La Saint-Hippolyte - 3

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C’était juste. Il n’y avait pas d’autre mot. Jehanne était à sa juste place lorsqu’elle était étendue aux côtés de Solange, sa main dans la sienne ou posée sur une partie de son corps, toutes deux nues comme au temps d’Eden et égales aux yeux de Dieu, abattues par la même fatigue amoureuse. Tous ces mois à voyager, à combattre, à commander, à déjouer ses ennemis, à imposer sa place et à récupérer son dû. Pour finalement ne trouver vraiment la paix de l’âme que là où elle était partie. Et si elle n’en repartait plus ? Avait-on vraiment besoin d’elle dorénavant ? Elle pensa à sa fille, qui n’avait fait que réclamer Daniel. Elle pensa à Daniel, désormais libre et sauf. Elle revit le regard qu’il avait posé sur elle à plusieurs reprises depuis sa libération, comme s’il voyait un miracle qui lui faisait mal. Un pincement d’orgueil, de joie et de regret lui fit tressaillir le cœur. La sensation de confort s’envola. Elle chercha à la retrouver dans la vision de Solange, de sa chevelure répandue partout autour de son visage adorable et sur le haut de son corps, ce corps abandonné dans la somnolence. Mais ce ne fit qu’accroître sa culpabilité. Elle se sentait malhonnête et cela devait changer.

– Solange…

L’interpellée ouvrit les yeux – comment était-il possible qu’elle en devienne encore plus splendide – et sourit. Un rien d’inquiétude froissa son front en déchiffrant l’expression de Jehanne.

– Il faut que je te dise…

– Attends, coupa Solange en posant un doigt sur ses lèvres.

Son regard s’était fait un peu suppliant à présent.

– Ne me dis pas encore. Cela peut attendre. Tu ne dois pas déjà partir, n’est-ce pas ?

– Non !

– Alors dis-moi plus tard. Pour l’instant, je ne veux penser qu’à nous.

Elle se pencha sur Jehanne jusqu’à l’écraser un peu de son poids. Ses cheveux formèrent comme un rideau autour de leurs deux faces quand elle l’embrassa. Elles s’aimèrent encore une fois, longuement, jusqu’à l’étourdissement ; la nuit était trop douce pour les arrêter. C’était ce que Jehanne trouvait d’extraordinaire à aimer une femme : la jouissance ne les arrêtait pas, les échauffaient au contraire ; il semblait que l’amour pouvait durer des jours.

Mais Jehanne ne pouvait pas se taire toujours. Vint un moment où les mots prirent le dessus sur les caresses. Elles se racontèrent tout : l’année qui les séparait de leur dernière rencontre semblait remplie du contenu d’une vie entière pour elles deux. Pendant que Jehanne reconquérait son pouvoir et cherchait sa fille, Solange avait parcouru le royaume de France et une partie de l’Europe, suivant souvent les chemins pèlerins, mêlant son pas et son chant aux pénitents. Elle avait récolté bien des histoires, bien des chansons. Bien des cœurs brisés s’étaient épanché auprès du sien. Elle raconta l’histoire de cette petite fille ayant grandi comme un garçon, qui après avoir perdu ses deux parents en pèlerinage garda son identité masculine jusqu’à s’établir comme commerçant. Elle raconta celle de cet écuyer amoureux d’une reine, qui défiait quiconque d’être plus malheureux que lui. Puis celle de ce doux damoiseau qui avait voulu la marier et l’emmener en la lointaine Irlande ; qui au lieu de s’offusquer de son refus lui avait offert une lyre en gage de souvenir. Elle raconta la Voie Lactée au-dessus de ses nuits, la moiteur des hospices, le tumulte des chantiers d’église dans les villes grandissantes, la splendeur des reliquaires et la ferveur de leurs adorateurs ; la musique des langues et des dialectes qu’elle s’était exercé à reproduire et à porter d’un chemin à l’autre. Son récit était mi-parlé, mi-chanté, comme celui de la trouvère qu’elle était. Jehanne s’était laissé porter par ce doux flux et était tombée dans une sorte de rêve. Elle s’imaginait vivre tout cela aux côtés de Solange : les images et les sensations étaient vivaces comme de vrais souvenirs.

Quand elles se furent rassasiées de leurs aventures et de leurs confidences, Jehanne dit finalement :

– Ainsi, Solange… tu ne me détestes pas, même à présent ?

Sa compagne eut un petit rire sans joie.

– Te détester, ma douce amie ? Tu es extraordinaire. C’est toi qui aurais toutes les raisons de me détester. Je t’ai bien mal aimée.

– Tu n’as pas…

Solange leva une main pour la faire taire.

– Autrefois, tu m’aimais de façon si absolue… comme s’il n’y avait que moi qui comptais sur terre. J’en avais conçu tant d’orgueil. Je ne pensais pas pouvoir accepter moins. J’ai été bien folle de penser que cela pouvait durer, ou même que c’était souhaitable. J’en arrivais à espérer que tu ne retrouves jamais la mémoire, et quand cela s’est produit, j’en ai conçu du chagrin, même de la colère. Tu vois, Blanche, je t’ai bien mal aimée ; je suis plus mauvaise que tu le crois. Mais cette année loin de toi m’a fait mûrir. J’ai tremblé de ne jamais te revoir, que tu réalises en retrouvant ta vie d’avant à quel point je suis peu de choses, que tu chasses avec horreur mon souvenir et que tu ne viennes jamais à notre rendez-vous. Mais tu es venue ! Et tu daignes m’aimer encore : c’est plus que je n’en espérais et j’en suis si reconnaissante.

Elle lui prit les mains et les embrassa. Jehanne ressentit un regain de tendresse. Elle qui avait tant craint que Solange la regarde comme un monstre ! Elle était si loin de s’imaginer que son ange pouvait avoir de telles pensées.

– Je te veux heureuse, reprit Solange avec que sa compagne ait pu répondre. Si je te sais heureuse, alors la tristesse de vivre loin de toi sera plus supportable. J’en ferai des chansons qui toucheront les cœurs, comme je l’ai fait cette année.

– Mais pourquoi vivre loin de moi ? s’écria Jehanne, saisissant un instant de silence dans le discours de son aimée. Viens avec moi avec Beljour. Je te protégerai et tu pourras exercer ton art. Tu ne manqueras de rien et nous ne serons plus séparées.

Elle appuya ses propos en affermissant sa prise sur les mains de Solange, comme pour illustrer le pouvoir qui était sien. Solange eut l’air désolée.

– Oh, Blanche… je suis meilleure, mais je ne suis pas encore si bonne. Pardonne-moi : c’est Blanche que j’aime, pas la comtesse Jehanne.

– Je suis Blanche. Jehanne n’est que le nom d’un masque. Un rôle que je dois jouer.

– Justement, mon aimée. Il est si facile d’oublier quand nous sommes ainsi – elle désigna leurs corps nus, leurs cheveux entremêlés – que nous sommes si éloignées de caste. A Beljour, tu es la comtesse, tu es la maîtresse ; tu es tellement au-dessus de moi. Et tu devras te remarier, n’est-ce pas vrai ? Je l’ai imaginé bien des fois. Penses-tu que je pourrai supporter de te voir appartenir à un homme, de songer qu’il pourra aller dans ta couche comme il le veut, tandis que j’y serai clandestine ?

– Plus aucun homme n’ira dans ma couche sans que je le veuille, rétorqua Jehanne avec force.

– Mais tu le voudras parfois, sourit Solange. Tu aimes les hommes aussi, et c’est une chance, car tes amours avec eux sont licites. Tu peux aimer sans te cacher, construire ton avenir avec l’un d’eux. Ce Daniel pour lequel tu as tant fait, par exemple. Dis-moi que tu n’y as pas songé ? Je peux accepter savoir que tu aimes un homme tant que ce n’est pas sous mes yeux. Ne m’en demande pas trop.

– Mais nous, Solange, quel avenir y a-t-il pour nous ?

Solange la regarda avec une surprise mêlée de tendresse.

– Ma douce, il n’y a jamais eu aucun avenir pour nous.

Les larmes montèrent aux yeux de Jehanne.

– Je refuse de le croire.

– Le monde ne le permet pas.

– Alors, le monde doit changer.

– Oh, ma Blanche, que j’aime ton feu. Si quelqu’un devait être capable de changer le monde, ce serait toi…Les marais de Mourjevoic étaient enveloppés de brume. Daniel les avait toujours connus ainsi en cette saison. C’était une contrée humide, en apparence moins hospitalière que le reste du duché. Il n’était habité que de paysans et menus artisans. Du temps où il en était seigneur, Daniel avait espéré le faire prospérer ; mais il avait dû se préoccuper avant tout des Loups, puis des chevauchées meurtrières de Victor. Une brève période de répit s’en était suivi, trop brève pour qu’il pût faire beaucoup.

Le moulin sur la Sourde était l’un des rares ouvrages qu’il avait pu mener à bien. Il en avait alors conçu une fierté disproportionnée. Ce moulin, comme son orgueil, avait été réduit en cendres et ses débris s’étalaient sous ses yeux. Le bâtiment avait pourtant été construit de solides pierres amenées à grands frais, mais les mieux conservées avaient dû être pillées pour alimenter les constructions du bourg tout proche. Il n’en restait qu’un bout de mur éventré qui répandait ses mauvais moellons sur le sol, déjà gagnés par la mousse et quelques poutres noircies qui s’enfonçaient dans le sol et se confondaient avec la végétation. On aurait pu passer à cet endroit sans s’apercevoir qu’un bâtiment y avait autrefois été érigé.

– Victor a fait de même avec mon village.

La voix de Faustine tira Daniel de sa douloureuse contemplation. Elle éveilla aussi le pigeon dans la petite cage fixée sur le flanc de son cheval, qui gonfla ses plumes comme pour s’ébrouer. Ils n’avaient que peu parlé jusqu’à présent. Amelina, à califourchon devant Daniel sur sa monture, suivit le regard de son oncle, qui répondit :

– Je suis navré de l’apprendre, Faustine.

– Ce chien aime la destruction, enchérit la garde. Il croit que ça fait de lui quelqu’un de fort. Il n’a pas pu prendre Beljour, alors il a chevauché sur Outrefime et d’autres villages mal protégés.

Le ton de Faustine était calme, factuel. Mais ses yeux brillaient anormalement et ses narines frémissaient. Daniel se sentait plein de sympathie pour son malheur : elle avait tout perdu, mais au moins n’y était-elle pour rien.

– C’est à cause de moi si Victor a chevauché sur Mourjevoic. J’étais censé protéger cette terre. Mais je l’ai abandonnée sitôt que j’ai appris la capture de Vivian. Je savais que Victor se vengerait, mais je n’ai pensé qu’à mon frère.

La honte lui serrait la gorge.

– Les habitants d’ici doivent me maudire. Je ne suis pas digne d’être un seigneur.

– Ce n’est pas vous qui avez ravagé leur vie, sire Daniel, ne l’oubliez pas. Ne détournez pas votre colère de celui qui la mérite.

– A quoi peut être encore bonne ma colère ? Victor ne peut plus nuire à présent.

– Est-ce assez pour venger nos morts ?

Daniel regarda Faustine non sans surprise.

– Vous avez assisté ma dame Jehanne dans sa lutte contre Victor. Elle a largement triomphé et vous avez participé à cette victoire. N’êtes-vous pas satisfaite ?

– Je suis heureuse d’avoir assisté à sa chute. Mais je ne serai vraiment en paix que lorsqu’il aura cessé de respirer. Il n’est pas juste qu’il vive encore alors que tant de mes anciens compagnons, qui le valaient cent fois, pourrissent sous la terre.

Daniel hocha la tête, plus par compréhension que par assentiment. Il haïssait Victor bien autant qu’elle, autant qu’il avait autrefois haï dame Isabeau. La mort de son ancienne persécutrice ne lui avait pourtant apporté aucune satisfaction. Rien ne consolait réellement d’une perte. Il doutait que la mort de Victor adoucît en rien le feu qui brûlait Faustine.

– Pourquoi ma mère ne l’a pas t… tué ?

L’intervention d’Amelina surprit les deux adultes. On oubliait trop facilement l’attention qu’elle portait aux conversations échangées par-dessus sa tête. La petite précisa sa pensée :

– C’est un méchant. Il t’a fait du… du mal à toi aussi.

Daniel réfléchit un instant à sa réponse. Il était difficile de lui expliquer toutes les intrications politiques autour de la prise d’Autremont, mais il ne fallait pas sous-estimer l’intelligence de l’enfant, qui de surcroît percevait très bien quand on la croyait stupide.

– La mort de Victor aurait mis en danger le pouvoir de ta mère. Elle a détruit tout ce qui faisait de lui un être nuisible. Il n’est pas mort, mais il est prisonnier et très malade : crois-moi, c’est déjà un grand châtiment.

De la sorte il répondait aussi à Faustine. Mais la petite n’était pas convaincue, peut-être pas plus que la grande. Entre ses dents, elle marmonna :

– Quand je serai grande, moi, je le tuerai.

***

C’était juste. Il n’y avait pas d’autre mot. Jehanne était à sa juste place lorsqu’elle était étendue aux côtés de Solange, sa main dans la sienne ou posée sur une partie de son corps, toutes deux nues comme au temps d’Eden et égales aux yeux de Dieu, abattues par la même fatigue amoureuse. Tous ces mois à voyager, à combattre, à commander, à déjouer ses ennemis, à imposer sa place et à récupérer son dû. Pour finalement ne trouver vraiment la paix de l’âme que là où elle était partie. Et si elle n’en repartait plus ? Avait-on vraiment besoin d’elle dorénavant ? Elle pensa à sa fille, qui n’avait fait que réclamer Daniel. Elle pensa à Daniel, désormais libre et sauf. Elle revit le regard qu’il avait posé sur elle à plusieurs reprises depuis sa libération, comme s’il voyait un miracle qui lui faisait mal. Un pincement d’orgueil, de joie et de regret lui fit tressaillir le cœur. La sensation de confort s’envola. Elle chercha à la retrouver dans la vision de Solange, de sa chevelure répandue partout autour de son visage adorable et sur le haut de son corps, ce corps abandonné dans la somnolence. Mais ce ne fit qu’accroître sa culpabilité. Elle se sentait malhonnête et cela devait changer.

– Solange…

L’interpellée ouvrit les yeux – comment était-il possible qu’elle en devienne encore plus splendide – et sourit. Un rien d’inquiétude froissa son front en déchiffrant l’expression de Jehanne.

– Il faut que je te dise…

– Attends, coupa Solange en posant un doigt sur ses lèvres.

Son regard s’était fait un peu suppliant à présent.

– Ne me dis pas encore. Cela peut attendre. Tu ne dois pas déjà partir, n’est-ce pas ?

– Non !

– Alors dis-moi plus tard. Pour l’instant, je ne veux penser qu’à nous.

Elle se pencha sur Jehanne jusqu’à l’écraser un peu de son poids. Ses cheveux formèrent comme un rideau autour de leurs deux faces quand elle l’embrassa. Elles s’aimèrent encore une fois, longuement, jusqu’à l’étourdissement ; la nuit était trop douce pour les arrêter. C’était ce que Jehanne trouvait d’extraordinaire à aimer une femme : la jouissance ne les arrêtait pas, les échauffaient au contraire ; il semblait que l’amour pouvait durer des jours.


Mais Jehanne ne pouvait pas se taire toujours. Vint un moment où les mots prirent le dessus sur les caresses. Elles se racontèrent tout : l’année qui les séparait de leur dernière rencontre semblait remplie du contenu d’une vie entière pour elles deux. Pendant que Jehanne reconquérait son pouvoir et cherchait sa fille, Solange avait parcouru le royaume de France et une partie de l’Europe, suivant souvent les chemins pèlerins, mêlant son pas et son chant aux pénitents. Elle avait récolté bien des histoires, bien des chansons. Bien des cœurs brisés s’étaient épanché auprès du sien. Elle raconta l’histoire de cette petite fille ayant grandi comme un garçon, qui après avoir perdu ses deux parents en pèlerinage garda son identité masculine jusqu’à s’établir comme commerçant. Elle raconta celle de cet écuyer amoureux d’une reine, qui défiait quiconque d’être plus malheureux que lui. Puis celle de ce doux damoiseau qui avait voulu la marier et l’emmener en la lointaine Irlande ; qui au lieu de s’offusquer de son refus lui avait offert une lyre en gage de souvenir. Elle raconta la Voie Lactée au-dessus de ses nuits, la moiteur des hospices, le tumulte des chantiers d’église dans les villes grandissantes, la splendeur des reliquaires et la ferveur de leurs adorateurs ; la musique des langues et des dialectes qu’elle s’était exercé à reproduire et à porter d’un chemin à l’autre. Son récit était mi-parlé, mi-chanté, comme celui de la trouvère qu’elle était. Jehanne s’était laissé porter par ce doux flux et était tombée dans une sorte de rêve. Elle s’imaginait vivre tout cela aux côtés de Solange : les images et les sensations étaient vivaces comme de vrais souvenirs.

Quand elles se furent rassasiées de leurs aventures et de leurs confidences, Jehanne dit finalement :

– Ainsi, Solange… tu ne me détestes pas, même à présent ?

Sa compagne eut un petit rire sans joie.

– Te détester, ma douce amie ? Tu es extraordinaire. C’est toi qui aurais toutes les raisons de me détester. Je t’ai bien mal aimée.

– Tu n’as pas…

Solange leva une main pour la faire taire.

– Autrefois, tu m’aimais de façon si absolue… comme s’il n’y avait que moi qui comptais sur terre. J’en avais conçu tant d’orgueil. Je ne pensais pas pouvoir accepter moins. J’ai été bien folle de penser que cela pouvait durer, ou même que c’était souhaitable. J’en arrivais à espérer que tu ne retrouves jamais la mémoire, et quand cela s’est produit, j’en ai conçu du chagrin, même de la colère. Tu vois, Blanche, je t’ai bien mal aimée ; je suis plus mauvaise que tu le crois. Mais cette année loin de toi m’a fait mûrir. J’ai tremblé de ne jamais te revoir, que tu réalises en retrouvant ta vie d’avant à quel point je suis peu de choses, que tu chasses avec horreur mon souvenir et que tu ne viennes jamais à notre rendez-vous. Mais tu es venue ! Et tu daignes m’aimer encore : c’est plus que je n’en espérais et j’en suis si reconnaissante.

Elle lui prit les mains et les embrassa. Jehanne ressentit un regain de tendresse. Elle qui avait tant craint que Solange la regarde comme un monstre ! Elle était si loin de s’imaginer que son ange pouvait avoir de telles pensées.

– Je te veux heureuse, reprit Solange avec que sa compagne ait pu répondre. Si je te sais heureuse, alors la tristesse de vivre loin de toi sera plus supportable. J’en ferai des chansons qui toucheront les cœurs, comme je l’ai fait cette année.

– Mais pourquoi vivre loin de moi ? s’écria Jehanne, saisissant un instant de silence dans le discours de son aimée. Viens avec moi avec Beljour. Je te protégerai et tu pourras exercer ton art. Tu ne manqueras de rien et nous ne serons plus séparées.

Elle appuya ses propos en affermissant sa prise sur les mains de Solange, comme pour illustrer le pouvoir qui était sien. Solange eut l’air désolée.

– Oh, Blanche… je suis meilleure, mais je ne suis pas encore si bonne. Pardonne-moi : c’est Blanche que j’aime, pas la comtesse Jehanne.

– Je suis Blanche. Jehanne n’est que le nom d’un masque. Un rôle que je dois jouer.

– Justement, mon aimée. Il est si facile d’oublier quand nous sommes ainsi – elle désigna leurs corps nus, leurs cheveux entremêlés – que nous sommes si éloignées de caste. A Beljour, tu es la comtesse, tu es la maîtresse ; tu es tellement au-dessus de moi. Et tu devras te remarier, n’est-ce pas vrai ? Je l’ai imaginé bien des fois. Penses-tu que je pourrai supporter de te voir appartenir à un homme, de songer qu’il pourra aller dans ta couche comme il le veut, tandis que j’y serai clandestine ?

– Plus aucun homme n’ira dans ma couche sans que je le veuille, rétorqua Jehanne avec force.

– Mais tu le voudras parfois, sourit Solange. Tu aimes les hommes aussi, et c’est une chance, car tes amours avec eux sont licites. Tu peux aimer sans te cacher, construire ton avenir avec l’un d’eux. Ce Daniel pour lequel tu as tant fait, par exemple. Dis-moi que tu n’y as pas songé ? Je peux accepter savoir que tu aimes un homme tant que ce n’est pas sous mes yeux. Ne m’en demande pas trop.

– Mais nous, Solange, quel avenir y a-t-il pour nous ?

Solange la regarda avec une surprise mêlée de tendresse.

– Ma douce, il n’y a jamais eu aucun avenir pour nous.

Les larmes montèrent aux yeux de Jehanne.

– Je refuse de le croire.

– Le monde ne le permet pas.

– Alors, le monde doit changer.

– Oh, ma Blanche, que j’aime ton feu. Si quelqu’un devait être capable de changer le monde, ce serait toi…

C’était juste. Il n’y avait pas d’autre mot. Jehanne était à sa juste place lorsqu’elle était étendue aux côtés de Solange, sa main dans la sienne ou posée sur une partie de son corps, toutes deux nues comme au temps d’Eden et égales aux yeux de Dieu, abattues par la même fatigue amoureuse. Tous ces mois à voyager, à combattre, à commander, à déjouer ses ennemis, à imposer sa place et à récupérer son dû. Pour finalement ne trouver vraiment la paix de l’âme que là où elle était partie. Et si elle n’en repartait plus ? Avait-on vraiment besoin d’elle dorénavant ? Elle pensa à sa fille, qui n’avait fait que réclamer Daniel. Elle pensa à Daniel, désormais libre et sauf. Elle revit le regard qu’il avait posé sur elle à plusieurs reprises depuis sa libération, comme s’il voyait un miracle qui lui faisait mal. Un pincement d’orgueil, de joie et de regret lui fit tressaillir le cœur. La sensation de confort s’envola. Elle chercha à la retrouver dans la vision de Solange, de sa chevelure répandue partout autour de son visage adorable et sur le haut de son corps, ce corps abandonné dans la somnolence. Mais ce ne fit qu’accroître sa culpabilité. Elle se sentait malhonnête et cela devait changer.

– Solange…

L’interpellée ouvrit les yeux – comment était-il possible qu’elle en devienne encore plus splendide – et sourit. Un rien d’inquiétude froissa son front en déchiffrant l’expression de Jehanne.

– Il faut que je te dise…

– Attends, coupa Solange en posant un doigt sur ses lèvres.

Son regard s’était fait un peu suppliant à présent.

– Ne me dis pas encore. Cela peut attendre. Tu ne dois pas déjà partir, n’est-ce pas ?

– Non !

– Alors dis-moi plus tard. Pour l’instant, je ne veux penser qu’à nous.

Elle se pencha sur Jehanne jusqu’à l’écraser un peu de son poids. Ses cheveux formèrent comme un rideau autour de leurs deux faces quand elle l’embrassa. Elles s’aimèrent encore une fois, longuement, jusqu’à l’étourdissement ; la nuit était trop douce pour les arrêter. C’était ce que Jehanne trouvait d’extraordinaire à aimer une femme : la jouissance ne les arrêtait pas, les échauffaient au contraire ; il semblait que l’amour pouvait durer des jours.

***

Mais Jehanne ne pouvait pas se taire toujours. Vint un moment où les mots prirent le dessus sur les caresses. Elles se racontèrent tout : l’année qui les séparait de leur dernière rencontre semblait remplie du contenu d’une vie entière pour elles deux. Pendant que Jehanne reconquérait son pouvoir et cherchait sa fille, Solange avait parcouru le royaume de France et une partie de l’Europe, suivant souvent les chemins pèlerins, mêlant son pas et son chant aux pénitents. Elle avait récolté bien des histoires, bien des chansons. Bien des cœurs brisés s’étaient épanché auprès du sien. Elle raconta l’histoire de cette petite fille ayant grandi comme un garçon, qui après avoir perdu ses deux parents en pèlerinage garda son identité masculine jusqu’à s’établir comme commerçant. Elle raconta celle de cet écuyer amoureux d’une reine, qui défiait quiconque d’être plus malheureux que lui. Puis celle de ce doux damoiseau qui avait voulu la marier et l’emmener en la lointaine Irlande ; qui au lieu de s’offusquer de son refus lui avait offert une lyre en gage de souvenir. Elle raconta la Voie Lactée au-dessus de ses nuits, la moiteur des hospices, le tumulte des chantiers d’église dans les villes grandissantes, la splendeur des reliquaires et la ferveur de leurs adorateurs ; la musique des langues et des dialectes qu’elle s’était exercé à reproduire et à porter d’un chemin à l’autre. Son récit était mi-parlé, mi-chanté, comme celui de la trouvère qu’elle était. Jehanne s’était laissé porter par ce doux flux et était tombée dans une sorte de rêve. Elle s’imaginait vivre tout cela aux côtés de Solange : les images et les sensations étaient vivaces comme de vrais souvenirs.

Quand elles se furent rassasiées de leurs aventures et de leurs confidences, Jehanne dit finalement :

– Ainsi, Solange… tu ne me détestes pas, même à présent ?

Sa compagne eut un petit rire sans joie.

– Te détester, ma douce amie ? Tu es extraordinaire. C’est toi qui aurais toutes les raisons de me détester. Je t’ai bien mal aimée.

– Tu n’as pas…

Solange leva une main pour la faire taire.

– Autrefois, tu m’aimais de façon si absolue… comme s’il n’y avait que moi qui comptais sur terre. J’en avais conçu tant d’orgueil. Je ne pensais pas pouvoir accepter moins. J’ai été bien folle de penser que cela pouvait durer, ou même que c’était souhaitable. J’en arrivais à espérer que tu ne retrouves jamais la mémoire, et quand cela s’est produit, j’en ai conçu du chagrin, même de la colère. Tu vois, Blanche, je t’ai bien mal aimée ; je suis plus mauvaise que tu le crois. Mais cette année loin de toi m’a fait mûrir. J’ai tremblé de ne jamais te revoir, que tu réalises en retrouvant ta vie d’avant à quel point je suis peu de choses, que tu chasses avec horreur mon souvenir et que tu ne viennes jamais à notre rendez-vous. Mais tu es venue ! Et tu daignes m’aimer encore : c’est plus que je n’en espérais et j’en suis si reconnaissante.

Elle lui prit les mains et les embrassa. Jehanne ressentit un regain de tendresse. Elle qui avait tant craint que Solange la regarde comme un monstre ! Elle était si loin de s’imaginer que son ange pouvait avoir de telles pensées.

– Je te veux heureuse, reprit Solange avec que sa compagne ait pu répondre. Si je te sais heureuse, alors la tristesse de vivre loin de toi sera plus supportable. J’en ferai des chansons qui toucheront les cœurs, comme je l’ai fait cette année.

– Mais pourquoi vivre loin de moi ? s’écria Jehanne, saisissant un instant de silence dans le discours de son aimée. Viens avec moi avec Beljour. Je te protégerai et tu pourras exercer ton art. Tu ne manqueras de rien et nous ne serons plus séparées.

Elle appuya ses propos en affermissant sa prise sur les mains de Solange, comme pour illustrer le pouvoir qui était sien. Solange eut l’air désolée.

– Oh, Blanche… je suis meilleure, mais je ne suis pas encore si bonne. Pardonne-moi : c’est Blanche que j’aime, pas la comtesse Jehanne.

– Je suis Blanche. Jehanne n’est que le nom d’un masque. Un rôle que je dois jouer.

– Justement, mon aimée. Il est si facile d’oublier quand nous sommes ainsi – elle désigna leurs corps nus, leurs cheveux entremêlés – que nous sommes si éloignées de caste. A Beljour, tu es la comtesse, tu es la maîtresse ; tu es tellement au-dessus de moi. Et tu devras te remarier, n’est-ce pas vrai ? Je l’ai imaginé bien des fois. Penses-tu que je pourrai supporter de te voir appartenir à un homme, de songer qu’il pourra aller dans ta couche comme il le veut, tandis que j’y serai clandestine ?

– Plus aucun homme n’ira dans ma couche sans que je le veuille, rétorqua Jehanne avec force.

– Mais tu le voudras parfois, sourit Solange. Tu aimes les hommes aussi, et c’est une chance, car tes amours avec eux sont licites. Tu peux aimer sans te cacher, construire ton avenir avec l’un d’eux. Ce Daniel pour lequel tu as tant fait, par exemple. Dis-moi que tu n’y as pas songé ? Je peux accepter savoir que tu aimes un homme tant que ce n’est pas sous mes yeux. Ne m’en demande pas trop.

– Mais nous, Solange, quel avenir y a-t-il pour nous ?

Solange la regarda avec une surprise mêlée de tendresse.

– Ma douce, il n’y a jamais eu aucun avenir pour nous.

Les larmes montèrent aux yeux de Jehanne.

– Je refuse de le croire.

– Le monde ne le permet pas.

– Alors, le monde doit changer.

– Oh, ma Blanche, que j’aime ton feu. Si quelqu’un devait être capable de changer le monde, ce serait toi…

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