Chapitre 5 : Vérités
Le soleil filtre à travers les rideaux de lin. Une lumière douce, presque irréelle. Fourth s'étire dans les draps encore chauds de la nuit, les cheveux en bataille, les traits relâchés. Gemini, adossé à l'oreiller, le regarde, silencieux. Son bras repose derrière sa tête, l'autre glisse lentement le long du dos nu de Fourth.
Ce dernier s'assoit, les draps glissant autour de sa taille. Il fixe un point vague dans la pièce, puis souffle :
— Je dois te dire un truc.
Il se tourne, hésite, puis vient s'asseoir au bord du lit, tout près de Gemini. Sa voix est calme, un peu rauque au réveil.
— J'avais un crush sur toi à l'université. J'étais dans le même amphi. Toujours au fond. Toi, tu arrivais toujours à l'heure, net, sérieux, costume impeccable. Moi, je faisais semblant de prendre des notes, mais je regardais surtout tes mains. Et ton dos.
Un sourire nostalgique étire ses lèvres.
— Tu ne m'as jamais remarqué.
Gemini tourne la tête vers lui, le visage serein. Il répond, presque dans un souffle :
— C'est vrai. Je ne t'avais jamais vu à l'université. Ou du moins, pas consciemment.
Il marque une pause, puis ajoute, plus doucement :
— Mais je t'ai remarqué plus tard. Dans l'un de tes clubs. J'étais en dernière année. J'y suis allé sur l'invitation d'un camarade de promo. Tu portais un tailleur en cuir noir, ajusté. Tu dansais comme si la pièce entière tournait autour de toi. Je ne savais pas qui tu étais, mais je me souviens très bien m'être dit : "Ce type est inoubliable. Il est diablement sexy."
Il se penche, frôle ses lèvres.
— Et j'ai su, bien plus tard, que c'était toi. J'ai juste eu peur, je crois. Peur que tu sois trop pour moi. Trop libre. Trop lumineux. Et moi... enfermé dans mes cases.
Fourth s'approche, le touche à peine.
— Alors arrête d'avoir peur, dit-il doucement. Je suis là maintenant. Et je compte bien rester.
Ils s'embrassent, sans hâte. Puis Gemini murmure :
— Tu veux savoir ce que j'ai ressenti cette nuit ? Ce matin ?
Fourth lève les yeux, attentif. Gemini l'attire contre lui.
— J'ai ressenti... du calme. Et du chaos. En même temps. Comme si j'avais enfin trouvé un endroit où je pouvais respirer, et brûler, sans me sentir étouffé, contraint.
Fourth ferme les yeux, ému.
— Il y a eu quelqu'un avant toi, tu sais... quelqu'un qui a brisé ça. Ce pacte que j'ai avec mon corps, avec la confiance. Notre contrat, au fond, c'est peut-être ma manière de me protéger.
Gemini ne répond pas tout de suite. Puis, dans un murmure :
— J'ai connu ça moi aussi. (Un battement.) Avant toi, je pensais que l'amour, c'était un luxe inutile. Le contrat de nos mères ? Je l'ai vu comme une échappatoire. Un moyen de ne plus risquer mon cœur.
Fourth ferme les yeux, ému.
Un silence complice les enveloppe, doux et dense à la fois.
Gemini l'attire contre lui. Ils restent ainsi un long moment, enveloppés dans ce silence plus tendre que toutes les promesses.
Plus tard dans la matinée, Gemini l'emmène dans un de ses lieux secrets : une librairie ancienne, cachée dans une ruelle étroite du quartier de Dusit. L'odeur du vieux papier, les murs couverts de bois sombre, les livres empilés dans un apparent chaos maîtrisé. Fourth explore les rayons, touche les reliures du bout des doigts, émerveillé.
— Tu viens souvent ici ?
— Chaque fois que j'ai besoin de silence.
Ils s'installent dans un coin salon, au fond. Un thé glacé pour Fourth, un café noir pour Gemini. Ils parlent peu, lisent un peu, se regardent souvent.
Sur le chemin du retour, Fourth reçoit un message. Il lit, puis verrouille immédiatement l'écran. Gemini le remarque.
— Tout va bien ?
Fourth hésite, puis hoche la tête.
— Juste un vieux fantôme qui n'a pas compris qu'il est mort. Rien d'important.
Ce soir-là, sur le chemin du retour, Fourth sentit son cœur se serrer. L'écran noir de son téléphone vibrait encore dans sa poche. Et avec lui, un souvenir qu'il aurait préféré ne jamais réveiller.
Il y avait des souvenirs qu'on enterre en profondeur. Et puis il y a ceux qu'un simple message suffit à déterrer.
Vancouver. Deux ans plus tôt.
Ils formaient un couple officiel. Trois ans d'histoire. Fiançailles publiques. Les magazines les adoraient. Sourires parfaits, looks coordonnés, main sur la hanche et promesses éternelles.
Fourth y avait cru. Plus que de raison.
Ce soir-là, il avait terminé un événement à New York plus tôt que prévu. Il avait sauté dans le premier vol pour Vancouver. Juste pour passer quelques jours à deux.
Il avait prévu des fleurs. Et un dîner.
Il n'avait pas prévu la scène dans la loge.
Deux corps. Nus. Enlacés.
L'autre homme, un mannequin de la même marque. Un "camarade de podium". Une promotion littérale.
Le choc avait été si violent qu'il en avait lâché les fleurs.
Et puis les mots avaient fusé. Durs. Déchirants.
— Tu n'étais pas censé être à New York ?
— J'avais envie de te faire une surprise.
— Mauvais timing.
Et cette phrase. Cette putain de phrase :
— Allez arrête, tu le sais que dans ce métier, si tu ne couches pas, tu n'obtiens rien. On est toutes des putes de luxe bébé. Pourquoi crois-tu que je suis avec toi depuis trois ans ?
Ce soir-là, Fourth n'avait pas seulement tourné les talons.
Il avait abandonné une version de lui-même. Celle qui croyait que l'amour survivait dans l'ombre des projecteurs.
Ce jour-là, Fourth avait tout claqué. Il avait quitté la loge, annulé sa participation au dîner, coupé les ponts.
Ils étaient ensemble depuis trois ans. Officiellement. Fiancés.
Et ce qu'il pensait être de l'amour s'était évaporé en un instant, comme un mauvais parfum de contrefaçon.
Son cœur, sa confiance en lui avaient été piétinés, détruits, réduits en miettes. Et malgré tout l'amour, malgré le soutien indéfectible de sa famille, Fourth ne voulait plus entendre parler de couple, d'avenir, de famille. Et pourtant...il y avait cette main. Celle de Gemini. Chaude. Stable. Entrelacée à la sienne comme une promesse silencieuse.
Gemini ne commente pas, mais il serre un peu plus fort la main de Fourth dans la sienne.
Le soir, Gemini reçoit un appel vidéo de sa mère. Elle a l'air détendue, presque malicieusement curieuse.
— Tu as l'air reposé, lui dit-elle. Et... heureux.
Gemini esquisse un sourire sans s'en rendre compte.
— Peut-être que je le suis, oui.
À la fin de l'appel, il reste un moment à fixer l'écran noir. Puis il retourne vers Fourth, qui dort sur le canapé, un livre posé sur la poitrine. Il s'assoit à côté, l'observe un moment. Puis, doucement, il passe un bras sous ses genoux, l'autre dans son dos, et le soulève sans le réveiller. Fourth bouge à peine, se blottit contre lui. Gemini l'emmène dans la chambre, le dépose délicatement sur le lit. Il glisse sous les draps à ses côtés et l'enlace.
La respiration de Fourth est lente, paisible.
La nuit avance.
Vers 3h du matin, Fourth se réveille. Il regarde Gemini dormir, paisible, la bouche entrouverte, les cheveux un peu en bataille. Un sourire étire ses lèvres. Il se penche, l'embrasse doucement, puis glisse lentement sous les draps.
Ce n'est d'abord qu'un effleurement. Puis une caresse plus audacieuse. Les soupirs de Gemini se mêlent à l'obscurité. Il émerge, à demi éveillé, happé par le plaisir. Les draps bougent, les souffles s'accélèrent, mais tout reste feutré, voluptueux, comme un murmure dans la nuit.
Gemini l'attire vers lui, l'embrasse avec tendresse, et ils s'aiment à nouveau. Pas avec l'urgence de la première fois, mais avec la lenteur d'un désir mûri. Chaque geste est un langage. Chaque regard, une promesse.
Puis le silence. Les draps froissés. Les corps apaisés.
Gemini garde Fourth contre lui, la main glissant doucement sur son bras.
— Si tu comptes bien rester... alors reste. Je te veux ici. Avec moi.
Fourth gloussa doucement, la joue posée contre son torse.
— Si tu veux vraiment que je reste, il faudra t'habituer à ce genre de réveils.
Gemini rit, la voix encore rauque de sommeil.
— Honnêtement... Si tous mes matins commencent comme ça, je vais devoir virer mon réveil.
— Je prends note, répondit Fourth, taquin. Service premium, livraison directe sous la couette.
— T'es un danger public, murmura Gemini en l'embrassant sur le front.
Ils restèrent ainsi un moment, enlacés, le corps lourd mais l'esprit léger.

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