Chapitre 7 : Les ombres de Paris

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Un an.
Douze mois à apprendre les silences de l’autre, à lire entre les soupirs et les regards. Un an que Fourth et Gemini se tenaient l’un à l’autre, entre rendez-vous doux et nuits dévorantes.

Ce soir-là, ils fêtaient leur anniversaire de couple dans l’intimité du condo. Pas de décorations, pas de champagne hors de prix. Juste eux. Un dîner cuisiné ensemble, une playlist discrète, et le reflet de la ville dans les vitres.

Gemini tendit à Fourth une petite boîte noire. Sobre. Élégante.

À l’intérieur, un bracelet en cuir clair avec une plaque en platine, discrète mais gravée à l’intérieur :
"Un an. Et l’envie d’écrire le reste."

Fourth sourit, ému. Il l’embrassa longtemps, sans un mot. Puis murmura, presque à regret :

J’ai quelque chose à t’annoncer. C’est tombé cet après-midi.
Il sortit un papier froissé de sa poche. L’en-tête parlait de Paris, de Fashion Week, de défilés exclusifs.

Ils veulent que je ferme le show de la grande marque coréenne KHAAN. Et en plus… ils m’ont offert la chance de présenter ma propre collection, Peony Silver. Une capsule genderless inspirée de toi.

Gemini garda le silence une seconde, puis hocha la tête, un sourire doux au coin des lèvres.

Paris. Tu vas mettre le feu. Et moi, je vais surveiller les flammes d’ici.

Ils rirent, un peu trop vite.
Mais cette nuit-là, quand Fourth s’endormit, le front contre l’épaule de Gemini, ce dernier resta longtemps éveillé, à fixer le plafond. Quelque chose lui échappait déjà.

*****

Paris vibrait.
La ville s’était transformée en un enchaînement frénétique de podiums, de flashs, de parfums entêtants, de bises à moitié sincères et de sourires contractuels. Fourth jonglait entre essayages, interviews, conférences de presse et réunions de dernière minute. La présentation de sa collection Peony Silver approchait à grands pas, et son rôle de mannequin vedette pour KHAAN lui prenait déjà toute son énergie.

Les messages avec Gemini se faisaient plus espacés.
Il répondait entre deux retouches, entre un fitting et un shooting. Il se rattrapait par des photos, des vocaux rapides, des émojis un peu maladroits. Gemini répondait toujours. Toujours. Mais sa voix était de plus en plus posée. Trop posée.
Comme s’il retenait quelque chose.

Le troisième jour, Fourth le sentit dans l’air.
Un frisson désagréable. Comme une tension électrique qui précède l’orage.

Et il comprit pourquoi, en le voyant dans les coulisses du défilé KHAAN.
Éliott Roussel.

Éliott, c’était le genre d’homme qu’on n’oublie pas. Un visage d’ange taillé pour les campagnes Calvin Klein, un corps sculpté par la lumière, et une langue de vipère soigneusement affûtée. Il était l’un des mannequins masculins les plus en vue du moment, et accessoirement… l’ex que Fourth n’aurait jamais dû rencontrer.

Leur regard se croisa.

Éliott sourit. Un sourire prédateur, légèrement incliné, comme s’il savait déjà quelque chose que Fourth ignorait.

Je savais qu’ils t’auraient ici, murmura-t-il en approchant, veste de soie entrouverte, torse nu dessous. Paris sans toi, c’est comme une coupe sans bulles. Plat. Triste.
Je croyais qu’on avait fini cette conversation il y a deux ans, répondit Fourth sans détourner les yeux, les mâchoires contractées.
Oh, mais toi et moi, on n’a jamais fini. Tu fais semblant, mais regarde-toi. T’es encore à moi. Tu l’as jamais vraiment nié.

Fourth plissa les yeux. Sa voix devint froide, métallique.

Tu m’as trahi, Éliott. Je t’ai surpris dans un lit qui n’était pas le nôtre. Tu savais que j’étais là, et tu l’as fait quand même. Tu m’as utilisé. Et je t’ai rayé. Fin. De. L’histoire.

Éliott haussa les épaules, faussement blasé.

Tu dramatises, Fourth. Un petit écart, voilà tout. Dans ce métier, tu le sais, faut savoir… donner de sa personne. C’est du business, pas de la romance.
Pas dans mon business, ni dans ma morale, cracha Fourth. Moi, je couche avec qui je respecte. Et je ne me vends pas pour trois minutes d’attention ou un contrat sous la couette.

Un silence brutal tomba dans la loge.
Éliott avança d’un pas, plus menaçant. Il se pencha vers lui, souffle court, voix basse :

Tu vas vite te lasser de ton petit prince thaï, là. Il n’a rien à faire dans ce monde. Moi, je suis à ta hauteur. Et je suis toujours là. Tu peux faire le tour du monde, tu tomberas toujours sur moi.

Fourth recula d’un demi-pas, les yeux brûlants de colère. Puis, calmement, il ouvrit la porte de la loge, sans cesser de le fixer.

Sécurité.

Un agent posté à l’entrée leva la tête. Fourth désigna Éliott du doigt.

Ce type n’a rien à faire ici. Il vient me harceler dans ma loge privée. Sors-le. Maintenant.

Éliott ricana, mais son rire sonnait creux.

Tu fais ton petit show, c’est mignon. Mais crois-moi, chéri, t’as rien vu. Ce monde, c’est moi qui le fais tourner.

L’agent s’avança, ferme, imposant. Éliott n’insista pas. Il sortit, la tête haute, mais les yeux sombres.

Juste avant de franchir la porte, il lança :

Tu crois que ton Héritier pourra toujours être là pour te sauver ? Regarde bien autour de toi. Ici, je suis roi. Et les rois n’abdiquent pas.

La porte se referma dans un claquement.
Fourth resta un instant figé, le cœur battant trop fort dans sa poitrine. Il prit une grande inspiration. Une. Deux. Trois.

Puis il s’effondra dans le fauteuil de maquillage, les doigts crispés sur l’accoudoir.

Il savait qu’Éliott préparait quelque chose.
Et cette fois, ce serait plus qu’un affront verbal.

*****

Deux jours plus tard, le Grand Palais se transformait en ruche effervescente. Les lumières étaient testées, les tissus repassés, les mannequins préparaient leurs défilés dans un silence quasi religieux entre deux tempêtes. KHAAN clôturait la Fashion Week. Le final serait retransmis en direct, à l’échelle mondiale.

Et dans l’ombre feutrée de cette perfection, Elliott Roussel préparait son coup de théâtre.

Il avait tout orchestré avec la froideur d’un homme convaincu d’être invincible.

C’est ton moment, chuchota-t-il à l’oreille de son complice, un assistant technique de la boîte de prod. Un type nerveux mais facile à acheter.

Au moment du salut final, tu changes le flux. T’affiches le montage, tu modifies les spots pour l’isoler. Je me charge du reste.

— Le montage ?
— Des clichés d’un ancien shooting photo privé, où moi et Fourth étions en couple. Nus sous des draps de satin, entrelacés. Rien d’explicite, mais intimement suggestif. Assez pour provoquer le buzz. Trop pour laisser place au doute.

Le plan était simple :
Créez un effet de sidération. Utilisez la scène comme tribunal. Affichez l’illusion d’un couple retrouvé. Et dans l’élan du moment, embrassez-le. Devant les flashs, les caméras, les sponsors, les hashtags.

Une reconquête déguisée. Un piège étincelant.

Mais ce qu’Éliott ne savait pas, c’est qu’à 10 000 km de là, Gemini Real, dans son bureau de verre et de marbre à Bangkok, avait levé une armée silencieuse.

*****

Depuis des semaines, Gemini avait perçu quelque chose. Une tension étrange chez Fourth à chaque mention de la Fashion Week. Une nervosité, une crispation, des silences.

Et surtout… ces appels ignorés, toujours du même numéro, que Fourth rejetait d’un soupir ou d’un regard noir.
Gemini n’avait rien dit. À l’époque.

Mais il avait retenu le numéro. Et fait discrètement enquêter.

Résultat : Elliott.
L’ex. L'erreur. Le parasite.

Alors Gemini avait envoyé deux hommes de confiance. Pas des gorilles — des silhouettes discrètes, élégantes, présentes sous couvert de faire partie du staff événementiel. Ils étaient dans les coulisses. À proximité. Toujours.

Leur mission : surveiller. Écouter. Informer. Et si nécessaire, intervenir.

Lorsque la veille du défilé, le plus jeune des deux lui envoya ce message codé :

–"Le serpent a bougé. Il prépare une morsure publique. Demande à l’araignée si elle a vu le venin."
Gemini comprit.

Quelques minutes plus tard, il reçut un appel de Woraphon, le manager de Fourth.
Voix tendue. Ton inquiet.

Je… je ne veux pas l’alarmer, mais il y a un spectre démoniaque qui vient de réapparaître dans la vie de mon protégé. Et je ne sais pas comment gérer ça sans tout faire exploser.

Elliott ? demanda Gemini, déjà debout.

— Oui. Et je le sens prêt à tout. Fourth est concentré sur son défilé, il ne veut pas faire de vagues. Il dit qu’il peut gérer. Mais je vois bien que ce type lui draine toute son énergie. Il rôde. Il regarde. Il murmure. Ça pue la manipulation.

Silence.

Puis Gemini répondit calmement :

Continue comme si de rien n’était. Je vais renforcer la surveillance. Et demande aux techniciens de la maison KHAAN de vérifier tout le protocole technique du final. Personnellement. Dis que c’est pour éviter un sabotage extérieur. Utilise la sécurité, si nécessaire.

Et toi ? Tu restes à Bangkok ?

Gemini décrocha un instant son regard de la fenêtre.

Non. Je prends l’avion ce soir. Mais personne ne doit savoir que j’arrive. Pas même Fourth.

Woraphon sourit, soulagé.

Compris. Je vous prépare le terrain.

Gemini raccrocha sans un mot. Il ferma lentement son ordinateur, attrapa sa veste. Derrière lui, les lumières du bureau s’éteignirent une à une.

Dans le ciel de Bangkok, un avion se préparait au décollage.

Dans le cœur de Gemini, il n’y avait plus d’hésitation. Il allait le rejoindre. Le protéger.

Et cette fois, ne plus jamais le laisser seul face aux fantômes.

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