Ainsi change le temps,

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L’entrée en classe de 3ème est particulière, c’est la dernière dans ce collège. Enfin, je l’espère. J’y aurai passé huit années de ma longue vie. Cette année est également celle du brevet, une formalité, et celle des premiers choix pour notre avenir professionnel. Je sais déjà que je rejoindrai une seconde générale. J’ai bien pensé à suivre une filière technologique, pour découvrir de nouveaux horizons, me renouveler, mais le changement sans but n’apporte pas le bonheur.

Cette année, j’abandonne le volley pour le remplacer par le hand, je troque également mon hautbois pour une clarinette. Je voulais essayer la harpe, mais l’instrument est bien trop volumineux et trop couteux.

Passée la période de découverte de nos nouveaux professeurs, l’ennui s’installe rapidement. Je me suis toutefois inscrit au baccalauréat, sans rien dire à personne, surtout pas à Nathalie. Du coup je redouble d’efforts pour réviser les matières de terminale. Mes parents pensent que je fais du zèle fasse au stress que représente le brevet des collèges.

Mes notes sont au plus haut, mon moral se porte bien, et la seule heure de colle de l’année est due à un baiser repéré par une pionne qui aurait parfaitement trouvé sa vocation de nonne dans les années trente. C’est peut-être cette dernière réflexion, à voix haute, qui a déclenché la sanction. Cela a d’ailleurs beaucoup fait rire Nathalie, qui du coup a reçu la même punition.

Ce qui change surtout, par rapport aux années précédentes, c’est que nous sommes désormais affichés en tant que couple. Elle a rapidement été acceptée par ma famille, et j’étais déjà intégré dans la sienne. Malgré les réserves sur notre jeune âge, notre maturité permet une plus grande tolérance du monde adulte qui nous entoure. Du coup, j’ai pu inviter Nathalie à fêter noël avec nous, ce moment ne représentant pas la même symbolique dans sa famille. J’ai pu la présenter à mes grands-parents, mes cousins, mes oncles et mes tantes. Cela nous a valu quelques réflexions moqueuses, mais Nathalie a de nouveau fait preuve de son grand sens de la répartie.

« Alors c’est toi Nathalie dont Sébastien nous rabâche les oreilles depuis des années ? demande mon oncle Pascal.»

La question est purement rhétorique, ils se sont déjà croisés, et je l’ai présentée en arrivant. Je sens la vanne arriver.

« Vu sa façon de s’habiller, je ne pensais pas qu’il pouvait avoir bon gout, mais apparemment je me trompais.

– Et là encore il fait des efforts, acquiesce Nathalie. La première fois que nous nous sommes rencontrés, cela frisait l’injure à tous ceux qui s’intéresse quelque peu à la mode.

– Hé, je vous entends, tenté-je de réagir.

– Et du coup, lui je comprends, mais toi, que fais-tu avec lui ? Pascal m’ignore totalement.

– Hum… Bonne question. (Elle daigne m’accorder regard.) Il est gentil et un peu moins idiot que les garçons de son âge. Pour la tenue vestimentaire, je me dis qu’une présence féminine pourra l’aider. »

Je devrais davantage me méfier d’elle.

La soirée se poursuit, à table nous sommes placés à distance l’un de l’autre. Je la vois discuter facilement avec ses deux voisines de tablée, elle ne montre aucune timidité. À côté de moi, mon cousin me raconte ses bêtises au collège et ses premières heures de colle. En tant qu’adulte responsable, je pourrais tenter de le raisonner, dire à qu’il faut être sage et écouter les professeurs. Je préfère rester son modèle et lui apprendre quelques astuces pour tricher sans se faire prendre. Cela devrait lui être plus utile dans la vie qu’un discours moralisateur qu’il aura oublié dans cinq minutes.

Le lendemain matin, c’est Nathalie, qui accompagnée de mes petites cousines et de ma sœur, tambourine à notre porte pour nous réveiller à 7h du matin. Les cadeaux n’attendent pas.



Je suis invité le 27 décembre à ouvrir les cadeaux chez la famille Guéron. Le sapin, à gauche de la cheminée, est magnifiquement décoré. Il n’y a évidemment aucune crèche, un détail qui ne m’a pas échappé et qui prouve mon ancrage dans une religion, même si j’ai pris mes distances avec. J’ai offert une bonne bouteille de Bordeaux à Christine et Paul, deux livres à Nathalie, et j’ai moi-même reçu un joli échiquier pliant pour « remplacer le vieil exemplaire défraichi et m’entrainer ».

Le repas en famille n’a rien à envier avec ceux des jours précédents, mon estomac ne parvient pas à tenir la cadence et bien que délicieux, je dois abandonner la moitié de mon dessert dans l’assiette. Nous profitons de la sieste des adultes pour tester mon nouveau jouet. Nathalie n’est pas plus clémente que les fois précédentes et je me prends trois échecs et mats successifs.


Noël passé, les cours reprennent leurs droits. Toujours aussi longs, toujours aussi inintéressants. Heureusement cette période est coupée par notre deuxième voyage scolaire ensemble, dans la belle station de Morzine, dans les Alpes. Je ne renouvelle pas l’erreur de m’assoir à côté de quelqu’un d’autre. Elle ne me laisse de toute manière pas le choix. Nous passons une belle semaine à descendre des pistes rouges et noires, dans le groupe des skieurs confirmés avec une dizaine d’autres camarades. Nous prenons des couleurs sur les rares parties de nos visages non protégées par le bonnet, le masque et l’écharpe. Je manque une ou deux fois de finir à l’hôpital, mais la chance me sourit et je ne récolte que quelques hématomes légers. Rapidement s’installe un jeu dans le groupe : celui qui arrosera le plus les autres avec de la neige. Samia est redoutable à cet exercice. À l’inverse, une tentative ratée de dérapage m’envoie dans le décor, et provoque un fou rire général. Le soir, nous nous retrouvons Nathalie, Samia, Virginie qui est dans le groupe des débutants et moi, autour d’une table pour jouer aux cartes. Une semaine parfaite à deux exceptions près : elle s’inscrit dans un cadre « pédagogique » et nous devons donc réviser le brevet le matin et puis les dortoirs où mes camarades de chambrée ont décidé de dormir le moins possible, et donc de réveiller ceux qui piqueraient du nez. Bref, un formidable moment dont il me faudra un bon mois pour m’en remettre.



Ainsi passe l’hiver. Enfin les hirondelles se posent sur les lignes électriques et avec elles, vient le temps des cloches et des chocolats. J’observe Alexis qui court dans tous les sens à la recherche des œufs. Certains sont cachés sous les jonquilles, d’autres près du poulailler. Sur les premières branches du pommier au fond du jardin, une poule en chocolat a établi son nid. Près de la porte d’entrée, les pots de fleurs accueillent chacun trois petits œufs. Mes parents ont fait du jardinage la veille, facilitant ainsi les recherches. J’essaie de l’aider face à notre sœur qui rafle tout sur son passage. Ce sont ces moments magiques qui me permettent d’accepter de plus en plus ma situation. J’ai tout perdu mais dans mon malheur, je peux tout recommencer, tout reconstruire. J’ai une famille que j’aime, une petite amie que le monde pourrait m’envier, j’ai toutes les cartes en main pour réussir une brillante carrière : quarante-cinq ans d’expérience, jeune et plein de promesses. Depuis l’été dernier, j’ai vraiment l’impression de reprendre le fil de ma vie. Seule reste la culpabilité de tourner un peu vite le dos à ceux que j’ai laissé derrière et de les oublier peu à peu.

Alors que je suis perdu dans mes pensées, je ne vois pas Alexis se saisir d’un sécateur, laissé sur un muret près du rosier. Ce n’est que lorsque qu’il parvient à l’ouvrir que je m’aperçois du danger.

« MATHIS !!! LÂCHE CE SÉCATEUR TOUT DE SUITE ! »

Surpris, Alexis laisse tomber le dangereux instrument. Ma sœur est la première à réagir :

« Mais, il s’appelle pas Mathis !

– Je… Euh… Je… »

Je sens les larmes monter. Tout devient noir autour de moi. Le monde qui m’entoure disparait. Mes jambes cèdent, je tombe à genoux. J’hoquette, je pleure, j’hurle. Quelques secondes à peine s’écoulent, quelques petites secondes pendant lesquelles mon passé et mon présent se mélangent. Un bref instant où ces deux réalités s’éloignent de moi pendant que je tombe dans un puits sans fin. La main de ma mère sur mon épaule me ramène à la réalité. Le soleil est au zénith, l’herbe est verte, et tout le monde me regarde, inquiets.

« Qu’est-ce qu’il y a mon chéri ? Ne t’inquiète pas, Alexis ne s’est pas fait mal. »

Je me lève, d’un coup. Je monte dans ma chambre pour m’isoler et pleurer. Le temps fera son œuvre, lentement, mais au fond de moi, Mathis sera toujours là.



À l’approche du mois de juin, la pression commence à monter. Je dors mal, je mange moins, je perds du poids alors que je suis en pleine poussée de croissance. Mes parents m’amènent au cinéma voir un film pour me changer les idées. J’invite Nathalie. Elle trouve tout de même étrange que je me mette autant la pression pour le simple brevet des collèges, encore plus lorsque mes parents lui apprennent que je passe mes soirées à réviser. Je n’ai évidemment rien dit pour les épreuves du baccalauréat, ni à elle, ni à mes parents. Maintenant je me demande comment me rendre aux épreuves sans éveiller le moindre soupçon.

Le jour de l’épreuve de philosophie, je prends le car comme d’habitude. La seule différence est qu’au lieu de me rendre à mon collège, je prends la direction du lycée avec ma convocation en poche. À l’entrée, je dois montrer patte blanche, je suis le plus jeune à passer l’examen dans cet établissement. « Y a-t-il des vérités définitives ? ». Dans quoi me suis-je fourré ? Après trois heures et demie à plancher, tenter de trouver des références, autre que l’incontournable mais bien trop classique Mythe de la caverne de Platon, je sors lessivé de l’épreuve. L’après-midi, après une courte pause repas, j’affronte le français. Mes compagnons d’épreuve sont en classe de 1ère cette fois. Je suis surpris de voir à quel point ils font plus jeunes que les terminales. Les trois heures accordées sont trop courtes pour me permettre de terminer.

En rentrant chez moi, ma mère me prend à partie. Nathalie a appelé pour savoir pourquoi je n’étais pas en cours. Je réfléchis à une excuse potable mais si je mens aujourd’hui, comment vais-je expliquer mon absence demain, et le reste de la semaine ? Je ne veux pas dire la vérité, je m’emmure donc dans le silence, ce qui me vaut une nouvelle punition. Tant pis, je ne peux que m’en prendre à mon manque d’anticipation. Vexé, je refuse toutefois de prendre l’appel de Nathalie plus tard dans la soirée.

Le lendemain je passe l’épreuve de Mathématiques dans laquelle je me balade. Je me permets même de rendre ma copie avec trente minutes d’avance. J’ai quelques lacunes en géométrie mais l’étude des fonctions est une formalité. À la sortie du devoir de Sciences de la Vie et de la Terre, je suis plus mitigé. Si je pense avoir bien résumé la génétique, l’étude des synapses m’a posé plus de problèmes. Pour la géologie, c’est encore plus simple, je n’ai pas travaillé cette partie. J’ai donc dû remplir à partir de mes vieilles connaissances. Le soir, je redoute mon arrivée à la maison. Il semblerait toutefois que ma petite-amie m’ait couvert cette fois. Je tente de la rappeler en fin de soirée, mais personne ne répond.

Le jeudi soir, alors que je sors d’un pénible examen de physique-chimie, Nathalie m’attend devant le lycée. Ma première pensée est de faire demi-tour et trouver une autre sortie. Vu la tête qu’elle affiche, ce n’est vraiment pas le moment de jouer au plus malin. En tant qu’adulte responsable, je décide donc d’affronter la tempête.

« Tu te fous de moi là ?

– C’est exactement pour cela que je ne voulais pas t’en parler ! Je savais que tu allais mal le prendre.

– Évidemment que je le prends mal ! Et tu pensais que ça allait passer ni vu ni connu, en n’en parlant à personne ? Tu me prends vraiment pour une conne !

– J’aurais dû t’en parler.

– Et maintenant ? Tu vas faire quoi ? Tu rejoins la fac et tu me quittes ? »

Je tourne ma tête vers elle, je n’avais pas du tout vu les choses sous cet angle. Pour moi, c’était surtout un défi personnel, histoire de pimenter mon quotidien et prouver que je peux encore réussir cette épreuve mythique. Je n’ai pas du tout songé à la suite. Et puis je vois ses yeux qui brillent, je ressens son inquiétude et comprends sa réaction. Je la prends dans mes bras, la serre fort et lui murmure à l’oreille : « Jamais je ne t’abandonnerai ».

Pour me faire pardonner, je l’invite dans un café à trois rues du lycée. Le lieu est sombre, des lampes sont suspendues au-dessus de chaque table. Le lieu ne paie pas de mine, mais c’est un des rares endroits autorisés à un jeune public. Je nous offre un chocolat chaud et nous nous installons à une table en bois au fond. Confortablement assis sur une banquette en similicuir, je tente de tout lui expliquer. Le problème est que je ne sais pas moi-même pourquoi je l’ai fait.

Après une blague ou deux, elle se déride, m’interroge sur les sujets. Je lui raconte ce que j’ai répondu, là où j’ai eu des difficultés. Elle me raconte comment elle a fait pour savoir ce que je manigançais. Certains camarades prenant le même car ont indiqué la direction que je prenais en descendant, elle a rapidement compris que ce chemin menait au lycée le plus proche. Il lui a ensuite suffit de consulter les listes de répartition par salle des élèves passant le bac. Elle a demandé quand se terminait l’épreuve ce jeudi soir, et elle a patienté pendant une heure devant la grille.

Au bout d’un moment, la gérante du café nous met à la porte, devant fermer l’établissement et rentrer chez elle. Je regarde ma montre : 19h08. Les derniers cars sont partis, nos parents doivent s’inquiéter. Si seulement nous avions des téléphones portables. Après quelques appels téléphoniques depuis la cabine la plus proche, et quelques éclats de voix, nous trouvons une solution. Paul viendra nous récupérer en voiture et je dormirai chez la famille Guéron. La réception est glaciale, à la hauteur de l’inquiétude provoquée. Nathalie a le plus grand mal à négocier que nous révisions l’anglais avant d’aller nous coucher. Nous parvenons à obtenir une demi-heure de discussions dans la langue de Shakespeare. La conclusion est qu’il est heureux que l’épreuve soit écrite, pour les oreilles de mon correcteur, et pour mes résultats.

Le lendemain, le père de Nathalie nous dépose devant le collège. Je dois attendre qu’il soit parti, puis je pique un sprint vers le lycée. Il serait dommage d’arriver en retard pour mes dernières épreuves. Je suis soulagé en sortant que tout soit terminé. Je ne suis pas mécontent de mes performances mais j’ai clairement de nombreuses lacunes qu’il me faudra combler dans les trois années à venir. Rentré chez moi, je préfère tout avouer plutôt que d’affronter une nouvelle engueulade. J’explique donc que j’ai passé le bac cette semaine, que je suis fatigué, et que je n’ai pas vraiment la volonté de forcer mon talent pour le brevet qui commence la semaine prochaine. Je sens mes parents partagés entre deux sentiments : la nécessité de me punir pour avoir menti, et l’envie de savoir si j’ai réussi mes épreuves. Je les abandonne là avec leurs dichotomies, en ne lâchant qu’un « On verra bien ».

Quelques semaines plus tard, j’obtiens les résultats du bac, deux jours avant ceux du brevet. Avec une moyenne de 9,8, je rate de peu mon examen. Le résultat est honorable pour un élève de troisième, surtout avec un 0 en sport et à l’oral de français, deux épreuves que je n’ai pas passées. Je suis toutefois déçu. Je renonce à passer l’oral de rattrapage, cela ne m’intéresse pas. J’aurai mon bac dans trois ans, comme promis à ma copine. L’obtention du brevet est comme prévu une formalité. La bouteille de champagne, restée au frais deux jours auparavant, est débouchée pour cette occasion. J’ai même le droit d’en gouter, un peu.

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