Chapitre 1- L’annonce

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Bangkok. Tour d'argent et de verre. Le soleil dégringole lentement sur la skyline, peignant les vitres de reflets orangers. Le tumulte de la ville s’atténue à mesure que l’ombre monte.

Au 41e étage de Gemini Real Estate, les derniers échos d’une réunion se dissolvent dans l'air climatisé. Le bureau est vaste, impersonnel, immaculé. Chaque objet est à sa place. Rien ne dépasse. Le cuir noir des fauteuils, le chrome discret, les stores semi-clos… Tout reflète un contrôle absolu.

Gemini, costume noir sur mesure, se tient debout face aux grandes baies vitrées. Silhouette droite, regard fixe, lointain. Il contemple la ville, mais ne la voit pas. Il pense. Il anticipe. Il calcule.

Sept mois. C'est le temps qu'il lui a fallu pour reprendre les rênes de l'empire familial, depuis son retour du Japon. Sept mois sans un mot plus haut que l'autre, à redresser, réorganiser, recentrer. Son père parti à la retraite, c'est à lui de porter le nom. Il l'a fait sans plainte. Pas pour l'argent. Pas pour la gloire. Pour sa mère. Uniquement.

Il ferme les yeux un instant. Goût métallique de fatigue. Il le sait : l'équilibre est fragile. Et ce soir, il va être mis à l'épreuve.

La porte s’ouvre sans bruit.

Madame Areeya entre. Elle est belle, sévère et sûre d’elle. Son tailleur blanc semble fait sur mesure, comme son masque de douceur. Gemini reconnaît aussitôt la posture : la négociatrice est là. Elle avance avec la fluidité d’un fauve apprivoisé, tire une chaise, s’assoit face à lui. Pas un mot superflu. Pas de salutation.

— Gemini, il faut qu’on parle.

Il ne répond pas. Il s'assoit lentement, dos droit, les doigts croisés sur le bureau. Il attend. Elle déteste quand il fait ça. Il le sait. Et il continue.

— J’ai parlé à Nalinee. Tu te souviens ? Une amie de la fac. Son fils est brillant. Il a monté trois clubs à Silom. Il est aussi l’égérie de Velvet Muse, cette marque de parfums que tu vois partout.

Un froncement de sourcil. Intérieurement, il soupire. Encore un plan. Encore un rendez-vous masqué sous de bonnes intentions.

— Nous avons organisé un dîner vendredi soir. Sois là. Sois présentable. Je te promets une chose : si tu acceptes ce rendez-vous sans le saboter, je ne t’en imposerai plus jamais un seul. Plus de femmes, plus de pièges.

Il cligne lentement des yeux. Il déteste les ultimatums.

— Je croyais qu’on avait réglé ça. Je t’ai déjà dit que je n’étais pas intéressé. Et pourquoi tu me parles de son fils ? Sauf si ton amie a une fille...

Il s'interrompt, plus irrité qu'il ne l'aurait cru.

— Je sais, murmure-t-elle. Mais cette fois, c’est différent. C’est bien avec son fils que nous voulons que tu dînes. Sa fille n'est pas disponible.

Un silence se pose, lourd. Il tourne lentement la tête vers elle. Intrigué. Méfiant.

— Le fils de Nalinee est… comme toi. Enfin, je crois. Il est célibataire. Stable. Il cherche un partenaire. Mais surtout, il en a bavé. Comme toi. Utilisé, trahi, déçu. Pas pour ce qu’il était, mais pour ce qu’il pouvait offrir.

Elle marque une pause. L’air se tend.

— Nalinee et moi avons longuement discuté. Vos parcours, vos blessures… Vos solitudes. Peut-être que vous pourriez vous comprendre.

Gemini reste de marbre, mais son pouce tape doucement contre son annulaire. Un tic nerveux. Il déteste qu’on le lise. Il déteste qu’on le touche, même par les mots.

— Laisse-moi deviner, dit-il, sec. Un joli pantin sans profondeur, qui croit qu'ouvrir trois clubs et poser en slip, c'est être un homme d'affaires ? Une coquille vide, bien empaquetée.

Areeya ne bronche pas. Son regard s’aiguise.

— Il a une licence en gestion et droit du commerce. Un master en marketing stratégique. Il a fondé deux lignes de cosmétiques bio, qui marchent fort à l’international. Il gère ses établissements seul. Et il dirige une agence de communication depuis deux ans. Il ne fait pas que poser. Il construit.

Elle laisse un silence. Puis ajoute :

— Il s’appelle Fourth.

Le nom claque comme une révélation.

Il le connaît. Tout le monde le connaît. Visage omniprésent. Affiches, écrans, vitrines. Trop parfait pour être vrai. Un sourire calibré, une peau lisse, des yeux ourlés d’ombres. Le genre d’homme qui attire le monde, mais laisse vide ceux qui l’approchent.

Gemini ne dit rien. Il ravale la vague de doutes, de jugement, de curiosité.

— Très bien, lâche-t-il. J’y serai. Vendredi.

Elle le dévisage, surprise. Il ajoute :

— Mais à une condition. Nous dînerons seuls. Sans toi, sans tante Nalinee. Lui et moi. C’est mon règlement. Si je joue, je fixe les règles.

Un battement. Puis elle incline la tête, gravement.

— Très bien.

Elle se lève. Conversation close. Mais avant de sortir, sans se retournere elle ajoute :

__ J'espère que tu tiendras parole.

— Ne te fais pas d’illusions. Ce genre de types ne m’intéressent pas. Belle gueule, belle vie, tête vide.

La porte se referme dans un souffle discret. Le calme revient. Impeccable. Millimétré.

Gemini se lève, traverse la pièce et s’arrête devant la baie vitrée. Une tension sourde lui vrille les tempes. Il est épuisé. Écrasé par ce qu’on attend de lui. Il ne veut plus réfléchir.

Il voudrait juste qu’on le laisse en paix.

Mais dans un recoin de ses pensées, une image s’accroche : des yeux sombres, un sourire trop parfait, une cambrure de nuque entrevues sur un panneau publicitaire.

Fourth.

Une poupée magnifique. À l’esprit, probablement creux.

Et pourtant. Une part de lui veut en avoir le cœur net. Juste pour confirmer.

Il retourne s'asseoir, seul. Le cuir du fauteuil est froid contre son dos. Il ferme les yeux. Inspire. Lourdement.

Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi cette obsession familiale, sociale, presque culturelle, de former un duo, de ne pas finir seul ? Pourquoi le couple comme unique horizon ? Il a tout entendu : "Un homme accompli doit fonder une famille", "Tu es brillant, mais à quoi bon si tu n’as personne avec qui partager ?"

Il serre les dents.

Il ne craint pas la solitude. Il la choisit. Il la cultive. C’est elle qui le protège, qui le garde lucide. Mais aux yeux des autres, ce choix n’est pas valide. Pas complet. Il faut aimer, se lier, bâtir un foyer. Toujours.

Comme si l’absence d’un partenaire rendait sa vie moins légitime. Moins vraie. Comme si le célibat était une maladie honteuse dans la haute société.

Il regarde encore une fois la ville, baignée d’un or rougeoyant. Peut-être que Fourth n’est qu’un nom de plus. Une illusion brillante. Ou peut-être que c’est l’occasion de tout déconstruire. De voir, enfin, ce qu’il y a derrière les vitres fumées.

Juste pour confirmer.

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