Chapitre 4 : Le Rituel
Pendant trois mois, ils construisirent un rythme. Une sorte de rituel discret. Le lundi soir, c’était dîner chez Gemini, plats épicés et vin rouge, suivis de longues discussions sur le balcon, pieds nus, verre à la main. Le jeudi, c’était chez Fourth, ambiance tamisée, playlist K-Pop, cuisine Thaï et desserts à tomber. Le dimanche, c’était sorties : expositions, marchés, balades dans les vieux quartiers ou défis sportifs.
Ils ne se voyaient pas tous les jours, mais assez pour que l’absence pique, et que la présence réchauffe. Il y avait des silences confortables,des absences programmées lors de leurs déplacements professionnels, des regards qui en disaient long.
Gemini se surprenait à attendre les messages de Fourth. Fourth, de son côté, adaptait son emploi du temps pour inclure "des moments pour respirer" — sous-entendu : pour Gemini.
Du côté des mères, l’espoir grandissait à chaque appel, chaque rumeur, chaque photo discrètement volée par leurs espions respectifs. Madame Areeya et tante Nalinee, autour d'un thé, osaient enfin parler fiançailles. L'une préférait une cérémonie intime, l'autre rêvait d'une cérémonie traditionnelle Thaïlandaise avec des lampions. Elles n'en étaient pas encore à envoyer les invitations, mais leurs yeux brillaient d'une lueur qui ne trompait personne.
Un vendredi soir, ils participèrent à une soirée à thème à l'ancienne, organisée par des étudiants en arts graphiques de Bangkok : cinéma en plein air, ambiance drive-in américaine, avec pop-corn, covers de jazz, projections sur drap tendu et food trucks délirants. Gemini, peu adepte de ce genre de rassemblements, se laissa pourtant gagner par la bonne humeur. Fourth portait un jean retroussé, un crop-top en crochet et des lunettes rondes. Irrésistible. Ils partagèrent une couverture, échangèrent des blagues, se chamaillèrent pour la dernière frite. Et quand Fourth éclata de rire, la tête en arrière, Gemini céda. Il l’attrapa par la taille et l'embrassa, là, au milieu des voitures et des guirlandes lumineuses. Longtemps. Un baiser de fin de film. Passionné. Affamé.
Jusqu’ici, tout semblait maîtrisé. Une équation simple, sans surprise. Trois jours, trois rendez-vous, des silences bien placés, des rituels qui rassuraient. Mais le Blue Moon allait faire voler cette symétrie en éclats.
Ce soir-là, Gemini allait découvrir l’autre visage de Fourth. Celui qui brillait trop fort pour être ignoré.
Le club fétiche de Fourth. Il y invitait rarement des "rencards". Mais ce soir-là, c'était différent. Gemini portait une chemise noire ouverte juste ce qu’il faut, un pantalon ajusté de même couleur. Fourth, lui, brillait sous les spots, vêtu d’un débardeur rouge scintillant et d’un pantalon noir fluide mais épousant parfaitement ses hanches. Il lui présenta ses ami(e)s : DJ, mannequins, drag queens, danseurs. Tous semblaient adorer Fourth.
Gemini observa, fasciné. Il ne comprenait pas tout, mais il sentait l’énergie vibrer.
Il sentit un pincement diffus dans la poitrine. Trop de regards se tournaient vers Fourth. Trop de sourires complices. Il n’était pas jaloux. Enfin… Il n’aimait pas cette sensation, cette perte de maîtrise. Il détestait ces endroits — surchargés, lumineux, mouvants. Mais ce soir, il se savait piégé.
Fourth était comme un astre en pleine éruption. Il éclaboussait la pièce. Et Gemini, malgré lui, gravitait.
Dans le Cercle VIP, les verres se succédaient. Fourth dansait, le regard félin, les gestes sensuels. Gemini ne bougeait presque pas, mais il brûlait de l’intérieur. Finalement, Fourth l’entraîna sur la piste. Ils dansèrent. Collés. Enlacés. Lentement. Les basses à fleur de peau. Les doigts de Fourth glissèrent le long de son torse, les mains de Gemini se posèrent sur ses hanches.
Il aurait voulu s’en foutre. Vraiment. Mais les mains de Fourth sur lui faisaient vaciller ses certitudes. Tout son corps hurlait le contraire de ce que son esprit tentait de tenir droit. Il n’avait jamais su danser. Et là, il ne savait plus penser.
Gemini, le souffle court, répondit dans un murmure à peine audible :
— T’as pas le droit d’être aussi beau quand tu me rends aussi vulnérable.
Un moment suspendu. Le tissus était tellement doux, mais Gemini ne rêvait que d’une chose, savoir si la peau en dessous l’était aussi.
Fourth, contre lui, souffle à son oreille :
— Tu sais que tu peux me toucher pour de vrai, pas juste en rêve.
Ils finirent dans le bureau de Fourth. Portes fermées. Silences entrecoupés de souffles. Lèvres contre lèvres. Ils s’embrassèrent comme si les trois mois avaient été une tempête retenue. Pas encore plus loin. Juste la tension, l’envie brute, les mains dans les cheveux, sur la nuque, sur les reins.
Et puis, le condo de Gemini. Quasiment sans un mot.
Ils entrèrent. Se déchaussèrent. Fourth recula contre un mur, tirant Gemini par la chemise. Lèvres. Cou. Doigts tremblants sur les boutons. Vêtements qui tombent, un à un. Pas de hâte, mais pas de retenue non plus. Des soupirs. Des regards fous. Des mains qui se cherchent. Des gestes pleins de feu. Trois mois d’attente, trois mois de tension. Une digue qui cède. Le désir qui explose.
Mais ce n’est pas brutal. C’est une vague. Une lente montée. Une explosion douce. L’envie devient besoin, le besoin devient tendresse. Ils se retrouvent, enfin, dans la totalité de l'autre. Sur la table, sur le canapé. Une fièvre dévorante, des gémissements, des promesses chuchotées, des halètements. Puis enfin, l’explosion, la délivrance, et le silence. Ou presque.
Deux respirations saccadées, deux cœurs affolés. Reprendre pieds.
Gemini n’avait pas prévu ça. Pas cette chaleur-là. Pas cette douceur. Il ne savait plus où finissait son corps et où commençait celui de Fourth.
Il posa une main sur la nuque de l’autre homme, presque machinalement, comme pour vérifier qu’il était encore là. Et, dans un coin sombre de son esprit, une pensée s’imposa :
Et si je ne voulais plus que ça s’arrête ?
Gemini se lève, prend délicatement Fourth dans ses bras et le porte jusqu’à la salle de bain. Une douche apaisante, des mains qui se promènent, un désir qui se ranime. Trop de retenue, trop longtemps. Des caresses qui reprennent, des baisers plus doux, et de nouveau la danse du plaisir, plus calme, plus lent, plus savoureux.
Puis le calme. Les draps froissés. La nuit posée comme une caresse.
Gemini, adossé à la tête de lit, tient Fourth dans ses bras. Celui-ci, nu sous le drap, s’amuse à dessiner des cercles sur sa peau.
— Tu sais que ces trois mois ont été les plus agréables que j’ai connus depuis longtemps ? murmure Fourth.
Gemini sourit.
— C'était un bon contrat d'essai.
— Et maintenant ? demande Fourth, un brin moqueur.
Gemini l’embrasse doucement.
— Maintenant, on passe à la phase deux. Trois mois de plus. Pour voir si on signe à vie.
Fourth rit.
— Avec clauses de reconduction tacite et baisers illimités ?
— Exactement. Ils rient, encore.
Gemini l'embrasse à nouveau. Longuement. Tendrement. Puis s’allongeant confortablement, il enferme Fourth dans ses bras, tous deux enfin apaisés, ils s’endorment, le sourire aux lèvres.
Fourth, presque endormi :
— Je crois que j’te veux pour de bon, tu sais. Pas juste pour six mois.
Le cœur de Gemini fit une embardée violente. Et, dans le noir, il sut. Il ne laisserait plus Fourth s’échapper.
Une vague le traversa, brutale. Comme un saut dans le vide. Gemini ferma les yeux. Il était foutu.
Le souffle de Fourth ralentissait contre son torse. Et alors que cet homme s’endormait paisiblement, sans peur, dans ses bras, il sut à nouveau.
Ce n’était plus un contrat. C’était une évidence.
Il voulait Fourth. Entier. Pour lui.
Pas juste pour six mois.

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