils ressemblaient presque à une rivière de couleurs traversant les grandes cours blanches de l'école. Certains levaient la tête avec émerveillement. D'autres tentaient de cacher leur nervosité.
Et soudain...
Alpine se surprit à sourire.
Parce qu'elle reconnaissait cette expression.
Elle l'avait eue elle aussi.
Il y a des années.
Avant que le palais ne devienne une habitude.
Avant que les responsabilités ne remplacent progressivement les rêves.
Son regard parcourut la foule.
Puis ralentit.
Sans raison apparente.
Comme si une partie d'elle cherchait encore quelqu'un.
La fille du marché.
Encore.
Toujours.
Et malgré tous ses efforts...
elle ne parvenait toujours pas à comprendre pourquoi son souvenir refusait de disparaître.
Le lendemain matin, Lythra quitta l'auberge seule.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, personne ne l'accompagnait. Ni Ren avec ses remarques absurdes, ni Kael avec son énergie constante, ni Torvan qui prétendait toujours ne pas s'inquiéter alors que cela se voyait à des kilomètres. Même Vaelith lui avait simplement dit de profiter de sa matinée avant de disparaître dans l'une de ses mystérieuses occupations.
Alors elle marcha.
Sans but précis.
Le vent glissait doucement entre les arches suspendues de la capitale tandis que le soleil montait lentement derrière les plus hautes tours du palais. La lumière dorée se reflétait sur les façades blanches et faisait scintiller les canaux suspendus plusieurs dizaines de mètres plus bas. À cette heure, la ville paraissait presque paisible.
Mais plus elle approchait de l'académie, plus l'agitation augmentait.
Des étudiants traversaient les passerelles dans toutes les directions. Certains portaient des piles de livres si hautes qu'ils devaient pencher la tête pour voir devant eux. D'autres discutaient avec animation, ignorant complètement les passants qu'ils obligeaient à contourner. Plusieurs groupes s'étaient déjà installés dans les jardins entourant les bâtiments et profitaient des derniers jours de liberté avant le début officiel des cours.
Lythra finit par s'asseoir sur le rebord d'une immense fontaine.
L'eau tombait en plusieurs cascades successives avant de disparaître dans un bassin couvert de fleurs flottantes bleutées. Le bruit régulier de l'eau couvrait une partie des conversations alentour et donnait à l'endroit une impression de calme malgré la foule.
Pendant quelques instants, elle ne fit qu'observer.
Un groupe d'étudiants arriva par l'allée principale.
Ils semblaient avoir à peu près son âge.
Trois garçons.
Deux filles.
Ils parlaient si vite qu'elle ne comprenait pas tout ce qu'ils racontaient. Pourtant, cela n'avait pas vraiment d'importance. Ce qui attira son attention, c'était autre chose.
Ils se connaissaient.
Vraiment.
Cela se voyait dans leur manière de marcher côte à côte. Dans les regards qu'ils échangeaient. Dans les plaisanteries qu'ils semblaient comprendre sans avoir besoin de les expliquer.
L'un des garçons évoqua un professeur.
Les autres éclatèrent immédiatement de rire.
Lythra ne comprenait même pas la blague.
Mais eux oui.
Parce qu'ils partageaient déjà des souvenirs.
Des années de souvenirs.
Elle les regarda s'éloigner entre les arbres.
Puis une pensée désagréable traversa son esprit.
Dans quelques jours, elle entrerait dans ce monde-là.
Un monde où chacun semblait déjà avoir sa place.
Ses amis.
Ses habitudes.
Son histoire.
Et elle...
elle arriverait seule.
Avec un faux nom.
Un faux passé.
Et une peur constante de commettre une erreur.
Le simple fait d'y penser lui serra légèrement la poitrine.
Elle détourna les yeux.
Deux étudiantes venaient de s'installer sur un banc voisin.
Lythra n'avait aucune intention d'écouter leur conversation.
Mais certaines phrases lui parvinrent malgré elle.
— Tu as vu la nouvelle liste ?
Son ventre se noua instantanément.
Nouvelle liste ?
Pendant une fraction de seconde, son imagination s'emballa.
Une liste de contrôles.
De vérifications.
D'identités.
Une liste où son nom n'apparaîtrait pas.
Une liste révélant immédiatement qu'elle n'avait rien à faire ici.
Elle tendit involontairement l'oreille.
— J'espère qu'ils m'ont mise avec Eryne cette année.
— Impossible, elle est dans une autre aile.
Lythra cligna plusieurs fois des yeux.
Les chambres.
Elles parlaient simplement des chambres.
Rien d'autre.
Elle relâcha lentement sa respiration.
Ridicule.
Complètement ridicule.
Pourtant son cœur continuait de battre un peu trop vite.
Et elle savait que ce genre de réaction risquait de devenir fréquent.
Parce qu'à partir du moment où elle entrerait à l'académie, chaque mot entendu risquerait de lui sembler dangereux.
Chaque regard.
Chaque question.
Chaque erreur.
Un peu plus tard, une employée traversa les jardins avec une pile de parchemins serrée contre elle.
Elle appelait plusieurs nouveaux étudiants.
Certains levaient la main.
D'autres accouraient.
Puis soudain :
— Alba ?
Le monde sembla s'arrêter.
Lythra se retourna immédiatement.
Son corps entier s'était tendu avant même qu'elle ne réfléchisse.
Le nom résonna encore dans son esprit.
Alba.
Son faux nom.
Son futur nom.
Son nouveau nom.
Pendant une seconde, elle eut presque envie de répondre.
Puis une autre jeune fille leva la main à quelques mètres de là.
— Ici !
Lythra resta immobile.
Avant de laisser échapper un souffle silencieux.
Bien sûr.
Cette Alba-là n'avait rien à voir avec elle.
Pourtant, cette simple seconde lui avait suffi pour comprendre quelque chose.
Elle commençait déjà à réagir à ce nom.
Comme si son esprit cherchait inconsciemment à s'y habituer.
Comme si Alba devenait peu à peu réelle.
Le vent fit frissonner les branches au-dessus d'elle.
Des pétales blancs tombèrent lentement dans la fontaine.
Et son regard dériva vers un autre groupe d'étudiants.
Ceux-là étaient visiblement plus âgés.
Leurs vêtements étaient plus riches.
Leurs broches familiales brillaient au soleil.
Ils parlaient de leurs familles sans la moindre hésitation.
D'un père conseiller.
D'une mère diplomate.
D'un frère déjà diplômé.
De réceptions au palais.
De réunions auxquelles ils avaient assisté depuis l'enfance.
Lythra les écouta quelques instants.
Et cette fois...
ce ne fut ni de la jalousie ni de la colère qu'elle ressentit.
Seulement un étrange vide.
Parce qu'elle comprenait qu'elle aurait pu participer à cette conversation.
Elle aurait pu raconter ses souvenirs du palais.
Les jardins de son enfance.
Les leçons particulières.
Les réceptions.
Les fêtes.
Les visages familiers.
Mais lorsqu'elle fouillait sa mémoire...
elle ne trouvait rien.
Seulement un espace vide.
Un endroit où des souvenirs auraient dû exister.
Puis un mouvement attira son attention.
Un professeur traversait le jardin.
Il marchait rapidement, plusieurs dossiers sous le bras.
Sans même ralentir, il leva une main.
Aussitôt, toutes les feuilles mortes dispersées sur l'allée s'élevèrent dans les airs.
Elles tournoyèrent quelques secondes autour de lui comme un essaim doré.
Puis traversèrent le jardin avant de disparaître directement dans une corbeille située plusieurs mètres plus loin.
Le professeur continua sa route.
Sans même regarder.
Comme si cela n'avait aucune importance.
Et le plus surprenant...
c'est que personne ne réagit.
Personne.
Les étudiants continuèrent leurs conversations.
Leurs lectures.
Leurs promenades.
Comme si voir ce genre de magie était aussi banal que respirer.
Lythra sentit un sourire apparaître malgré elle.
Parce qu'elle, elle trouvait encore cela incroyable.
Et soudain...
elle comprit une autre chose.
L'académie lui faisait peur.
Énormément.
Mais une partie d'elle avait aussi envie d'y entrer.
Envie d'apprendre.
Envie de découvrir.
Envie de comprendre ce monde.
Cette pensée la troubla plus que tout le reste.
Car elle réalisait qu'au milieu de toutes ses peurs...
une petite excitation commençait lentement à apparaître.
Le soleil avait continué sa lente ascension au-dessus des tours de l'académie. La lumière dorée qui baignait les jardins quelques minutes plus tôt était devenue plus franche désormais, accrochant les feuilles argentées des arbres suspendus et transformant chaque goutte d'eau de la fontaine en éclat lumineux. Assise sur le rebord de pierre blanche, Lythra observait toujours le monde qui se déroulait autour d'elle. Elle ne savait même plus depuis combien de temps elle était là. Peut-être une heure. Peut-être davantage. Le temps semblait s'écouler différemment dans cet endroit.
Les étudiants continuaient de traverser les allées dans un mouvement constant qui ne paraissait jamais ralentir. Certains passaient seuls, les yeux plongés dans un livre ouvert devant eux. D'autres marchaient en groupes plus ou moins importants, leurs conversations se mélangeant au bruit de l'eau et au chant des oiseaux perchés dans les arbres. À plusieurs reprises, Lythra surprit des éclats de rire qui rebondissaient entre les colonnes avant de disparaître dans les hauteurs des bâtiments.
Un peu plus loin, sous un immense arbre aux feuilles bleutées, plusieurs étudiants avaient visiblement transformé une simple discussion en véritable dispute.
— Je te dis que c'est impossible.
— Et moi je te dis que si.
— Personne n'a jamais réussi ce sort du premier coup.
— Parce que vous êtes mauvais.
— Ah oui ?
— Oui.
Le garçon qui venait de prononcer cette dernière phrase affichait un sourire beaucoup trop satisfait de lui-même pour que cela se termine bien.
Deux secondes plus tard, un cahier traversa l'air dans sa direction.
Il l'évita de justesse.
Ses amis explosèrent de rire.
Même la personne qui l'avait lancé semblait lutter pour conserver son sérieux.
Lythra observa la scène pendant plusieurs instants. Elle suivit les regards, les sourires, les petites insultes échangées avec une affection évidente. Personne ne semblait réellement en colère. Personne ne paraissait blessé. C'était simplement une habitude. Une dynamique installée depuis longtemps. Quelque chose qui s'était construit au fil des années.
Et cette pensée resta accrochée dans son esprit.
Des années.
Ces étudiants avaient partagé des années ensemble.
Des cours.
Des examens.
Des fêtes.
Des disputes.
Des souvenirs.
Ils se connaissaient suffisamment pour terminer les phrases des autres ou reconnaître une plaisanterie avant même qu'elle ne soit terminée.
Lythra baissa les yeux vers le bassin de la fontaine.
La surface de l'eau ondulait doucement sous le vent.
Elle se demanda ce que cela faisait.
D'avoir grandi avec les mêmes personnes.
De posséder des souvenirs communs.
De pouvoir évoquer un événement vieux de plusieurs années et voir immédiatement quelqu'un sourire parce qu'il s'en souvenait lui aussi.
Cette idée lui semblait presque étrangère.
Puis une voix attira son attention.
Deux jeunes filles venaient de s'installer sur un banc voisin, à moitié dissimulé derrière un massif de fleurs blanches.
— Tu as entendu parler de la nouvelle élève ?
Lythra se figea immédiatement.
Son cœur accéléra sans même qu'elle ne puisse l'empêcher.
La nouvelle élève.
Pendant une seconde ridicule, elle eut la certitude qu'elles parlaient d'elle.
Que quelqu'un avait découvert quelque chose.
Que son mensonge s'était déjà fissuré avant même d'avoir commencé.
Elle resta parfaitement immobile.
Presque incapable de respirer.
— Celle qui vient du nord ?
— Oui.
— Apparemment son père est riche au point d'avoir acheté une île.
Le silence dura une seconde.
Puis les deux jeunes filles éclatèrent de rire.
La tension quitta brutalement les épaules de Lythra.
Elle détourna les yeux.
Agacée contre elle-même.
Depuis son arrivée dans la capitale, son imagination transformait le moindre mot en catastrophe potentielle.
Une conversation devenait une enquête.
Un regard devenait un soupçon.
Un silence devenait un danger.
Et le pire...
c'est qu'elle savait que cela ne ferait probablement qu'empirer lorsqu'elle entrerait réellement dans l'académie.
Parce qu'à partir de ce moment-là, chaque erreur pourrait avoir des conséquences.
Chaque hésitation.
Chaque mensonge.
Chaque oubli.
Le vent traversa le jardin.
Des pétales blancs quittèrent les branches d'un arbre voisin et dérivèrent lentement jusqu'à la surface de l'eau.
Lythra suivit leur chute du regard.
Puis quelque chose attira son attention à l'autre extrémité du jardin.
Une jeune femme venait de traverser une arche en courant.
Elle semblait chercher quelqu'un.
Ou fuir quelque chose.
Ses cheveux étaient complètement décoiffés et plusieurs feuilles s'étaient accrochées à sa veste.
— Je suis en retard.
Personne ne lui répondit.
Parce qu'elle parlait toute seule.
Elle traversa l'allée.
Glissa presque sur une marche.
Se rattrapa au dernier moment.
Puis poursuivit sa route sans même ralentir.
Plusieurs étudiants éclatèrent de rire sur son passage.
Et à la surprise de Lythra...
la jeune femme leur adressa un salut théâtral avant de disparaître derrière une galerie.
Quelques secondes plus tard, le calme revint.
Comme si rien ne s'était passé.
Et pourtant...
Lythra sentit un léger sourire apparaître sur ses lèvres.
Parce que plus elle observait cet endroit...
plus il lui semblait réel.
Les arches étaient magnifiques.
Les tours étaient impressionnantes.
Les jardins paraissaient sortis d'un rêve.
Mais ce n'était pas cela qui retenait son attention.
C'étaient les gens.
Leurs habitudes.
Leurs défauts.
Leurs rires.
Leurs maladresses.
Le fait qu'ils semblaient vivre ici plutôt que simplement exister dans un décor magnifique.
Et sans qu'elle ne s'en rende compte immédiatement, quelque chose commença à changer au fond d'elle.
Pour la première fois depuis son arrivée dans la capitale, elle ne regardait plus l'académie comme une forteresse impossible à atteindre.
Elle ne regardait plus uniquement les bâtiments qui auraient dû faire partie de son enfance.
Elle regardait un endroit où elle allait vivre.
Un endroit où elle allait peut-être rencontrer des amis.
Un endroit où elle allait apprendre.
Échouer.
Réussir.
Grandir.
Cette pensée lui fit peur.
Parce qu'elle était dangereuse.
Elle donnait de l'espoir.
Et l'espoir était souvent plus effrayant encore que la peur elle-même.

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