Le soleil - Partie 1
1762.
À huit ans, je m’étais étirée brusquement en hauteur sans prendre presque aucun poids : j’étais désormais une longue fille fragile, toujours maladroite et au visage très pâle. Je prenais peu le temps de me regarder dans les miroirs de la maison, qui de toutes façons n’étaient pas posés là à mon intention, mais à celle de personnes qui avaient réellement quelque chose d’intéressant à y voir. Je n’étais même pas certaine d’avoir un reflet, et les jours de beau temps mon ombre s’étirait comme si elle voulait disparaître. Sortir du château. Devenir celle d’un grand arbre.
Élisabeth, pour sa part, devenait de plus en plus belle et rayonnait littéralement d’un éclat à la fois espiègle et féminin. Elle avait quatorze ans, et portait dorénavant de longues robes qui m’intimidaient, mais ne l’empêchaient pas de courir sur les chemins. En réalité, elle était restée la même, bien qu’elle ait changé. Ce qui l’attirait, c’était toujours l’air un peu plus frais que l’on sentait du haut de la colline, et qui piquait ses poumons lorsque, pour y parvenir, elle avait dû courir de toutes ses forces. C’était aussi les recoins cachés, les secrets d’enfants, les pièges tendus aux adultes qui lui faisaient courir le risque de brimades de plus en plus violentes. Parfois, j’aurais souhaité qu’elle ne m’entraînât pas dans ses aventures, dont elle revenait toujours la robe sale et déchirée, et qui lui valaient une heure avec sa mère à l’étage, durant laquelle nous entendions les coups pleuvoir. Pour ma part, je ne risquais de ma mère qu’un regard lourd de reproche et d’inquiétude ; j’enviais presque la violence qui se déchaînait sur le dos d’Elisabeth. Au-dessus de ma mère, flottait une menace que ni elle ni moi ne formulions, mais que je comprenais de plus en plus : celle d’être toutes deux chassées, quand je passerais du statut de charmant divertissement pour la fille de la maison à celui de fauteuse de trouble, de mauvaise fréquentation. Pour cette raison, il m’était difficile de profiter pleinement de ces instants qui, pour mon amie, étaient de vrais moments de liberté : pour moi ils avaient le goût des larmes de ma mère. Je tentais de la retenir, de minimiser au moins les dégâts, de soulever sa belle robe lorsqu’elle enjambait une flaque de boue. Elle riait de mes prévenances.
Pierre était de moins en moins disponible pour nous suivre, et se montrait grognon lorsque je le voyais. Il avait beaucoup grandi en deux ans, ses mains étaient presque celles d’un homme, pas comme celles du maître qui feuillettent des livres, plutôt comme celles des paysans, qui travaillent toute la journée et sont couvertes de cales. Et puis un jour, Elisabeth avait brusquement cessé de venir jouer avec moi dans l’après-midi. J’avais cru tout d’abord à une bouderie, mais elle était peu coutumière de cela, elle était trop entière pour garder des rancunes et trop vive pour les exprimer par un silence. De plus, je ne lui avais rien fait. Ma mère peinait à cacher son soulagement.
— Va étendre la lessive, tu verras si elle vient plus tard.
C’était le troisième jour sans elle. Je ne faisais que la croiser brièvement avant le repas, elle me faisait un petit signe mais semblait aspirée par les pièces de la maison qui n’étaient pas les miennes et ne m’invitaient pas.
Dans la cour, le soleil brillait avec une force nouvelle : l’hiver venait de se terminer, et déjà le printemps imposait une lumière qui nous étonnait, nous faisant sortir d’une sorte de torpeur. Elisabeth aurait adoré courir sur la colline sous ce soleil.
La panière de linge sous le bras, je m’installai dans la cour et saisis une à une les lourdes étoffes pour les amener sur la corde. La manœuvre était délicate, car celle-ci était située bien plus haut que ma tête, je devais donc monter sur une chaise en serrant un ballot humide contre moi, puis le déplier une fois en hauteur sans regarder mes pieds qui me semblaient vaciller. Ma mère me confiait cette tâche depuis peu, depuis que je ne sortais plus jouer l’après-midi. L’odeur de l’herbe coupée avait laissé place à celle de la lessive, et je ne grimpais plus aux arbres : j’avais cette petite chaise à escalader pour atteindre d’autres cimes et y porter mon petit fardeau. Quand l’arbre s’était-il transformé ainsi, quand les rires s’étaient-ils noyés dans les glou-glous du lavoir et les coups de battoir qui faisaient gicler l’eau ? Je cherchais des yeux les joies qui avaient disparu, et je croyais encore qu’Élisabeth allait surgir de derrière le drap, me faire peur et me renverser par terre pour me chatouiller. Le vent léger soulevait le linge. L’arbre était loin, dans le jardin de l’autre côté de la maison. J’éprouvais en réalité ce que j’éprouverais bien plus tard en trouvant du sang dans mes vêtements. Ce rouge poisseux signifierait que le temps avait trop passé, que l’insouciance était terminée et que désormais j’étais vouée à porter un bébé si par malheur il venait à un homme l’envie de me faire ce que les hommes font aux femmes.

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