Chapitre 3 - Entre les lignes
Leur second rendez-vous se fit sous la demande de Gemini trois jours plus tard. Il voulait voir si Fourth était capable de le comprendre ou si au contraire il le verrait s’ennuyer. Il lui proposa donc une visite au musée d'art contemporain, l’endroit où il aimait aller pour se vider la tête.
Fourth accepte et Gemini l’informe qu’il passera le prendre vers 14h le lendemain.
Ils discutent d'art, d'identité, de structure. Gemini parle pour une fois de lui, de ses goûts, de ce qu'il regarde pour se calmer.
Ils traversent les salles blanches du musée, pas pressés, portés par la lumière douce qui tombe des verrières. Gemini s’arrête devant une toile abstraite, tachetée de bleu profond et de jaune acide.
— Ça te parle ? demande Fourth.
Gemini hésite, penche la tête, observe un détail dans le coin.
— J’aime ce genre de chaos, répond-il. C’est… vivant. Pas besoin de comprendre pour ressentir.
Il glisse un regard à Fourth, cherchant sa réaction. Fourth sourit, s’approche.
— Tu préfères ça aux portraits ?
— Les portraits me mettent mal à l’aise. J’ai l’impression qu’ils attendent quelque chose de moi.
Il rit, un peu gêné, puis s’attarde devant une sculpture en métal torsadé.
— Ça, par exemple. C’est calme. Même tordu, ça reste debout.
Fourth acquiesce, silencieux, puis effleure du bout du doigt le guide du musée.
— Et toi, tu ressembles à quoi, une toile ou une sculpture ?
Gemini hausse les épaules, esquisse un sourire :
— Peut-être un peu des deux. Mais aujourd’hui, je préfère regarder.
Ils avancent, sans se presser, un peu plus proches qu’au début. Les voix des autres visiteurs se perdent dans le silence du musée. Gemini se sent étrangement à sa place, ici, à côté de Fourth.
Après la dernière salle, ils sortent du musée, un peu étourdis par les formes, les couleurs, le silence dense des galeries. La lumière extérieure est douce, fin d’après-midi, ciel gris pâle. Gemini propose un café. Fourth acquiesce d’un sourire.
Ils s’installent dans un petit établissement en retrait, avec des murs couleur crème, des fauteuils en velours et une playlist jazzy électro qui flotte doucement entre les tables.
Gemini commande un espresso noir, sans sucre, et une petite assiette de fromage affiné. Fourth opte pour un latté caramel double chantilly et une part généreuse de gâteau coco-mangue. Ils s’observent un instant, amusés par leurs choix opposés.
— T’as toujours été sucré ? demande Gemini en sirotant son café.
— Toujours, répond Fourth en léchant distraitement la crème de sa cuillère. Et j’ai grandi à Chiang Mai. Le nord, c’est épicé et sucré. Ma grand-mère faisait une soupe au curry qu’on pouvait sentir à l’autre bout du quartier.
Il sourit, un peu rêveur.
— Toi, je parie que tu cuisines à la française, non ?
— À l’italienne surtout. Et je suis plus fromage que dessert. J’aime le goût brut des choses.
Fourth le regarde, un sourcil levé.
— Ah. Un homme de textures.
— Et toi, un homme de contrastes. Sucré, mais piquant.
Un léger silence s’installe, agréable. Ils sont à l’aise, vraiment. Gemini croise les jambes, détendu dans son pantalon en lin gris, sa chemise champagne à peine froissée. Fourth, lui, étire ses bras au-dessus de sa tête, dans la fluidité nonchalante de son jean taille haute et sa chemise blanche transparente qui laisse deviner la ligne de son torse.
Ils finissent leurs verres. La lumière du café a viré au doré.
Puis Fourth penche légèrement la tête, un sourire malicieux aux lèvres.
— Maintenant mon tour, dit-il.
Il laisse un bref silence, comme pour faire monter la tension.
— Ça te tente un mur d’escalade ?
Le lendemain, ils se retrouvent devant la salle d’escalade. Gemini arrive à l’heure, légèrement nerveux mais silencieux. Fourth est déjà là, accoudé au comptoir d’accueil, un sourire prêt à jaillir.
— Je t’ai pris une paire de chaussons. T’es plutôt 43 ou 44 ?
Gemini hausse un sourcil.
— 45. Et j’espère que tu ne t’attends pas à ce que je grimpe jusqu’au plafond du premier coup.
Fourth rit doucement.
— Non, mais j’espère au moins que tu grimperas un peu plus haut que moi.
Ils se changent chacun dans leur vestiaire respectif. Gemini sort le premier. Tenue noire, sobre : pantalon d’escalade ajusté, t-shirt sans manches qui laisse voir la découpe nette de ses épaules et de ses bras. Son allure est droite, presque trop. Il a l’air d’un homme qui préfère contrôler plutôt que jouer.
Fourth émerge à son tour. Il s'arrête net en voyant Gemini.
— Wow.
Gemini baisse les yeux sur lui-même, un peu mal à l’aise.
— Trop ?
Fourth secoue la tête, éclate de rire.
— Non. Juste… je pensais pas que tu serais aussi canon dans du lycra noir. Sérieusement.
Gemini détourne les yeux, malicieux.
— Tu veux que je grimpe ou que je pose ?
— Tu peux faire les deux. Je prends les photos.
Il s'approche pour l’aider à ajuster le harnais. Ses mains sont précises, calmes. Gemini se laisse faire, concentré sur les gestes, mais conscient de leur proximité. Fourth tire légèrement sur une sangle, attache une boucle, resserre au niveau des hanches.
— Là, c’est bon, dit-il doucement. Tu veux que je te montre les prises faciles pour commencer ?
— J’observe d’abord.
Fourth s’élance sur la paroi. Fluide, souple, presque félin. Ses jambes tendent, se plient, s’élèvent dans une chorégraphie naturelle. Gemini le suit des yeux. Son regard s’attarde. Le jean d'escalade de Fourth, un peu ample, épouse pourtant parfaitement les mouvements de son bassin, révélant des lignes que Gemini n’essaie même plus de ne pas remarquer.
Arrivé à mi-hauteur, Fourth se retourne, suspendu d’une main. Un sourire taquin aux lèvres.
— Tu comptes me mater longtemps ou tu viens grimper ?
Gemini secoue la tête, un petit sourire aux lèvres. Il s’approche du mur.
Il grimpe. Avec force. Moins de grâce, plus d’assurance. Il calcule, analyse, monte avec une puissance maîtrisée, chaque prise utilisée à fond. Son corps se déploie, muscles tendus, posture propre, presque militaire. Fourth, en haut, le regarde grimper, une lueur dans les yeux.
Ils redescendent, en riant, transpirants mais heureux.
— Match nul, propose Gemini.
— Pas vraiment, répond Fourth en s’épongeant le front. Tu forces comme un dieu grec, mais moi, je suis l’agilité incarnée. On peut pas comparer.
Gemini s’incline légèrement.
— D’accord. Tu gagnes.
Fourth le regarde, un peu surpris de sa reddition rapide.
— T’abandonnes facilement ?
— Non. Je choisis mes batailles.
Un silence. Complice. L’air entre eux est plus chaud qu’avant.
Après la séance, ils se saluent devant les vestiaires, un peu haletants, couverts de sueur, les corps encore tendus de l'effort. Fourth disparaît derrière la porte des douches hommes. Gemini le suit quelques secondes plus tard.
Les cabines sont individuelles, mais séparées par de simples parois fines. Gemini entre dans l’une, suspend brièvement son t-shirt noir détrempé. Il entend la douche de la cabine voisine s’ouvrir dans un souffle.
Silence. Puis, un filet d’eau qui coule, régulier. Le bruit du savon contre la peau. Gemini ferme les yeux un instant. L’image de Fourth lui revient immédiatement. Le corps élancé, les hanches souples, ce sourire en demi-teinte.
Il ouvre le robinet. L’eau est chaude, presque brûlante.
Il se savonne lentement, chaque geste éveillant une tension sous sa peau. Il imagine la mousse glissant sur le torse de Fourth, sur son dos, sur ce qu’il a entrevu pendant l’ascension. La simple pensée le fait frémir. Il ne cherche pas à résister. Il n’y a personne à voir. Juste la paroi entre eux. Juste le bruit de l’eau.
De l’autre côté, Fourth ferme les yeux lui aussi. Il a senti la présence de Gemini dès qu’il est entré. Il imagine ses bras solides, le souffle qu’il retient peut-être, l’eau glissant le long de sa nuque. Son propre corps réagit, comme une vague lente. Il se mord la lèvre, doucement. Il se laisse aller, dans le silence des carreaux blancs, sans un mot.
Quelques minutes plus tard, chacun ressort de sa cabine, seul. Ils se croisent au loin, habillés, les cheveux encore humides. Un salut bref. Pas un mot.
*****
23h
Le téléphone de Fourth vibre. Un message de Gemini.
“Merci pour cette après-midi sportive et… étonnante. Tu m’as presque donné envie de grimper plus souvent.”
Réponse immédiate.
“J’ai hâte de voir ce que tu vas proposer pour le prochain rendez-vous. Mais tu vas devoir être patient. Je pars pour New York demain. Défilé + obligations d’égérie.
Je profite de l’occasion pour faire connaître mes marques de cosmétiques mixtes pendant les events. Ça va être intense.”
Une dernière ligne, sans ponctuation, sans émoticône.
“Tu vas me manquer”
Gemini relit le message deux fois. Il sent une chaleur sourde se réveiller sous ses côtes. Il sourit. Puis il soupire.
Un soupir qui ne sait pas encore s’il est de manque, de confusion ou de désir.
Il pose son téléphone, s’allonge sur le dos, les yeux ouverts dans le noir. Fourth. Étonnant, imprévisible, déroutant. Une présence qui l’attire, le trouble. Qui lui échappe aussi.

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