Chapitre 6
Lorsque Nara finit finalement par quitter la chambre, le soleil avait déjà commencé à disparaître derrière les tours les plus éloignées de l'académie.
La lumière rouge du ciel traversait encore la grande fenêtre de la chambre 412, recouvrant les murs d'une teinte chaude qui faisait presque oublier les immenses fissures suspendues au-dessus du royaume.
Pendant quelques secondes, le silence retomba.
Un vrai silence.
Le premier depuis plusieurs heures.
Lythra se retrouva seule au milieu de la chambre.
Sa chambre.
Cette pensée lui semblait toujours étrange.
D'un côté de la pièce se trouvait son lit.
Ses quelques affaires.
Ses vêtements.
Son bureau.
Et pourtant...
elle n'avait toujours pas l'impression d'être réellement installée.
Comme si quelqu'un allait entrer d'un instant à l'autre pour lui annoncer qu'une erreur avait été commise.
Qu'elle n'avait rien à faire ici.
Qu'elle devait repartir.
Son regard dériva vers la clé posée sur la table de nuit.
La preuve que cette chambre existait vraiment.
La preuve qu'Alba existait.
Du moins officiellement.
Puis la porte s'ouvrit brusquement.
— Pitié dis-moi que c'est bien la 412.
Lythra releva immédiatement la tête.
Maëna venait d'entrer.
Les bras chargés de deux énormes sacs.
Une couverture roulée sous un bras.
Un carton coincé contre sa hanche.
Et manifestement plus aucune dignité.
— Je me suis perdue quatre fois.
— Tu connais déjà l'académie pourtant.
— Exactement.
— Ça n'a aucun sens.
— Je sais.
Elle déposa tout son chargement au milieu de la pièce.
Puis s'effondra littéralement sur son lit.
— Je refuse de bouger.
— Tu viens d'arriver.
— Je suis épuisée.
— Tu as monté quatre étages.
— Une véritable expédition.
Lythra éclata de rire.
Maëna leva immédiatement un doigt.
— Merci.
— Pourquoi ?
— Tu ris.
— Oui ?
— Ça veut dire que tu n'es pas une personne terrifiante.
— C'était ton critère ?
— Absolument.
Puis commence une longue installation.
Maëna vide ses sacs.
Et là tu peux faire plein de dialogues.
Par exemple :
— Pourquoi tu as autant de livres ?
— Pourquoi tu as si peu de livres ?
— Parce que je suis normale.
— Faux.
— Faux ?
— Personne de normal ne possède aussi peu de livres.
— Tu me juges depuis dix minutes.
— Quinze.
— C'est pire.
Ou :
— Tu viens d'où ?
Le ventre de Lythra se serre immédiatement.
Parce que maintenant...
Alba doit répondre.
Elle réfléchit une seconde.
Pas trop longtemps.
Juste assez.
— D'un petit village au nord.
— Ennuyant ?
— Très.
— Donc tu es heureuse d'être ici.
— Oui.
Et cette fois...
ce n'est même pas totalement un mensonge.
Puis la soirée continue.
Elles parlent des professeurs.
De Nara.
Du frère de Nara.
Des clubs.
Des dortoirs.
Des rumeurs.
De la nourriture.
De tout et de rien.
Et surtout :
Maëna parle énormément.
Beaucoup plus que Lythra.
Mais elle ne monopolise pas la conversation.
Elle l'entraîne.
Petit à petit.
Jusqu'à ce que Lythra oublie parfois qu'elle est censée être prudente.
À un moment :
— Tu stresses pour demain ?
demande Maëna.
Lythra éclate de rire.
Un rire nerveux.
Fatigué.
— Depuis trois semaines.
— Ah.
— Ah quoi ?
— Donc tu es normale.
— Merci ?
— Tous ceux qui prétendent ne pas stresser sont des menteurs.
— Ou des génies.
— Les génies sont pires.
Et plus la soirée avance...
plus elles se rapprochent.
Jusqu'à être assises chacune sur leur lit.
Puis allongées.
Puis à parler dans le noir.
— Tu veux être où demain ?
demande Maëna.
— Comment ça ?
— Dans la salle.
— Peu importe.
— Mauvaise réponse.
— Pourquoi ?
— Parce que moi j'ai déjà choisi.
— Ah ?
— À côté de toi.
Lythra tourne la tête.
Même dans la pénombre, elle distingue son sourire.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as l'air intelligente.
— Tu me connais depuis quatre heures.
— Exactement.
— C'est ridicule.
— Peut-être.
Un silence.
Puis :
— Ça te dérange ?
demande Maëna.
Et là...
Lythra sent quelque chose se réchauffer doucement dans sa poitrine.
Parce qu'on ne lui a pas demandé où elle voulait s'asseoir depuis longtemps.
Parce que quelqu'un choisit sa compagnie.
Simplement.
Naturellement.
— Non.
— Parfait.
— Parfait.
Puis elles continuent à parler.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Jusqu'à ce que Maëna regarde l'horloge.
Et se redresse brusquement.
— Alba.
— Quoi ?
— Alba.
— Quoi ?
— Il est trois heures du matin.
Silence.
— Oh.
— Oui.
— On est mortes.
— Complètement.
Et là seulement elles s'endorment.
Lorsque Lythra ouvrit les yeux, elle eut immédiatement l'impression qu'une catastrophe s'était produite.
Quelque chose n'allait pas.
Elle le sentit avant même de comprendre pourquoi.
Le plafond n'était pas le bon.
La lumière n'était pas la bonne.
Le silence n'était pas le bon.
Pendant une seconde, elle resta immobile dans son lit, le cœur battant légèrement plus vite tandis que son regard parcourait la chambre.
Puis tout lui revint.
L'académie.
La chambre 412.
Maëna.
Alba.
Son ventre se noua aussitôt.
Aujourd'hui.
Les cours commençaient aujourd'hui.
Un grognement étouffé résonna alors dans la chambre.
Lythra tourna la tête.
Maëna était enfouie sous sa couverture.
Complètement.
On ne distinguait même plus ses cheveux.
Juste une masse informe qui semblait lutter contre l'existence elle-même.
Puis une voix étouffée s'éleva depuis les profondeurs du lit.
— Je refuse.
Lythra cligna des yeux.
— Bonjour à toi aussi.
— Non.
— Non ?
— Je refuse cette journée.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle a commencé.
— C'est généralement comme ça que fonctionne une journée.
Un bras surgit soudain de la couverture.
— Trahison.
— Je n'ai rien fait.
— Tu existes.
— C'est un peu violent.
— Je suis fatiguée.
Quelques minutes plus tard, elles étaient finalement assises sur leurs lits respectifs.
Enfin...
plus ou moins.
Maëna semblait toujours à moitié endormie.
Ses cheveux partaient dans toutes les directions.
Son uniforme était posé à côté d'elle.
Et elle fixait le vide avec l'intensité d'une personne essayant de négocier avec son âme.
— Tu es réveillée ?
demanda Lythra.
— Physiquement.
— Et mentalement ?
— Absolument pas.
— Ça se voit.
— Merci.
— De rien.
Puis Maëna tourna soudain la tête.
— Attends.
— Quoi ?
— Tu stresses encore.
Lythra ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Puis la rouvrit.
— Peut-être.
— Alba.
— Quoi ?
— Tu stresses énormément.
— Je vais avoir mon premier cours dans une école où je ne connais personne.
— Tu me connais.
Le cœur de Lythra eut un léger raté.
Parce que Maëna avait répondu cela naturellement.
Sans réfléchir.
Comme si c'était évident.
Comme si elles n'avaient pas passé seulement une soirée ensemble.
— Oui.
— Voilà.
— Ça ne règle pas tout.
— Peut-être.
Maëna attrapa alors son oreiller.
Puis le lança.
Directement sur Lythra.
— Hé !
— Ça c'est pour te réveiller.
— Je suis réveillée.
— Et ça c'est pour arrêter de réfléchir.
— Ça ne fonctionne pas comme ça.
— Dommage.
Une heure plus tard, elles traversaient ensemble l'académie.
Cette fois, l'endroit n'avait plus rien à voir avec la veille.
Les couloirs débordaient d'étudiants.
Des groupes se formaient partout.
Des professeurs traversaient les galeries d'un pas rapide.
Les cloches résonnaient régulièrement dans les bâtiments.
Et partout...
des voix.
Des centaines.
Des milliers peut-être.
Lythra avait l'impression que le monde entier s'était donné rendez-vous ici.
— Respire.
Elle tourna la tête.
Maëna marchait à côté d'elle.
— Je respire.
— Pas comme quelqu'un de normal.
— Merci du soutien.
— De rien.
Lorsqu'elles atteignirent l'une des grandes galeries suspendues, plusieurs élèves les dépassèrent en courant.
— Dépêchez-vous !
— On va être en retard !
— C'est le premier cours !
— Justement !
— C'est encore pire !
Maëna les regarda passer.
Puis se tourna vers Lythra.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Ils sont encore plus paniqués que toi.
— Ça me rassure un peu.
— Mission accomplie.
À mesure qu'elles approchaient de leur salle, le ventre de Lythra se nouait davantage.
Elle reconnaissait désormais certains visages croisés les jours précédents.
Des étudiants aperçus dans les jardins.
D'autres près des panneaux d'affichage.
Certains lui semblaient presque familiers.
Et cette pensée était étrange.
Parce qu'elle n'avait jamais imaginé pouvoir commencer à s'habituer à cet endroit aussi vite.
Puis elles tournèrent au bout d'un couloir.
Et s'arrêtèrent.
Devant une grande porte de bois clair.
Des dizaines d'étudiants attendaient déjà.
Certains discutaient.
D'autres relisaient fébrilement leurs notes.
Plusieurs semblaient regretter leurs choix de vie.
Et au-dessus de la porte...
une plaque gravée dans le bois indiquait :
THÉORIE MAGIQUE
Le cœur de Lythra accéléra immédiatement.
Parce que cette fois...
il n'y avait plus de préparation.
Plus de répétition.
Plus d'attente.
La vraie aventure commençait.
Maëna observa la salle.
Puis attrapa doucement la manche de Lythra.
— Regarde.
— Quoi ?
— Là-bas.
Au fond du groupe.
Nara.
Elior.
Et Vercin.
Déjà en train de discuter.
Ou de se disputer.
Difficile à dire.
— Oh.
Un sourire apparut immédiatement sur le visage de Maëna.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu connais déjà des gens.
Lythra regarda le petit groupe.
Puis les étudiants autour d'elle.
Puis la porte.
Puis l'immense couloir rempli de vie.
Et pour la première fois depuis qu'elle avait quitté l'auberge...
elle sentit sa peur reculer légèrement.
Pas disparaître.
Jamais.
Mais reculer.
Juste assez pour laisser place à autre chose.
De l'excitation.
Parce qu'au fond d'elle...
une petite partie de Lythra avait hâte que la porte s'ouvre.
Le brouhaha qui remplissait encore le couloir s'éteignit progressivement lorsque les portes de la salle s'ouvrirent.
Les étudiants cessèrent peu à peu leurs conversations et commencèrent à entrer.
Lythra suivit le mouvement.
Dès qu'elle franchit le seuil, elle sentit son souffle ralentir.
La salle était immense.
De longues rangées de bureaux descendaient en gradins jusqu'à une vaste estrade circulaire recouverte de bois sombre. De hautes fenêtres occupaient presque tout un pan du mur et laissaient entrer la lumière du matin. Au-delà du verre, les jardins suspendus semblaient flotter dans les airs tandis que les fissures rouges du ciel demeuraient visibles au-dessus du royaume.
Les nouveaux élèves s'installaient progressivement.
Certains observaient les lieux avec curiosité.
D'autres discutaient encore à voix basse.
Quelques-uns paraissaient déjà nerveux.
Maëna entraîna rapidement Lythra vers une rangée située au centre de l'amphithéâtre.
— Ici.
— Pourquoi ici ?
— Parce qu'on voit le tableau, le professeur et la porte.
— La porte ?
— Pour fuir en cas de catastrophe.
— Je vois.
— C'est important.
Malgré son stress, un léger sourire apparut sur les lèvres de Lythra.
Quelques minutes plus tard, le silence commença naturellement à s'installer.
L'homme qui se tenait sur l'estrade n'avait pourtant rien demandé.
Il attendait simplement.
Grand.
Les cheveux gris soigneusement attachés.
Une longue tenue bleu nuit brodée de symboles argentés.
Ses mains étaient croisées dans son dos tandis qu'il observait les étudiants prendre place.
Et peu à peu, les conversations cessèrent.
Comme si sa simple présence suffisait.
Lorsqu'il fut certain d'avoir toute l'attention de la salle, il prit enfin la parole.
— Bonjour.
Sa voix n'était pas forte.
Mais chaque mot résonna clairement dans l'amphithéâtre.
— Je me nomme Maître Orénis. Cette année, j'assurerai votre enseignement en Théorie de la Magie et Connaissance des Organismes Naturels.
Plusieurs étudiants commencèrent déjà à prendre des notes.
Lythra fit de même.
Maître Orénis fit quelques pas sur l'estrade.
— Beaucoup d'entre vous sont ici pour apprendre à lancer des sorts.D'autres souhaitent maîtriser les arts défensifs. Certains rêvent d'intégrer les grandes institutions du royaume. L'armée. La cour. Les académies supérieures. Les guildes de recherche.
Il marqua une légère pause.
— Mais avant de manipuler la magie, vous devez comprendre ce qu'elle est réellement.
Un mouvement de sa main fit apparaître plusieurs symboles lumineux dans les airs.
Des cercles.
Des lignes.
Des flux d'énergie.
Les étudiants relevèrent aussitôt la tête.
— Durant ce semestre, nous étudierons les fondements théoriques de l'énergie magique. Son origine. Ses propriétés. Ses limites. Les mécanismes qui permettent sa circulation à travers les êtres vivants. Les phénomènes de saturation. Les déséquilibres. Les résonances. Les interactions entre plusieurs utilisateurs.
À mesure qu'il parlait, les schémas évoluaient derrière lui.
Des veines lumineuses apparaissaient.
Des silhouettes.
Des flux traversant différents organismes.
Lythra sentit son intérêt grandir malgré elle.
Puis les illustrations changèrent.
Des plantes apparurent.
Puis des animaux.
Puis des créatures bien plus étranges.
Certaines possédaient plusieurs paires d'yeux.
D'autres semblaient constituées de pierre vivante ou de végétation.
Un murmure parcourut l'assemblée.
— En parallèle, nous étudierons les organismes naturels liés à la magie. Leurs habitats. Leurs comportements. Leurs cycles de vie. Leurs capacités particulières. Car un mage ignorant le monde qui l'entoure demeure dangereux pour lui-même comme pour les autres.
À côté d'elle, Maëna se pencha légèrement.
Très légèrement.
— Trois mois de théorie...
Lythra continua de regarder le professeur.
— Chut.
— Trois mois.
— Maëna.
— Trois mois à écouter parler de plantes.
— Ce ne sont pas que des plantes.
— Je refuse quand même.
Cette fois, Lythra ne put empêcher un léger sourire de naître au coin de ses lèvres.
Un sourire discret.
Bref.
Presque invisible.
Mais suffisant.
Puis la voix du professeur retentit de nouveau.
— Mademoiselle.
Le sourire disparut immédiatement.
Maëna se figea.
Très lentement.
Toute la salle semblait soudain devenue silencieuse.
Maître Orénis la regardait.
Sans colère.
Sans agressivité.
Simplement avec une patience redoutable.
— Puisque le programme vous semble déjà parfaitement maîtrisé, peut-être accepterez-vous de répondre à la première question du semestre ?
Les joues de Maëna rougirent instantanément.
— Non, maître.
— C'est bien ce que je pensais.
Puis il reprit son cours comme si rien ne s'était produit.
Autour d'eux, plusieurs étudiants étouffèrent discrètement un rire.
Et pendant quelques secondes, malgré son stress, malgré son faux nom et malgré tout ce qui l'attendait encore...
Lythra sentit une étrange sensation l'envahir.
Pour la première fois depuis son arrivée à l'académie...
elle avait réellement l'impression d'assister à un cours.
La cloche résonna sous les voûtes de l'amphithéâtre.
Le son grave se propagea dans toute la salle avant de s'éteindre lentement entre les gradins. Pendant quelques secondes, personne ne bougea réellement. Puis les conversations éclatèrent presque simultanément. Des dizaines de chaises raclèrent le sol. Des livres se refermèrent. Des étudiants se levèrent en récupérant leurs affaires tandis que d'autres continuaient encore à noter précipitamment les dernières phrases inscrites au tableau.
À côté d'elle, Maëna laissa tomber sa tête contre son bureau.
— Je suis certaine que ce cours a duré six heures.
Lythra rangea sa plume dans son étui.
— Deux heures.
— C'est pareil.
— Non.
— Si.
— Pas du tout.
Maëna releva la tête avec un air profondément offensé.
— Tu prends toujours le parti des professeurs ?
— Je prends le parti de l'horloge.
— Trahison.
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Lythra.
Autour d'elles, les étudiants continuaient à quitter l'amphithéâtre. Certains débattaient déjà du contenu du cours. D'autres semblaient soulagés d'en avoir terminé. Plusieurs nouveaux élèves avaient encore cet air légèrement perdu qu'elle reconnaissait désormais chez elle-même lorsqu'elle était arrivée dans l'académie.
Elles rejoignirent finalement le flot d'étudiants qui se dirigeait vers la sortie.
Le couloir était déjà bondé.
Les voix résonnaient sous les arches de pierre blanche. À travers les grandes fenêtres ouvertes, le vent entrait librement et faisait onduler les longues bannières suspendues entre les colonnes. Plus bas, les jardins semblaient presque minuscules vus depuis les galeries supérieures.
Pendant quelques instants, Lythra se contenta d'observer.
Quelques heures plus tôt, cet endroit lui paraissait encore étranger.
Maintenant, elle commençait à reconnaître certains visages.
Des élèves aperçus dans les jardins.
D'autres croisés dans les dortoirs.
Quelques-uns qu'elle avait vus entrer dans l'amphithéâtre ce matin.
La sensation était étrange.
Comme si l'académie cessait peu à peu d'être un décor pour devenir un lieu réel.
— Là.
Maëna lui attrapa légèrement le bras.
— Quoi ?
— Tes amis.
Lythra tourna la tête.
Nara, Elior et Vercin se trouvaient quelques mètres plus loin.
Ou plutôt...
Nara et Vercin se trouvaient quelques mètres plus loin.
Elior, lui, était assis sur une rambarde malgré le vide impressionnant qui s'étendait derrière.
— Descends immédiatement.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas tomber.
— J'ai un excellent sens de l'équilibre.
— Tu as glissé hier.
— C'était stratégique.
— Tu es tombé dans un buisson.
— Une retraite stratégique.
Vercin ne leva même pas les yeux du livre qu'il tenait entre les mains.
— Tu as pleuré.
— C'est faux.
— Tu as demandé de l'aide.
— Nuance.
Nara aperçut alors Lythra et Maëna.
Son visage s'éclaira aussitôt.
— Vous avez survécu.
— À peine, répondit Maëna.
— Alors ?
— Je pense que le professeur me déteste déjà.
— Le premier jour ?
— Je suis très efficace.
Cette fois, même Vercin leva les yeux de son livre.
— Impressionnant.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
Le groupe se mit finalement en marche.
Le flot des étudiants les emporta naturellement vers une autre aile de l'académie. Des escaliers traversaient les galeries suspendues. Plusieurs passerelles reliaient les bâtiments les uns aux autres. À chaque intersection apparaissaient de nouveaux groupes d'élèves discutant avec animation.
Lythra marchait au milieu d'eux.
Et pour la première fois depuis son arrivée, elle ne ressentait plus ce besoin constant de surveiller chacun de ses gestes.
Elle écoutait simplement.
— Quel est le prochain cours ? demanda Elior.
Nara consulta rapidement son emploi du temps.
— Voyance et croyances.
— Ça sonne inquiétant.
— Pourquoi ?
— Parce que les gens qui parlent de l'avenir sont rarement rassurants.
— Tu as peur des prophéties ?
— Je préfère les problèmes qui ne sont pas encore annoncés officiellement.
Maëna approuva immédiatement.
— C'est raisonnable.
— Merci.
— Pour une fois.
— J'accepte ce compliment.
Vercin referma finalement son livre.
— Ce cours n'est pas vraiment consacré aux prophéties.
— Tu sais déjà ce qu'on va étudier ?
— Mon cousin l'a suivi l'année dernière.
— Et ?
— Beaucoup de mythes.
De religions.
De croyances populaires.
D'anciennes traditions.
— Ça a l'air intéressant.
— Toi, tu trouves les livres intéressants.
— Ils le sont.
— Voilà mon argument.
Ils tournèrent au bout d'une galerie.
Le vent s'engouffra aussitôt entre les arches ouvertes.
Sous eux, plusieurs dizaines de mètres plus bas, les jardins suspendus s'étendaient jusqu'aux limites du complexe. Des étudiants circulaient dans toutes les directions. Certains professeurs traversaient les allées d'un pas rapide. D'autres discutaient à l'ombre des arbres.
Puis la conversation dériva naturellement vers les croyances régionales.
— Dans mon village, expliqua Elior, on disait qu'il ne fallait jamais siffler après le coucher du soleil.
— Pourquoi ?
— Parce que ça attirait les esprits.
— Et tu y croyais ?
— Quand j'avais six ans.
— Et maintenant ?
— Maintenant je sais que les esprits ne s'intéressent pas à moi.
— Ils ont bon goût.
— Merci Vercin.
Nara secoua la tête.
— Chez nous, c'était les miroirs.
— Les miroirs ?
— Ma grand-mère refusait qu'on en laisse un face à une porte pendant la nuit.
— Pourquoi ?
— Aucune idée.
— Ça ressemble à une règle inventée par quelqu'un qui détestait les miroirs.
Maëna éclata de rire.
— Ou les portes.
— Ou les deux.
Le groupe continua d'avancer.
À plusieurs reprises, quelqu'un ralentissait pour attendre les autres.
Parfois Elior s'arrêtait au milieu d'une phrase pour observer quelque chose.
Parfois Maëna perdait le fil de la conversation.
Parfois Nara soupirait devant leurs idioties.
Et sans même s'en rendre compte, Lythra se retrouva à marcher exactement à leur rythme.
Comme si elle faisait partie du groupe depuis plus longtemps qu'une simple journée.
Ils atteignirent finalement une nouvelle galerie.
Plus ancienne.
Plus calme.
Les murs étaient couverts de fresques représentant des constellations, des créatures mythologiques et des symboles qu'elle ne connaissait pas.
Au bout du couloir se trouvait une grande porte de bois sombre.
Beaucoup plus décorée que celle du cours précédent.
Des motifs argentés couraient sur toute sa surface.
Des lunes.
Des étoiles.
Des yeux.
Des spirales.
Au-dessus de l'encadrement, une plaque indiquait simplement :
VOYANCE ET CROYANCES
Autour d'eux, plusieurs étudiants attendaient déjà.
Contrairement au cours précédent, l'ambiance semblait différente.
Plus curieuse.
Plus animée.
Des groupes débattaient déjà de légendes locales.
D'autres parlaient de prophéties célèbres.
Plusieurs élèves comparaient les croyances de leurs régions respectives.
Lythra leva les yeux vers l'inscription.
Puis vers ses compagnons.
Puis vers la porte encore fermée.
Une étrange excitation commençait à remplacer peu à peu la peur.
Et lorsque la poignée commença finalement à tourner de l'autre côté du battant...
elle se surprit à avoir hâte de découvrir ce qui les attendait derrière.
La porte s'ouvrit dans un léger grincement.
Et immédiatement, Lythra ralentit.
Cette salle ne ressemblait absolument pas à l'amphithéâtre qu'ils venaient de quitter.
Pendant quelques secondes, plusieurs étudiants restèrent même immobiles dans l'encadrement de la porte.
Simplement pour regarder.
Les murs étaient recouverts d'un violet profond qui tirait presque vers le noir dans certains recoins de la pièce. D'immenses spirales sombres avaient été peintes directement dans la pierre et semblaient s'enrouler sur elles-mêmes jusqu'au plafond, donnant parfois l'impression qu'elles continuaient à tourner lorsqu'on les observait trop longtemps.
Entre ces motifs, d'anciennes fresques représentaient des scènes étranges.
Des prêtres portant des masques de bois.
Des groupes réunis autour de feux gigantesques.
Des femmes observant les étoiles depuis des falaises.
Des silhouettes agenouillées devant des créatures dont les formes semblaient avoir été effacées par le temps.
Au-dessus des rangées de tables, plusieurs branches véritables avaient été suspendues à l'aide de fils presque invisibles.
Certaines étaient couvertes de feuilles argentées.
D'autres portaient encore des fleurs séchées.
Le vent entrant par les hautes fenêtres les faisait lentement osciller.
Comme si une petite forêt flottait au-dessus des étudiants.
— Oh.
Maëna s'était arrêtée à côté d'elle.
— Là par contre...
— Quoi ?
— Là je valide.
Lythra leva un sourcil.
— Tu valides une salle de cours ?
— Évidemment.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on dirait l'antre d'une sorcière.
— Je crois que ce n'est pas censé être un compliment.
— Ça en est un.
Nara venait déjà de choisir une rangée.
Elior observait les peintures murales avec une fascination évidente.
— Vous avez vu celui-là ?
Il désignait une fresque représentant un homme assis devant six cubes de pierre.
— On dirait qu'il est en train de perdre une partie contre des cailloux.
— C'est probablement un ancien voyant, répondit Vercin.
— Ou alors les cailloux gagnent.
— Tu simplifies énormément les choses.
— Je rends l'histoire plus intéressante.
Lythra continua d'observer les murs.
Plus elle regardait les fresques, plus elle remarquait de détails.
Des symboles cachés.
Des constellations.
Des yeux dissimulés dans certains motifs.
Des silhouettes à moitié effacées.
Même les tables étaient différentes.
Au lieu du bois clair utilisé dans l'autre amphithéâtre, elles semblaient avoir été fabriquées dans un bois presque noir dont les nervures formaient naturellement des spirales semblables à celles des murs.
Une odeur étrange flottait également dans la pièce.
Pas désagréable.
Un mélange de vieux papier.
De résine.
Et de plantes séchées.
Comme dans certaines bibliothèques anciennes.
Puis le professeur entra.
Et contrairement à Maître Orénis, il ne donna pas immédiatement l'impression d'être un homme de science.
Il avançait tranquillement.
Comme quelqu'un habitué à raconter des histoires devant un feu.
Sa veste sombre portait plusieurs broderies représentant des étoiles et des phases lunaires.
Une bague d'argent brillait à sa main droite.
Et lorsqu'il atteignit l'estrade centrale, il prit plusieurs secondes pour observer la salle.
Les étudiants.
Les nouveaux visages.
Les conversations qui mouraient peu à peu.
Puis il sourit légèrement.
— J'imagine que certains d'entre vous pensent déjà que ce sera leur cours préféré.
Quelques rires s'élevèrent.
— Et que d'autres craignent de devoir écouter parler de prophéties pendant plusieurs mois.
Cette fois, plusieurs mains se levèrent.
Même Maëna.
Le professeur éclata doucement de rire.
— Au moins l'honnêteté est présente.
Il fit apparaître plusieurs lettres lumineuses derrière lui.
Pas brusquement.
Les mots semblaient naître lentement dans l'air.
Comme tracés par une plume invisible.
VOYANCE ET CROYANCES
— Ce cours ne consiste pas à apprendre à prédire l'avenir.
Un soupir de soulagement traversa une partie de la salle.
— Enfin... pas uniquement.
Cette précision provoqua plusieurs regards inquiets.
— Durant ce semestre, nous allons étudier les croyances qui ont façonné le monde. Les religions. Les cultes. Les traditions familiales. Les rituels de passage. Les cérémonies funéraires. Les légendes. Les prophéties. Les objets divinatoires. Et surtout... les raisons pour lesquelles les peuples ont ressenti le besoin de créer ces choses.
Une fresque s'anima derrière lui.
Les étudiants tournèrent immédiatement la tête.
Les personnages peints sur le mur commencèrent à bouger lentement.
Les prêtres avancèrent.
Les flammes dansèrent.
Les étoiles brillèrent.
Un murmure traversa la salle.
Même Maëna semblait captivée.
— Nous parlerons de traditions encore pratiquées aujourd'hui. Mais également de croyances disparues depuis des siècles. Certaines ont été oubliées. D'autres ont simplement changé de forme. Et quelques-unes... sont peut-être beaucoup plus anciennes que nous l'imaginons.
Puis apparurent les cubes.
Six blocs de pierre flottant lentement au-dessus de l'estrade.
Leurs faces étaient couvertes de symboles mouvants.
Ils tournaient sur eux-mêmes.
Comme s'ils étaient vivants.
— Les cubes prophétiques.
Cette fois, toute la salle regardait.
— Des objets magiques parmi les plus difficiles à maîtriser. Certains voyants passent des décennies à tenter de les comprendre. D'autres abandonnent avant même d'obtenir leur première vision.
Une élève leva la main.
— Pourquoi ?
Le professeur sourit.
— Parce que les cubes n'obéissent pas. Ils montrent ce qu'ils veulent. Quand ils veulent. À qui ils veulent. Parfois une vision du futur. Parfois du passé. Parfois quelque chose que personne ne comprend avant plusieurs années.
Puis finalement...
les cubes disparurent.
Et une immense silhouette apparut derrière lui.
À peine visible.
Immense.
Floue.
Comme cachée derrière plusieurs couches de brouillard.
Le cœur de Lythra se serra immédiatement.
— Enfin... nous étudierons certaines figures présentes dans les croyances du monde entier. Et parmi elles... le Dormeur.
Autour d'elle, plusieurs élèves paraissaient simplement intrigués.
Pour eux, ce n'était qu'un mythe.
Une histoire parmi d'autres.
Mais Lythra sentit sa plume s'immobiliser.
Complètement.
— Son nom apparaît dans des textes provenant de presque toutes les périodes historiques connues. Dans des religions. Dans des légendes. Dans des prophéties. Dans des récits séparés par des milliers de kilomètres.
Il fit une pause.
La silhouette continuait de flotter derrière lui.
— Certains pensent qu'il s'agit simplement d'une idée qui a voyagé d'un peuple à l'autre. D'autres estiment qu'un événement réel se cache derrière cette légende.
Puis il leva les yeux vers l'image.
— Et quelques chercheurs avancent une théorie beaucoup plus troublante.
Le silence était devenu total.
— Que le Dormeur pourrait exister depuis les origines mêmes du monde.
Lythra sentit un frisson glisser le long de son dos.
Et soudain...
les battements entendus dans les seuils lui revinrent en mémoire.
Comme s'ils résonnaient encore quelque part derrière ces murs violets.

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