Le cabinet de travail - 1

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La première fois que ma mère m’avait demandé de nettoyer le cabinet du maître, j’avais senti dans mes membres une agitation nouvelle : la porte toujours fermée allait s’ouvrir devant moi, celle derrière laquelle Monsieur passait ses journées, indifférent à l’agitation tout autour. Madame nous regardait toujours, elle était les mille yeux de la maison, et je n’osais m’asseoir pendant mes tâches ménagères de peur qu’elle ne soit là, postée dans un coin, à me regarder. Monsieur n’était jamais là, dans la cuisine ou dans les chambres : il était dans la bibliothèque. Il ne nous regardait jamais : il passait devant nous et ouvrait cette lourde porte derrière laquelle le silence régnait. Dans ce cabinet, nous n’osions jamais pénétrer, car à tout moment nous risquions de l’y trouver, tapi comme une bête nocturne dans une vieille souche d’arbre. Son valet de chambre Antoine nous décrivait ce lieu comme celui de tous les mystères, dans lequel le maître se livrait, selon lui, à des rituels obscurs. Lorsqu’il racontait, ses yeux étaient ronds et ses mains dessinaient des cercles devant lui qui brusquement s’approchaient de nous comme pour nous attraper. Pierre frémissait en l’entendant, Élisabeth riait nerveusement et moi je voyais bien la malice au coin de son œil, mais je tournais la tête à chaque fois que la porte s’ouvrait, sans jamais parvenir à voir l’intérieur. Il avait fallu un voyage à Grenoble, organisé en catastrophe pour y régler une obscure question de succession, pour qu’elle s’ouvre aux femmes et aux servantes.

Devant la porte ouverte, un petit groupe se forma très vite. Le silence à l’intérieur formait comme une bulle qui nous laissait sur le seuil. Certaines faisaient un pas en avant et reculaient, faisant mine d’avoir oublié quelque chose. Je pris un chiffon des mains de ma mère, et j’entrai. 





L’omniprésence des livres me sauta immédiatement au visage. Étranges objets, qui paraissaient si précieux à mon maître, et n’étaient pour nous que des blocs lourds et rugueux. Dès l’entrée, ils étaient là, à gauche et à droite de la pièce, les étagères m’encerclaient. Je passai la main dessus. Leur peau était tannée comme celle des vaches, mais aucune chaleur ne s’en dégeait.  Je m’approchai prudemment. Il y avait quelque chose de magique dans cette pièce. Sur le bureau, un gros volume était ouvert. Je me penchai dessus. Il était couvert de signes obscurs, de dessins qui ne représentaient rien. Autour du livre, des papiers étaient éparpillés. Un gros encrier débordait presque, et une plume était trempée dedans. Le maître savait lui-même produire des écrits, je l’avais vu faire un jour où Antoine lui avait apporté un papier à signer dans le salon. Je caressai les feuilles, m’attardant sur les signes qui les noircissaient. Ce n’étaient pas les mêmes que ceux des livres, ils étaient plus ronds, s’étalaient davantage. Élisabeth avait commencé d’apprendre à écrire. C’était donc ces symboles étranges qu’elle dessinait ? Savait-elle seulement ce qu’ils signifiaient ? Je m’éloignai du bureau avec un frisson. Je songeai aux contes de Mariette, dans ces histoires les sorciers pouvaient pétrifier ceux qui touchaient leur grimoire. “Ça veut dire quoi, pétrifier ?” Je parlais tout bas, dans la nuit. Ma mère ne répondait pas, elle secouait la tête pour que j’arrête mes questions et regardait Mariette avec de grands yeux. J’aimais bien la voir ainsi, alors je ne lui demandais pas ce que voulait dire “grimoire”. La voix de Mariette suffisait à comprendre l’histoire, de toute façon. 

Je reculai du bureau. Mon cœur battait vite, et le silence s’approfondissait. La porte était fermée. Dans la pièce, quelque chose débordait, et ça venait des livres. Je m’approchai de la fenêtre pour l’ouvrir, mais elle était si petite que l’air pénétra à peine dans la pièce. On se serait crue dans une église. 



À cette époque, je n’aimais pas beaucoup aller à l’église, mais c’était un secret que je ne divulguais à personne. J’avais la sensation confuse qu’il ne fallait pas parler de cette réticence, et qu’il était anormal, voire inquiétant, de ne pas apprécier l’atmosphère de ce lieu où ma mère paraissait vivre de grands moments d’extase. L’air saturé d’encens m’y donnait la sensation d’étouffer dans une touffeur nauséeuse, et la manière dont les bruits de pas et les murmures résonnaient dans la pièce me serrait le cœur. Enfin, ce moment était pour moi vide de sens, car je ne parvenais pas à faire le lien entre ce que ma mère m’avait expliqué sur Dieu, créateur du monde et protecteur des faibles, et ce spectacle codifié qui se jouait chaque dimanche. Je ne pouvais pas être assise à côté d’Élisabeth, parce qu'elle était au premier rang avec ses parents et d’autres nobles du voisinage. Derrière eux, il y avait les bourgeois et bourgeoises du village, les commerçants fortunés et leurs épouses, les riches veuves qui vendaient des cordes ou des brocards, les notables. Les paysans et paysannes riches venaient après, ainsi que, à quelques places d’écart, Monsieur Guillaud, l’intendant du domaine. Il se tenait droit et regardait l’autel avec une expression si sérieuse qu’on eût dit que la messe était pour lui la présentation d’un vaste livre de comptes dont la tenue reposait entièrement sur ses épaules. Nous étions presque au dernier rang, derrière nous, il y avait encore quelques métayers, et Pierre qui priait avec ardeur, recroquevillé comme s’il craignait d’être poussé brusquement vers la porte, dont il était le plus proche d’entre nous. Si Dieu était le protecteur des faibles, alors pourquoi les avait-Il relégués toutes et tous au fond de son église ? Il me semblait que les nobles et les riches avaient moins besoin de Sa protection que nous autres. En réalité, celui qui en avait le plus besoin, c’était Pierre, car il n’avait plus de parents. Ce n’était pas de Dieu qu’il avait obtenu une protection : c’était de mon Vincent, le cocher, et de mon maître, qui avait fermé les yeux sur cette adoption. Pourtant, il était tout au fond, à trembler qu’on le chasse. Je m’interrogeais souvent au lieu d’écouter la messe, et je regardais autour de moi pour m’assurer que personne ne le remarquait. Toutes et tous semblaient absorbés, les yeux baissés. Nous n’en parlions pas beaucoup avec ma mère, mais elle formulait souvent de petites prières lorsqu’elle était anxieuse, et je savais que sa foi était inébranlable. Jésus protège les faibles. Marie, sa mère, nous aime. Et les premiers seront les derniers au royaume des cieux. Était-ce pour cette raison que mon maître et ma maîtresse tenaient à occuper le premier rang de l’église ? Pour indiquer à Dieu que les premiers, c’étaient elle et lui, et que ce serait à nous autres, la masse groupée derrière, qu’il faudrait donner la priorité au ciel ? Pierre serait-il le premier à entrer au paradis ? Ce n’était pas clair pour moi. Déjà, parce que je peinais à imaginer mon maître et ma maîtresse attendre devant la porte que l’on ait fait rentrer les mendiants et les mendiantes. Ensuite, parce que je ne me figurais pas bien les modalités concrètes de la chose. Fallait-il que Pierre et les maîtres meurent le même jour pour que Pierre passe la porte le premier ? Mais il était bien plus jeune qu’elle et lui. Était-ce pour cette raison qu’on le faisait travailler chaque jour de toutes ses forces, pour synchroniser son existence avec celle des autres ? Et, surtout, s’il passait la porte en premier, qu’est-ce que ça changerait réellement ? Est-ce que ça valait vraiment la peine de travailler toute sa vie et d’assister à la messe depuis le dernier rang tous les dimanches, juste pour passer une fois, à sa mort, sous le nez de celles et ceux qui l’avaient dominé toute sa vie ? Ça me semblait un peu puéril. Ma mère avait froncé les sourcils quand j’avais tenté de lui expliquer mon raisonnement. À la question de la synchronisation des décès, elle avait haussé les épaules et parlé du jugement dernier, mais sans prendre la peine de m’expliquer de quoi il s’agissait. À celle de la priorité à l’entrée au paradis, elle avait objecté que ça ne se limitait pas à cela, mais qu’il s’agissait également d’un statut supérieur, plus aimé de Dieu. Je lui avais alors demandé si le maître et la maîtresse devraient travailler au paradis, si Dieu les maltraiterait et surtout si elle et lui étaient au courant, car je ne comprenais pas bien tant d’enthousiasme à aller à l’église si telle était la perspective qui les attendait. Elle s’était empressée de me détromper : non non, Dieu aime tout le monde, tout le monde sera bien traité au Paradis. J’avais demandé simplement : Alors, à quoi ça sert ? Sans préciser ce que voulait dire ce « ça ». À quoi sert d’être patients, d’accepter d’être les derniers et dernières, d’assister à ces messes interminables ? Elle n’avait pas su me répondre et m’avait demandé de cesser de poser des questions. Ses sourcils étaient froncés et ses yeux tristes.

La messe elle-même était un moment interminable, et ce, pour une bonne raison — et j’étais surprise que cette évidence n’ait sauté aux yeux de personne - : elle était entièrement en latin. Le prêtre parlait, et je ne comprenais rien. Les syllabes s’entrechoquaient comme des pierres et produisaient un son mat et monotone. Ça durait très longtemps. J’étais étonnée que ma mère comprenne cette langue, c’est pourquoi je lui avais demandé un jour, en sortant, où elle l’avait apprise, et elle m’avait répondu qu’elle ne la comprenait pas non plus, mais qu’elle entendait malgré tout l’amour de Dieu. Moi, ce que je ne comprenais pas, c’était ma mère. On lui parlait dans une langue étrangère, dans un bâtiment dans lequel elle n’avait pas le droit de s’assoir où elle voulait, et elle interprétait toute cette cérémonie comme un moment d’amour. L’église était pour moi le lieu d’un vaste « C’est comme ça » qui se dressait devant moi et refusait que je pose des questions.

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