Chapitre 2 - Premier Rendez-vous
Fourth était dans sa chambre, penché devant le miroir mural, concentré sur les derniers détails de sa tenue. Ce soir, ce n'était pas qu'un rendez-vous. C'était un pari. Un terrain miné. Une première.
— Tu sais qu’il rejette systématiquement tous ces rendez-vous, dit Salana, sa grande sœur, adossée au chambranle de son dressing, les bras croisés. Personne n’a jamais trouvé grâce à ses yeux.
Fourth esquissa un sourire dans le miroir. Salana avait ce ton mi-blasé, mi-inquiet qu’il reconnaissait entre mille.
Ils étaient comme la lune et le soleil inversés. Elle, brute, carrée, les cheveux courts, les jeans déchirés. Lui, tout en douceur tranchante, en lignes soignées, en angles sensuels. Ils adoraient taquiner leur mère en disant qu’il y avait eu une erreur de répartition dans son ventre. Elle avait pris le cœur du boxeur. Lui, la peau du danseur.
— Je sais, répondit Fourth, en ajustant un pli invisible sur sa veste noire. Sauf que je suis son premier rendez-vous arrangé homme. Et j’ai des atouts que toutes les autres n’avaient pas.
Il avait pris le temps. Choisi chaque pièce comme on prépare un uniforme. Pas pour cacher. Pour révéler. Il n’était pas efféminé, loin de là. Il aimait son corps masculin, et en prenait soin avec une rigueur presque militaire. Grand, élancé, athlétique, il alliait muscles dessinés et grâce naturelle. Son ventre plat, ses hanches fines, ses bras délicatement musclés formaient un tout sculpté mais fluide. Un fessier qui faisait tourner des têtes, oui, mais qu’il considérait d'abord comme un résultat d'effort, pas un atout de séduction.
— Tu fais attention, hein ? murmura Salana. Il est pas comme les autres. Et je te connais. Si tu t'attaches...
Fourth tourna la tête vers elle. Son regard s'assombrit un instant.
— Ce n'est pas un coup de poker. C'est une opportunité. J'attends ce moment depuis cinq ans. Depuis qu'il a donner cette conférence à la fac sur sa thèse qui a reçu un prix. Tu te souviens ? J'étais au fond de l'amphithéâtre, et j'avais noté chaque mot, pas pour le contenu. Pour sa voix.
Salana sourit. Un vrai sourire, tendre. Elle s'éloigna sans ajouter un mot.
Fourth inspira longuement. Ce n’était pas un simple dîner. C'était une négociation en terrain glissant. Un contrat délicat. Il allait s’y rendre avec toutes ses cartes, sans jamais les montrer.
*****
Le restaurant étoilé surplombait la rivière. Terrasse privatisée. Ambiance feutrée. Lumières chaudes, nappes en lin ivoire, musique de chambre discrète.
Gemini était déjà là. Cravate rouge sang. Costume noir obsidienne. Mains croisées sur un verre de vin rouge. Il semblait sculpté dans le marbre, l’expression figée, presque lasse. Il attendait son "supplice du soir".
Mais quand Fourth fit son entrée, la scène changea de tonalité.
Une apparition. Une œuvre d’art vivante.
Pantalon en cuir rouge profond, ajusté à la perfection. Veste noire échancrée, subtilement fendue, dévoilant un torse d’albâtre, léché par un pendentif en argent. Il marchait avec une confiance féline, maîtrisée, comme s’il avait répété cette scène cent fois. Et sans doute l’avait-il fait.
Gemini releva les yeux. Et ne les baissa plus.
Il s’était préparé à de la provocation. De l’exagération. Il reçut une tempête de sensualité élégante. Contrôlée. Brillante.
Lorsque Fourth lui tendit la main, un sourire tranquille aux lèvres, Gemini la serra avec un léger temps d’arrêt. Une seconde de trop. Il avait déjà perdu un peu de terrain.
Et quand il tira la chaise pour Fourth, comme un parfait gentleman, il découvrit le dos de la veste : entièrement en dentelle noire, fine, transparente. Une ligne de sensualité absolue. Une vague de chaleur brute le traversa. Il se raidit. Serra les dents. Réflexe de survie.
Heureusement, la serveuse arriva avec les menus et les apéritifs pré-commandés. Un souffle de répit.
Ils s’installèrent. Gemini conserva son masque neutre, mais il sentait la tension dans ses muscles. Il aurait voulu rester de marbre. Il fondait doucement.
Le dîner se déroula sans accroc. Conversation fluide, rythmée. Ils parlèrent de leurs affaires, de leurs mères, des déceptions passées. Fourth était intelligent, vif, réfléchi. Il posait des questions. Il écoutait. Gemini, contre toute attente, se surprenait à répondre sans ironie.
Il n'était pas seulement beau. Il était stable, structurant. Rassurant dans sa manière d'être là sans s'imposer.
Puis vint le dessert.
Fourth opta pour une mousse chocolat-framboise. Gemini, plus sobre, commanda un double expresso et deux liqueurs. Et pourtant, c’était lui qui fondait.
Lorsque Fourth se pencha pour attraper sa cuillère, l’échancrure de sa veste s’ouvrit davantage. Gemini aperçut la courbe légère d’une clavicule, la naissance d’une ligne pectorale.
Puis Fourth lécha lentement une trace de chocolat au coin de ses lèvres.
Ce fut l’assaut final.
Gemini inspira discrètement. Il avait un self-control d’acier. Il l’avait forgé pendant des années. Mais ce soir, la tentation avait un nom. Une voix. Et un dos en dentelle.
Fourth prit une gorgée de son digestif, s’adossa avec désinvolture, puis brisa le silence :
— Je m’attendais à un homme froid et distant. Je suis agréablement surpris d’avoir passé une excellente soirée. Je dirai à ma mère que tu t’es parfaitement tenu.
Un clin d’œil. Gemini esquissa un sourire. Rare. Inattendu.
— Mais toi et moi, soyons clairs : même si on veut faire plaisir à nos mères, on n’est pas prêts à signer un contrat de mariage qui nous enchaînerait. J’aime ma liberté. Et toi, je suppose que tu aimes ta tranquillité.
Gemini hocha lentement la tête.
— Et tu proposes quoi ? Si tu leur dis que tout s’est bien passé, elles vont vouloir plus.
— Exactement. Alors on va leur donner ce qu’elles veulent. On joue le jeu. On se revoit, sous couvert d’apprendre à se connaître. Plus besoin d’avaler deux rendez-vous arrangés par semaine. Toi et moi, on devient notre ticket de sortie.
Il posa une main sur le bras de Gemini.
— Et puis… on pourrait même en profiter. Tu es totalement mon genre. Et si je me fie à ce que j’ai vu en début de soirée, je ne te laisse pas indifférent.
Il se recula, croisa les jambes.
— Mais pas ce soir. Je ne couche jamais au premier rendez-vous. Et j’ai un rendez-vous pro dans une heure… Je vais me changer. J’ai épuisé mon quota de provocation.
Gemini se leva. Droiture d’homme qui reprend le dessus. Et pourtant…
— Samedi. Dîner. Avec moi.
Fourth haussa un sourcil. Intéressé.
Gemini s’approcha. Se pencha à son oreille.
— J’accepte ta proposition. Mais à une condition : on est exclusifs. Tant que ce pacte tient, tu es à moi. Quant à cette veste… j’espère être le seul à en profiter.
Il recula. Planta son regard dans celui de Fourth.
— Si je dois signer ce foutu contrat un jour, autant que ce soit avec toi. Tu me plais. Physiquement, c’est évident. Mais je ne pensais pas être aussi… intrigué.
Fourth cligna des yeux.
— Intellectuellement ?
Gemini hocha la tête.
— Alors donnons-nous six mois.
— Et au bout de six mois ?
— On verra. Soit on rompt. Soit on signe. Bagues, promesses, tout le tralala.
Fourth tendit la main.
— Marché conclu.
Gemini attrapa la main. Mais ne la lâcha pas.
Il le tira contre lui. L'embrassa. Bref. Intense. Affamé.
— Marché conclu, souffla-t-il.
Fourth recula, déstabilisé. Les doigts sur la bouche.
— Surprenant, murmura-t-il. J’ai hâte de voir la suite.
Fourth tourna les talons. Démarche féline. Sûr de lui. Terriblement désirable. Gemini le suivit des yeux, incapable de détourner le regard. La dentelle fine dessinait sur son dos un chemin de perdition, une promesse cruelle. Son regard était un piège — affamé, brûlant, presque douloureux. Une tension animale, mêlée à la peur lucide de céder trop vite, trop fort. Il voulait l’arrêter. Le retenir. Le dévorer. Mais il resta figé.
Fourth, lui, sentait ce regard lui caresser la peau comme une braise. Alors il accentua sa marche, chaloupée, millimétrée, digne des podiums. Il savait ce qu’il faisait. Il offrait à Gemini un spectacle final. Une morsure de manque. Il ne se retourna pas. Inutile. Il savait déjà : il avait remporté la manche.
*****
Ce soir-là, sous la douche, Gemini repensa à la dentelle. Aux lèvres. Au regard. Il essaya de se détourner l'esprit, de ramener son attention sur les dossiers à boucler, sur la réunion du lendemain, sur n'importe quoi... mais rien n'y faisait. Son esprit revenait toujours à Fourth. À son sourire, à la lenteur étudiée de ses gestes, à cette manière de croiser les jambes, de s'humecter les lèvres après une gorgée.
L'eau chaude ruisselait sur son dos tendu, mais au lieu de l'apaiser, elle attisait les braises sous sa peau. Il ferma les yeux. La dentelle réapparut. Les lèvres aussi. Puis ce moment furtif, lorsqu'il avait aperçu le torse sous la veste entrouverte. Il aurait pu fuir ce souvenir. Il aurait pu s'interdire d'y revenir. Mais son corps, lui, avait d'autres plans.
Son souffle s'accéléra. Sa main glissa lentement sur son ventre, son torse, cherchant un appui, un apaisement. Il grogna, presque agacé de se laisser envahir. Mais l’image de Fourth léchant la mousse au coin de sa bouche revenait en boucle. Le goût de la liqueur sur ses lèvres quand il lui avait volé ce baiser. Et il céda. Les doigts se firent plus insistants, explorant, provoquant. Il se détestait de ne pas contrôler ça. De ne pas pouvoir se détacher. Pourtant, au cœur de cette lutte intérieure, il comprit. Il n'avait jamais voulu contrôler. Il voulait ressentir. Et ce soir, Fourth lui avait fait ressentir trop de choses, trop fort.
Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas goûté à la douceur d’une peau offerte, au frisson d’un contact neuf. Trop longtemps qu’il n’avait pas cherché de corps pour apaiser ses nuits tendues, solitaires. Il s’était convaincu que le désir était un luxe, que le plaisir pouvait attendre. Il s’était anesthésié, volontairement.
Et maintenant, il en payait le prix. Fourth l’obsédait. Comme une faim ancienne réveillée d’un coup de croc. Comme un poison lent qui se diffuse dans le sang.
Fourth avait déchiré ce silence charnel d’une simple démarche, d’un éclat de rire, d’un morceau de dentelle. Alors son corps réclamait, exigeait, hurlait presque.
Il savait qu’il allait y goûter. À cette peau, à cette bouche, à ce corps trop bien emballé. Ce n’était plus une hypothèse, c’était une promesse.
Il se sentait lâche. Faible. Mais s’il devait endurer le théâtre de rendez-vous arrangés, les sourires diplomatiques et les faux semblants, alors il exigeait au moins une chose : une compensation. Et Fourth serait cette compensation. Exquise. Incandescente.
Sa main retrouva le chemin, malgré tous ces mois à l’avoir ignoré. Elle glissa, guidée par une mémoire charnelle jamais tout à fait éteinte, oscillant entre colère rentrée et désir brutal. Les gestes, d’abord hésitants, trouvèrent d’eux-mêmes un rythme ancien, précis, implacable. L’orgasme monta vite, trop vite — violent et bref, à l’image de ses pensées confuses et de l’amertume de perdre, ne serait-ce qu’un instant, son légendaire self-control.
Son corps se tendit, son front se heurta au carrelage tiède. Il laissa sortir un souffle saccadé, entre colère et désir. Un râle bref, arraché. Quand enfin la tension se relâcha, il resta là, le visage penché, les yeux clos, le cœur battant. Déterminé et affamé.
Quant à Fourth, il signa trois nouveaux contrats pour ses marques de cosmétiques, juste après avoir quitté le restaurant. Deux enseignes thaïlandaises haut de gamme et une chaîne sud-coréenne en pleine expansion. Les signatures s'étaient faites avec aisance. Il avait le vent en poupe. L’aura. La maîtrise.
À son club de Silom, les clients étaient satisfaits, fidèles. Il avait salué quelques VIP, donné des directives rapides à son directeur de salle. Tout roulait. Tout était fluide. Il pouvait enfin respirer.
Plus tard, seul dans son bureau en mezzanine, une coupe de champagne à la main, il rouvrit mentalement le film du dîner.
Le moindre geste de Gemini. Sa façon de lever les yeux lentement. De pincer imperceptiblement les lèvres lorsqu’il était intrigué. Ce battement de paupières un peu trop long quand il avait vu le dos en dentelle. Ce frisson qu’il avait tenté de dissimuler.
Fourth sourit, satisfait. Pas un sourire arrogant. Un sourire de victoire calme. Il avait réussi. Il l’avait déstabilisé. Gemini n’était pas resté de marbre. Et ce n’était pas que physique. Il l’avait vu hésiter. S’ouvrir. Penser à voix haute.
Pour la première fois, Gemini l’avait regardé. Vraiment. Et maintenant qu’il avait attiré son attention, il était hors de question de le laisser détourner le regard.
Il était à lui. Pas encore dans les faits, mais dans l’intention. Et Fourth comptait bien transformer cette faille en fondation.
Il leva son verre à la lumière tamisée. Une promesse silencieuse dans les yeux.
« Tu me regardes enfin. Maintenant, tu ne regarderas plus ailleurs. »

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