Trois enfants
Trois enfants
1778.
Quand je suis entrée dans cette prison, j’ai compris que j’y avais toujours vécu. La lumière rasante était celle qui caressait les pierres du manoir le jour de ma naissance, les fenêtres qui permettaient aux surveillants de voir sans être vus étaient ces yeux posés sur moi qui attendaient que je devienne ce qu’ils avaient décidé, sans se soucier de ce que je voulais. J’ai laissé le bruit de mes pas envahir le silence, résonner dans le vaste hall, et me vider entièrement. J’ai cessé d’exister en avançant vers la cellule, j’ai détricoté ce qui m’avait créée, tout en sachant que je n’avais aucune autre existence sous la main pour m’assurer de ne pas disparaître.
J’ai disparu.
Je suis redevenue une moins-que-rien, j’ai eu à nouveau six ans.
1760.
La terre du chemin était boueuse, je courais derrière Pierre qui portait du bois. Moi, j'avais juste rassemblé des brindilles, ce n’était pas lourd mais je devais sans cesse veiller à ce qu’elles ne tombent pas en équilibrant dans mes bras le petit fagot instable que j’avais amassé. Pierre était déterminé à faire vite, à rejoindre le manoir avant que Vincent ne remarque son absence. Il l’avait entendu dire qu’il fallait quelques branches pour réaménager le parcours d’obstacle des chevaux, et il s’était glissé dehors sans rien dire. Il avait marché jusqu’à la forêt et avait cherché avec zèle les tronçons les plus solides et les plus harmonieux. C’était toujours ainsi qu’il faisait : il écoutait Vincent se plaindre, et saisissait au vol la première occasion venue de rendre service.
Quand nous arrivâmes devant le grand portail, Vincent nous attendait. Il regarda Pierre avec dureté et le gifla. Je lâchai mes brindilles.
— Où étais-tu passé, bon à rien ?
Pierre reniflait. Il me semblait si fort, un instant auparavant. J’aurais voulu m’enfuir comme une musaraigne, mais il y avait l’injustice. Ça bloque les jambes, l’injustice, et ça fait sortir la voix du fond du ventre.
— On était partis chercher du bois.
Vincent leva les yeux vers moi.
— Pour rendre service.
Pierre était écarlate. Il avait ravalé ses sanglots, et n’osait pas regarder Vincent. Ce n’était pas un mauvais homme, notre vieux cocher. Quand j’étais petite fille, je croyais que les hommes donnaient des gifles par amour ; aujourd’hui, je sais que Vincent frappait par désespoir, par détresse, parce qu’il n’était pas le père de ce petit garçon et qu’il ne pouvait s’empêcher de s’attacher à lui. Entre les deux, l’un qui se retenait de pleurer et l’autre qui se retenait de s’excuser, j’étais partie pour rester coincée un moment. Je décidai de coller une bise sur la joue de Pierre et de partir en courant. Je n’eus pas besoin de me retourner pour savoir que Vincent lui avait donné une bourrade amicale dès que j’avais eu le dos tourné, et que Pierre avait souri. Ça se passait toujours ainsi.
À la maison, m’attendait Élisabeth. La raison pour laquelle j’avais envie de me lever tous les matins, de saluer le soleil dès l’aurore et de croire en l’avenir. Devait-elle vraiment devenir ma maîtresse, dans quelques années ? Serait-elle comme la baronne, dure et sévère, toujours vêtue de noir ? Je riais quand j’y pensais. Les adultes racontaient vraiment n’importe quoi.
— Viens Suzanne, je veux te montrer quelque chose !
Si je n’avais pas le choix quand Élisabeth me demandait quelque chose, ce n’était pas parce qu’elle était ma maîtresse ; c’était parce que je l’aimais. Et grâce à elle, j’étais dispensée de la plupart de mes tâches quotidiennes : Madame la baronne avait jugé qu’il était bon pour elle d’avoir une distraction. La distraction, c’était moi. J’étais distrayante.
Pourtant, Élisabeth était déjà grande comparée à moi. Douze ans, c’était le bout du monde. Elle porterait bientôt des robes longues, et serait une demoiselle fine et élégante. Moi, je ne grandirais pas comme elle, je ne serais jamais une demoiselle, je cesserais juste d’être la fille d’une servante pour en devenir une à mon tour. Je n’aiderais plus les adultes en allant chercher du petit bois, je travaillerais pour gagner ma vie et mériter ma place dans le domaine. Élisabeth n’aurait jamais besoin de mériter quoi que ce soit. C’était un fait, cela ne me dérangeait pas réellement.
— Pierre n’est pas là ?
— Il est avec Vincent.
— Dommage.
Élisabeth oubliait systématiquement que Pierre avait du travail. Comment aurait-elle pu le concevoir, alors que sa propre vie n’était qu’une suite d’amusements ? Elle tira la manche de ma chemise, si fort qu’elle faillit la déchirer.
— Viens, je te dis, ils sont nés ce matin !
Elle m’entraîna derrière la maison, là où un petit chemin longeait la façade, protégé des regards par une haie soigneusement taillée par Louis, le jardinier. Normalement, il n’aimait pas que l’on s’y aventure, car nos pas pressés laissaient des brindilles écrasées un peu partout. Il protestait parfois, mais personne ne résistait à Élisabeth : il grondait en souriant, et il nous guidait ensuite vers un buisson couvert de framboises où nous faisions une récolte secrète.
Ce n’étaient pas des framboises, dans le creux du muret. C’était la petite chatte d’Élisabeth, qui s’était enfuie depuis quelques jours. Elle était entourée de minuscules mulots tout nus qui lui mangeaient le ventre. Élisabeth éclata de rire devant mon regard dégouté :
— Ce sont ses petits !
— Et ils vont rester comme ça ?
Ils n’étaient pas très jolis.
— Mais non, bécasse ! Les petits chats naissent tout nus et les yeux fermés, puis leurs poils poussent et leurs yeux s’ouvrent.
Je me demandai si moi aussi, à la naissance, j’avais été un mulot aveugle. Aujourd’hui, quand je repense à ce souvenir, je me dis que j’en étais encore un à six ans, quand je croyais qu’ Élisabeth était libre, que Pierre était heureux et que l’univers marchait droit.
Élisabeth riait comme pour briser les vitres. Rien ne lui faisait peur, ni les escapades clandestines, ni les clôtures, ni les petits dangers auxquels on peut s’exposer à la campagne, les coqs furieux qui m’effrayaient tant, les ronces et les crevasses.
Quand nous rentrâmes à la maison, elle m’adressa un salut qui riait encore et disparut vers l’étage. Avant de rejoindre ma mère aux cuisines, je tendis l’oreille et j’entendis les cris de madame, et les coups qui tombaient sur Élisabeth. Moi, je ne recevais pas de coups ; je n’étais pas une demoiselle.
Je regagnai la cuisine. Mariette préparait le repas, ma mère reprisait une chemise. Je repensai à l’arrivée de Pierre au manoir, deux ans auparavant. L’image était très confuse dans ma tête, je revoyais ce garçon timide que Vincent avait déposé comme un paquet dans la cour. Ma mère m’avait serrée contre elle et avait marmonné :
« Un va-nu-pieds… »
J’avais baissé la tête vers ses pieds.
« Avec des poux ! »
J’avais regardé ses cheveux. C’était vrai, tout était vrai, mais il n’y avait pas que cela. C’était aussi un enfant. Ma mère ne voulait pas l’admettre, mais elle s’en était aussi aperçue, parce que le soir, elle lui avait donné une double ration de soupe en lui disant doucement :
« C’est pour reprendre des forces. »
Vincent avait attendu anxieusement l’approbation de Monsieur pour recueillir officiellement le petit garçon. Le dernier palefrenier était parti quatre ans auparavant, et Vincent devait faire son travail en plus de celui de cocher pour lequel il était employé. Il avait utilisé cet argument pour garder Pierre auprès de lui. Jamais il n’avait admis qu’il éprouvait de la tendresse pour lui ; c’était pourtant évident, mais certaines évidences doivent se taire pour des hommes dignes et silencieux comme lui.
— Madame veut encore que je cuisine du poisson demain. À croire que Dieu l’aimera davantage si elle fait maigre chaque jour qu’Il fait, et si elle ne porte que des robes noires pour Lui faire oublier qu’elle est jolie !
Ma mère baissa la tête, son visage s’assombrit. Elle avait pour Madame une admiration dont je ne comprenais pas l’origine. Elle n’osait rien dire, mais je savais qu’elle en souffrait comme elle aurait souffert qu’on me critique. Ma mère était silence, comment lui faire démêler ses sentiments, ses pudeurs ? Les seuls échanges entre nous passaient par des effleurements timides, des regards.
À six ans, je ne savais rien.
Comment aurais-je pu savoir, si personne ne m’incitait à réfléchir, si le monde m’était présenté comme une évidence qu’on ne questionne jamais ?
Je ne savais rien, et j’étais heureuse.
Si l’on m’avait donné le choix, je n’aurais pas souhaité que les choses changent. Je savais que je n’étais pas libre, mais je n’éprouvais pas réellement un besoin de liberté. J’éprouvais le besoin de me ressourcer chaque jour au rire d’Élisabeth, de tenir le bras de Pierre quand, le soir, je sentais qu’il se retenait de pleurer, j’éprouvais le besoin d’aider ma mère à ne jamais penser aux secrets qu’elle ne pouvait pas me révéler. Je voulais rester à ma place parce que, malgré tout, j’y étais bien.
Et puis forcément, j'ai grandi. C’était inévitable. Mais je ne suis pas devenue exactement ce que je devais devenir. J’ai dévié, bifurqué.
Je n’écrirais pas ma vie si c’était celle d’une fille de servante qui devient elle-même une servante. L’histoire de cette fatalité silencieuse, je ne la raconterai pas, et je sais que peu de gens la racontent. Si j’ai les mots aujourd’hui pour écrire mon histoire, c’est justement parce que je me suis éloignée du chemin qui semblait tracé pour moi. Alors, je ferme les yeux, encore aujourd’hui, je les serre jusqu’à ne plus voir que du rouge qui vacille, et je pense à la petite moi de six ans. Les images sont vagues. J’ai envie de pleurer, de retourner dans ce corps d’enfant, et d’entendre à nouveau le rire d’Élisabeth.

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