Où dans ce joli rêve

20 minutes de lecture

« Les sanglots longs des violons de l’automne… ». Une poésie à apprendre par cœur pour lundi. Je déteste le par cœur. Je ne parviens jamais à mémoriser. Les devoirs à la maison s’accumulent mais vu que j’ai décidé d’en ignorer la plupart, cela me laisse plus de temps pour le français. Il parait que les plus jeunes ont une meilleure mémoire. Peut-être que c’est vrai pour des jeunes normaux, mais si j’ai le corps d’un enfant, j’ai le cerveau d’un vieillard.

Une semaine presque que ma vie d’avant m’est revenue à la gueule, et je n’ai toujours pas la moindre foutue idée du pourquoi ni du comment mais je refuse encore de me poser des questions. Pour l’instant je profite de ce moment suspendu dans le cours du temps, pour m’abreuver de vieux souvenirs, et rattraper ce que je n’ai jamais pris le temps de faire. Comme lire certains classiques, finir quelques jeux vidéo et m’interroger sur le sens de la vie. Pour ce dernier, je n’ai pour l’instant pas trouvé de meilleure réponse que 42. L’inconvénient est le regard des autres, mes parents réfléchissent à m’amener chez un psy, mes copains n’osent plus me parler, et mes conversations What’s App sont perdues dans un lointain avenir. J’essaie de profiter de ce premier weekend en famille : je négocie deux livres, un jean et un pull de mi-saison. Le dimanche est ponctué par une sortie au musée, au grand dam de ma petite sœur qui est encore bien trop petite pour rester calme deux heures à admirer des œuvres d’art.

La deuxième semaine de collège fut plus calme, pour mes professeurs. Pas d’esclandre. Je tente de me comporter en élève modèle, même si, clairement, suivre leur logorrhée soporifique m’est impossible. Du coup je m’évade dans mes pensées, j’écris ce qui me passe par la tête, j’apprends le dictionnaire français-anglais, bref, je m’ennuie. Puis arrive les premières interros. Pas besoin de forcer mon talent pour les réussir. Je me dis qu’il vaut mieux passer pour un élève brillant et pénible, que pour un élève médiocre tout aussi pénible. Peut-être qu’ainsi on me laissera tranquille.

Je bénéficie désormais d’une paix royale en français, me permettant de lire tranquillement au fond de la classe. En mathématiques par contre, la professeure s’acharne à m’interroger systématiquement et m’envoyer au tableau. Je sens sa déception à chacune de mes bonnes réponses. En sport par contre j’ai toujours des problèmes de motricité qu’il va rapidement me falloir résoudre si je ne veux pas passer mon temps chez des spécialistes.

Ainsi passent les jours, comme une feuille d’automne qui tombe, monotone, en tourbillonnant. Mon premier vingt sur vingt est arrivé en même temps que ma deuxième visite chez le proviseur. En espérant que l’un compense l’autre aux yeux de mes parents. La rencontre est moins clémente que la première fois, le proviseur est décidé à ne pas laisser passer :

« Encore toi ? Qu’est-ce que tu as fait cette fois ?

– J’ai essayé d’apprendre la pédagogie à une personne qui n’en a aucune…

– Ah vraiment ? Je cite : « vos méthodes à la con ».

– Faut remettre dans le contexte…

– Je me moque du contexte ! C’est quoi ce langage ? Tu dois respecter tes professeurs.

– Elle criait sur un élève qui avait fait une erreur de maths, c’était injuste.

– Ce n’est pas à toi d’en décider. Tu feras 4h de colles.

– Mais…

– Mercredi matin !

– Mais…

– En attendant la fin de l’heure, tu t’installes dans le bureau à côté et tu avances sur tes devoirs… Et je ne veux pas entendre le moindre bruit ! »

Bon, ce n’est pas gagné pour qu’il devienne mon nouveau copain. Il va falloir que je trouve une solution pour l’amadouer, car je sens que mes visites seront fréquentes. Seul et tranquille dans le fameux bureau, j’ai pu m’adonner à mon loisir préféré : le dessin. J’ai sorti mon matériel et tenté de rattraper ce qui était rattrapable. J’aurais aussi dû m’arrêter aux boas fermés et ouverts. Je demanderais bien de l’aide à mon père, mais je sens que ce soir il ne sera pas de bonne humeur.

Comme prévu, obtenir l’autographe de mes parents sur le carnet de correspondance ne fut pas de tout repos. Je suis privé de console pour le reste de la semaine, consigné dans ma chambre à… À quoi d’ailleurs ? Mes leçons sont sues, mes devoirs plus ou moins bâclés, il ne me reste que la lecture mais il y a pire punition. Je décide pour me venger de réviser mes leçons de flute à bec, sans aucun effort pour atténuer le son.

L’humeur de mes parents s’améliore au fil de mes résultats scolaires. Leur inquiétude sur mon comportement s’estompe. Ils ont la conviction que ma crise d’adolescence explique tout, et que tant que je travaille sérieusement tout ira bien. J’apprivoise peu à peu mes proches, les amenant à accepter une nouvelle personnalité, radicalement différente du petit enfant sage de l’école primaire. Je suis chez les grands maintenant, mon environnement change, et je change avec lui. Même ma première note en dessin n’est pas si catastrophique et j’ai réussi à négocier avec mon professeur de musique le droit de pianoter cinq minutes à la fin d’un cours. Le résultat ne fût pas celui escompté, mes doigts trop petits m’ont fait perdre mes repères. Il faut vraiment que j’arrive à convaincre mes parents de la nécessité d’un piano !

Si je parvenais à garder mon calme et fermer ma grande bouche, je serais un élève modèle. Comme ce n’est pas le cas, ma quatrième visite chez le proviseur a valu une convocation de mes parents. Je ressens à la fois la rage d’être enfermé dans ce corps, dans cette époque, et dans le même temps, j’ai honte de causer tant de soucis à ceux qui m’aiment et m’ont toujours soutenu.

Alors devant le proviseur, devant mes parents, devant ma professeure principale je dois m’expliquer. J’évite évidemment de raconter que j’ai effectué un voyage dans le passé, ou qu’ils ne sont que le fruit de mon imagination. Je suis persuadé que cela me mènerait droit dans un hôpital psychiatrique et je ne suis pas certain d’aimer ce genre d’endroit. Du coup j’évoque mon ennui en classe, le besoin de m’affirmer, aux dépens des professeurs, de me défouler dans un sport, dans la musique. Mes parents acceptent de m’inscrire au tennis, au conservatoire et de m’acheter un synthé d’occasion. De mon côté, je refuse de sauter une classe. À quoi cela servirait-il ? À la limite si l’on m’inscrivait au lycée, cela serait plus intéressant, mais bon, sixième ou cinquième, franchement ça ne changera pas grand-chose. La rébellion, orale, et mes notes, ne justifiant pas une exclusion temporaire, je ressors sans aucune sanction, juste des adultes qui ne comprennent pas mon attitude. Mes parents sortent de là plus circonspects que jamais. Comment ai-je pu apprendre à parler anglais ? Comment puis-je savoir tout cela en mathématiques ? En français ? Je gagne sur toute la ligne : j’obtiens la liberté d’étudier ce que je veux en classe, tant que je reste silencieux et que mes notes restent au sommet et en plus j’obtiens le droit de quitter mon cours de maths pour le bureau du proviseur, quand je sens que je vais m’énerver. C’est mieux pour la prof, c’est mieux pour son cours, c’est mieux pour la classe, c’est mieux pour moi. Il est toutefois question de me changer de classe dans le cas où je ne parviendrais pas à me maitriser.

Pour mon intégration dans la cours de récréation, c’est plus compliqué. J’ai bien essayé de me faire de nouveaux amis, des troisièmes qui ne parlent que de « meufs », des pions qui me considèrent comme un morveux, des anciens copains qui me trouvent bizarre depuis quelques temps… Si je ne peux pas trouver une personne qui me corresponde, je peux chercher un compromis. Je commence par apporter un jeu de cartes, on peut faire plein de choses intéressantes avec un jeu de cartes, quel que soit l’âge. Et puis pas besoin de table, un coin de préau suffit. La belote ne convainc pas grand monde, je me tourne vers la bataille corse, le président… À force d’insister, j’arrive à créer un groupe de trois à six enfants avec lesquels nous pouvons jouer régulièrement. Il y a d’abord Julien, un élève de cinquième, studieux et joueur, qui vient d’un village voisin. Puis il y a Jean, mon fidèle copain depuis de nombreuses années. Clément, un autre élève de ma classe dont j’ai pris la défense en cours de mathématiques. David, je suis allé le chercher, il était isolé dans son coin et semblait s’ennuyer. Et enfin Laure, la seule fille du groupe, qui vient de temps en temps. Mais comme à cet âge on mélange peu les filles et les garçons, elle est plus souvent avec ses copines qui passent beaucoup de temps à rigoler en nous regardant de loin. Encore quelques joueurs et nous pourrons jouer au Loups-Garous. D’ailleurs, le jeu existe-t-il déjà ? Après tout, je pourrais devenir une star en profitant de mes connaissances. Pourquoi ne pas écrire l’histoire d’un jeune sorcier qui découvrirait la magie au moment d’entrer en première année de collège ? Bah la flemme, j’ai d’autres hiboux à fouetter.

En tout cas la nouvelle organisation me permet de mieux vivre mon purgatoire. Il n’y a qu’en maths que cela se passe mal. À tel point que j’ai carrément arrêté d’y aller, au grand déplaisir du proviseur qui me voit plus que nécessaire.

Aujourd’hui je ne suis pas seul dans le bureau, une petite fille est là, d’à peu près mon âge, assise sur une chaise à lire un livre. Je m’assois en face, dit bonjour par politesse et sors mon livre. La Guerre et la Paix de Tolstoï, un livre qu’adulte je n’ai jamais réussi à finir. Comme j’ai beaucoup de temps à perdre, et que je suis particulièrement têtu, je persiste et signe. C’est un défi personnel et puis un livre considéré comme un des meilleurs de tous les temps ne peut pas être foncièrement mauvais. Et si d’autres arrivent à le lire, pourquoi ne le pourrais-je pas ? J’en suis à la quatre-vingtième page seulement, je me suis pris un carnet à côté pour noter le nom des protagonistes afin de ne pas me perdre. C’est quand même très rude, mais sans doute faut-il passer un cap et l’intrigue se dévoile après 100 ou 200 pages.

La fille jette un œil sur ma lecture, elle me regarde bizarrement. Tu m’étonnes ! Quel enfant sain d’esprit lirait un livre aussi infâme. Je jette un œil à son livre Une brève histoire du temps de Stephen Hawking. Euh… Ce n’est pas banal non plus comme lecture ! Je dévisage cette fille aux cheveux châtains et yeux noisette. Elle doit avoir mon âge environ, même si elle parait plutôt grande. Elle m’a vu l’observer mais elle préfère m’ignorer totalement et se réfugier derrière ses pages. Je pose mon livre et la regarde ouvertement. Au bout d’un moment elle s’interrompt :

« Quoi ?

– C’est intéressant comme livre ?

– Pourquoi, ça t’intéresse ?

– Si je pose la question…

– Écoute, je n’ai pas envie de parler, je n’ai pas envie de me faire de nouveaux amis, et je ne cherche pas de petit copain. Donc tu me lâches et tu retournes à ton devoir de français.

– Ok, ok, c’est juste que ce livre m’intrigue… Je ne voulais pas te déranger. Quant à ma lecture, j’avoue que j’ai un peu de mal.

– C’est qui cette prof qui vous fait lire ce genre de livre ?

– Ah non, ça, c’est juste pour le plaisir. »

Encore une qui me prend désormais pour un fou. La sonnerie met fin à la rencontre. Elle remballe ses affaires et quitte la pièce avant que j’aie le temps de faire le moindre mouvement. En partant j’interroge mon proviseur préféré :

« C’est qui cette fille ?

– Elle ? C’est Nathalie Guéron, elle est en 6ème 2.

– Qu’a-t-elle fait pour être punie ?

– Bah, pas grand-chose, un peu comme toi en fait. »

Je sors dans la cours totalement sonné. Une tonne de souvenirs s’abat sur moi. Nathalie... Nous nous sommes croisés en 4ème, il y a 28 ans donc. C’était lors d’un voyage scolaire, elle s’était assise à côté de moi, la place était vide et nous avons passé une semaine à discuter, de tout, de rien. De musique, de livres, de dessins animés, de jeux, de nos profs… Mon cœur a à ce moment-là pris la foudre.

Je ne lui ai jamais dit ce que je ressentais.

Puis ce voyage est passé de rêve éveillé à souvenir ; il est devenu plus flou, et a pris de moins en moins de place dans mon esprit. Il a fini par devenir un petit point, lointain, blotti dans ma mémoire, au milieu d’innombrables autres. Jusqu’à maintenant. Il semble ressurgir d’un coup, s’imposer, prendre tout l’espace, aussi clair que si ce voyage avait eu lieu hier.

Ce ne peut donc pas être une coïncidence, cela renforce ma théorie. Mon cerveau crée une illusion du passé, me faisant croire que je suis remonté dans le temps et du coup, il pioche dans les éléments marquants de ma vie, dans ce dont il se souvient, pour les implémenter dans une sorte de rêve hyperréaliste. Je suis donc, pour une raison ou pour une autre, dans le coma, enfermé dans mon corps inerte, et mon esprit se crée un monde de toute pièce. Si cette théorie est celle qui tient le plus la route, de nombreuses incohérences apparaissent. Pourquoi tout serait si réaliste ? De la magie, la capacité de voler, ou même un petit dragon aurait ajouté un agréable petit plus. Et pourquoi m’ignorerait-elle dans MON rêve ? Et ce livre qu’elle lit, est-ce que cela signifie quelque chose ? Dès que j’essaie de raisonner, je m’embrouille, je me perds dans les millions de possibilités qui s’ouvrent devant moi. Chaque porte que je pousse semble donner sur une dizaine d’autres.

Je cherche Nathalie dans la cour, mais impossible de la trouver. Une enfant au milieu de 800 autres, ce n’est pas facile à repérer. Elle semble m’échapper une deuxième fois. Une fugace rencontre tous les vingt-huit ans… Peut-être qu’il me faudrait juste l’oublier et passer à autre chose.

En cours je suis totalement absent. Je la revois derrière ce livre de science, l’air hautain et distant. Elle ne ressemble pas à la fille souriante que j’avais rencontrée. Bah, un mauvais jour cela arrive à tout le monde, et puis elle était en colle vraisemblablement. « Comme toi ». Oui, ces mots ont un sens. Elle était donc là pour rébellion contre l’autorité ? Ou comme moi, par choix ? Nous ne sommes pas dans la même classe, elle ne pouvait donc fuir la même professeure de mathématiques. Mais bon, des professeurs désagréables, il y en a dans toutes les matières. Et si…

Le lendemain matin, j’essaie de rentrer parmi les premiers élèves, je me dirige vers l’administration et saisi le cahier de présence des 6ème 2. Trois personnes à la lettre G. Mlle Guéron semble régulièrement « excusée ». C’est toujours mieux que moi où il est indiqué « exclu » ou « absent ». Pas de matière en particulier, pas de régularité, cela ne m’aide pas beaucoup.

« Que fais-tu là ? »

Je sursaute. Une pionne vient d’entrer dans le bureau.

« Le délégué est absent, on m’a chargé de récupérer le cahier de présence.

– Tu es en 6ème 2 ?

– Moi ? Non. Ah mince, je me suis trompé. »

Je feins une surprise, avec un jeu d’acteur digne de série B. Je repose le cahier et je prends celui de ma classe. Je pars rapidement, je sais que l’on ne m’a pas cru et je préfère éviter les questions. Sur le chemin je croise Malik, notre délégué, et je lui passe le cahier.

« Tiens, j’étais convoqué, j’en ai profité pour récupérer le cahier, ça t’évitera le trajet.

– Euh, merci. T’es souvent convoqué toi ?

– Oui, quelques petits soucis avec l’autorité.

– Tu devrais te calmer, tes notes ne te sauveront pas.

– Ouais, ouais… S’ils me foutent la paix, tout ira bien. »

C’est rigolo de jouer aux durs. Ce n’est tellement pas moi.

Je vais voir Thierry, il semble avoir des copains dans tout le collège.

« J’aurais besoin de me procurer l’emploi du temps des 6°2.

– Qu’est-ce que tu vas en faire ?

– Nan mais t’inquiète, c’est pour faire une blague à un pote.

– Et ta sœur ?

L’expression « et ta sœur » n’a pas encore été interdite par l’académie française et la convention de Genève ? Bon, tant pis, si je veux obtenir ce que je veux, il va me falloir biaiser.

– Ouais bon, y a une fille qui me plait dans cette classe, et j’aimerais savoir quand elle sort de cours.

– Ah ah, tu vois quand tu veux. Je t’obtiens ça au plus vite !

– Merci mec, tu ne dis surtout rien à personne. Je t’offrirai des Hand Spinners pour te remercier.

– Des quoi ?

– Un truc à la mode dans vingt ans. Tu verras. »

Bon, pour la discrétion, je ne me fais aucune illusion. J’espère juste que le feu de la rumeur ne se propagera pas trop vite, ni trop loin. Et après tout, je n’ai menti qu’à moitié, c’était vrai il y a vingt-huit ans. Et si l’idée de draguer une petite fille de onze ans me dégoute, les seuls qui seront choqués sont ceux qui trouvent que justement je suis trop jeune pour cela.

Il aura fallu trois jours pour obtenir les renseignements. Trois jours durant lesquels je l’ai repérée deux fois dans la cour mais où elle avait disparu le temps que je la rejoigne. Trois jours où j’ai passé plus de temps dans le bureau de M. Béchon qu’en classe. Trois jours à ne penser qu’à elle et élaborer 150 millions de plans pour l’aborder et lui parler. Lui dire quoi d’ailleurs ? « Hey, tu ne me connais pas mais nous nous sommes rencontrés dans le futur. » Rien que le temps de la phrase pose problème : « nous nous sommes rencontrés » ou « nous nous rencontrerons » ? Et comment juste ne pas passer pour un malade mental ? Et puis, pourquoi je veux lui parler ? Parce que sa présence est un signe ? Un signe de quoi d’ailleurs ? Mais ai-je le droit de la mêler à tout ça ? Si elle n’est que la création de mon cerveau, peu importe, elle n’est pas une personne au sens où elle ne pense pas. Mais dans le cas contraire, je ne peux sacrifier les autres pour mon simple bien être.

C’est Thierry qui me délivre de toutes ces questions. Il vient me voir avec un autre garçon, timide, une tête d’intello qui tranche avec Thierry. Bah, les opposés s’attirent après tout, en magnétisme c’est le cas. C’est Thierry qui prend la parole :

« Tiens, lui c’est Pascal, il est en 6ème 2.

– Bonjour Pascal. Moi c’est Sébastien, tu me montrerais ton emploi du temps ?

– Euh, c’est pourquoi faire ? Me répond Pascal, qui a de plus en plus la tête du premier de la classe qui s’apprête à franchir un interdit.

– Rien de grave, je veux juste parler à une fille de ta classe seul à seul.

– Qui ?

– Ça je préfère ne pas le dire. Je lui parle cinq minutes et après c’est tout. Elle ne saura même pas que j’ai son emploi du temps.

– Et qu’est-ce que j’y gagne ?

– Qu’est-ce que tu y perds ? Je ne te propose pas un café je suppose ? »

Après cinq minutes de négociations, cinq francs et deux pains au chocolat, j’obtiens le droit de copier vite fait cet emploi du temps. Je me demande si je n’aurais pas plus vite fait de demander à une pionne. Allemand première langue ! Mais franchement, pourquoi l’allemand ? Je n’ai jamais étudié cette langue, parlée quasi-exclusivement par nos voisins germaniques. Tiens, elle aurait dû être en cours d’allemand justement lorsque je l’ai croisée dans le bureau de colle. Bon… Maintenant que je sais quand elle sort, il va falloir que je trouve un moment pour lui parler.

Je range la feuille froissée dans ma poche, la sonnerie indique la reprise des cours. Plus qu’une heure de cours de biologie et la journée sera terminée. Demain, mercredi, je reprends enfin le tennis, cela me fera le plus grand bien, j’en avais marre de rester enfermé dans ma chambre à lire des livres.

Rentré chez moi, j’allume la télé sur France 3, juste à temps pour un bon vieil épisode d’Ulysse 31. Ma mère arrive alors que Princesse Sarah démarre. Je préfère la rejoindre.

« Sébastien, regarde ce que j’ai acheté !

– Wow, une raquette de tennis neuve, tu y as pensé.

– Évidemment que j’y ai pensé. Et puis comme tu n’as pas eu un mot dans ton carnet depuis un moment, et que tes résultats scolaires sont au plus haut, nous avons décidé, ton père et moi, de te faire un cadeau.

– Merci maman ! Comme ça demain je vais pouvoir tous les battre.

– Ah ah, il va falloir t’entrainer d’abord, le tennis ce n’est pas inné. Tu vas devoir t’armer de patience avant de pouvoir renvoyer une balle.

– On verra, je suis sûr que je vais les épater dès le premier cours. »

Évidemment elle ne peut savoir que j’ai plus de vingt ans d’entrainement dans ce sport. Et si je ne vise pas Roland Garros, mon objectif est de quitter le groupe de débutants le plus vite possible. Donc demain je vais me donner à fond directement. Je me demande quel niveau a Roger aujourd’hui, sans doute déjà bien meilleur que le mien malgré mes nombreuses années d’entrainement en plus.

Le lendemain je me lève aux aurores, tout excité par mon cours à venir. Bien sûr, personne n’est réveillé, je vais donc devoir patienter. J’en profite pour me rendre dans la cuisine et préparer le petit-déjeuner. Après tout, passer pour l’enfant idéal ne peut pas faire de mal. Et au vu de mes nombreux problèmes de comportement au collège, je vais devoir faire beaucoup plus pour passer pour un enfant modèle. Qu’est-ce qu’il y a à manger ? Des biscottes, mouais. De la confiture, des yaourts, du jus d’orange, des biscuits. Je prends mon manteau, quelques francs qui trainent et je file à la boulangerie acheter du pain frais.

« Et bien Sébastien, tu es bien matinal aujourd’hui ! » C’est la boulangère, elle me connait depuis que je suis tout petit. C’est le problème des petits villages, impossible de passer incognito. Rentré chez moi, mon père sursaute. « Qu’est-ce que tu faisais dehors ? ». Je montre le pain dans ma main. Raté pour la surprise. Bon, où est le grille-pain ? A-t-on un grille-pain d’ailleurs ? Tant pis, on va faire sans. Mon père m’aide à beurrer les tranches de pain, on discute de tout et de rien. Surtout de rien en fait.

« J’ai regardé la météo, il y a quelques nuages mais tu ne devrais pas avoir de pluie.

– Tant mieux, je ne suis pas certain qu’on puisse jouer sur un terrain glissant.

– Ils ont peut-être des cours couverts ?

– Peut-être. »

« Et sinon, au collège, c’est quoi ta matière préférée ?

– Hum … Je ne sais pas trop… J’aime bien les maths mais pas la prof, en français, c’est l’inverse. Peut-être la bio, ou la musique… Ou le sport, c’est là que je m’ennuie le moins.

– Là c’est le début, tu vas t’habituer, tu vas apprendre plein de choses. »

Je souris.

« Tu sais papa, je voulais te dire…

– …

– …

– Oui ? M’encourage-t-il.

– … Je voulais juste dire que je vous aime, maman et toi. »

J’ai hésité, c’était peut-être le bon moment pour dire la vérité. Raconter que j’ai vécu une autre vie, et que ce n’est pas mon époque, que je ne suis plus l’enfant de 11 ans qu’il connaissait. Mais je ne veux pas lui faire de mal, et je ne pense pas qu’il puisse me comprendre, ou simplement me croire.

Ça y est, la famille commence à se lever. Ma sœur s’assoit et se sert comme si de rien n’était. Ma mère me fait remarquer que mon entrainement n’est que dans deux heures et qu’il est peut-être un peu tôt pour être en tenue de sport.

Après 153 regards vers l’horloge de notre four micro-onde dernier cri, il est enfin l’heure de partir. Depuis ce matin, je me comporte tel un vrai gamin, bien involontairement. Cela semble faire plaisir à mes parents de retrouver leur fils enjoué et immature. Je retrouve le chemin du tennis, on passe devant le garage, traverse le chemin de fer, puis il faut tourner à droite. On ne tourne pas à droite ! Pourtant le chemin est à droite, j’y suis allé pendant six ans, je me souviens !

« Vous êtes sûrs que c’est par là ?

– Oui, on sait où c’est.

– Vous êtes vraiment sûrs qu’il ne fallait pas tourner à droite ? Il me semble avoir vu un panneau…

– Oui, c’est par là, maintenant tu te calmes et tu me laisses conduire ! »

Effectivement, cinq minutes plus tard nous arrivons devant un club de tennis que je ne connais pas. Les cours sont en terre battue, contrairement à ceux que j’ai fréquentés dans mon enfance. C’est un sentiment étrange de ne pas avoir anticipé les évènements à venir. Jusqu’à présent, je savais, au moins dans les grandes lignes, ce qui allait se passer.

Mes parents me laissent entre les mains de mon nouveau professeur, Marc.

« Alors champion ! Hâte de commencer le tennis ?

– Oui, j’adore ce sport !

– Bon, tes parents m’ont expliqué. Tu as raté deux séances mais tu devrais pouvoir rattraper vite. Tu as déjà tapé dans une balle avec une raquette ?

– Oui, je m’entraine souvent contre un mur, et j’ai fait du ping-pong et du badminton, mentis-je.

– Bon ben cool, tu devrais t’adapter facilement. Voici le groupe, je vais te lancer quelques balles pour voir comment tu te débrouilles. Essaies de me les renvoyer. »

J’ai menti pour pouvoir donner le change et expliquer mes incroyables talents tennistiques innés. Précautions inutiles au vu de mes premiers renvois. Je ne touche pas la première balle, la deuxième part directement dans le filet, et la troisième sur le terrain voisin. Maudite petite taille, maudite minuscule raquette, maudit manque d’entrainement ! Je pourrais blâmer le vent et le soleil mais vu qu’il n’y a pas un souffle et que le temps est nuageux, mes meilleures excuses s’envolent.

« Eh, c’est pas mal pour un début ! M’encourage Marc. »

Pour un début oui, mais c’est assez frustrant d’être à ce niveau après tant d’années de pratique. Le cours ne se passe pas aussi bien que je l’aurais voulu, même si après une heure d’entrainement les balles recommencent à franchir le filet régulièrement. Je suis extrêmement déçu. Moi qui voulais en mettre plein la vue dès le premier jour… Je m’imagine déjà demander à changer de sport, après avoir répété chaque jour depuis trois semaines que je voulais faire du tennis, après que mes parents m’aient acheté une raquette neuve. Mon professeur ne semble pas partager mon découragement. Au contraire, il est impressionné par mes progrès rapides. Si seulement il pouvait se douter.

À la maison, je refuse de parler de mon entrainement, passablement énervé par ma piètre performance. Au moins je suis cohérent avec mon âge.

« Alors ? Cela s’est passé comment au tennis ? Me demande ma mère.

– …

– On t’a posé une question ! Relance mon père.

– … Je n’ai pas envie d’en parler.

– Attends ! Tu as fait des pieds et des mains pour que l’on t’inscrive au tennis, on t’a acheté une raquette, on t’y a amené, et maintenant tu fais la tête ?

– … On a tapé dans des balles pour les envoyer de l’autre côté du filet. Il n’y a rien à dire ! »

Je me lève et renverse une assiette qui se brise sur le sol. Mes parents m’envoient dans ma chambre « pour me calmer ». J’aime passer du temps dans cette pièce, elle est le point de départ de ma nouvelle aventure, un lieu très chargé émotionnellement et plein de souvenir, et une constante dans le temps, n’ayant que peu changé à travers les années. Je claque la porte de ma chambre et attrape le premier livre qui me tombe sous la main. Poil de Carotte. Je dois l’étudier d’ici les prochaines vacances. Bof… Je l’ai déjà lu mais je ne m’en souviens pas assez, il me faudrait le relire afin de donner le change. L’idéal serait de trouver un résumé sur Wikipédia. Mais bon… Alors autant s’y remettre, et commencer la lecture.

Je me sens si seul…

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