Chapitre VIII

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En se connectant à son compte Facebook, Jacky pris conscience de tout ce qu'il devrait abandonner s'il se décidait à partir. Les réseaux sociaux, les jeux de casse brique… L’accès en ligne à n’importe quelle (dés)information à l’instant T, d’un simple geste vers le fond de sa poche pour en tirer son smartphone... Il lui faudrait accepter de se déconnecter et cela lui semblait insurmontable. En comparaison, les démarches administratives qu'un tel départ impliquait lui semblaient dérisoires. D'autant que l'administration serait bien embêtée pour lui faire parvenir les courriers de rappel... Jacky avait toujours été un peu laxiste sur la paperasse, c'était le cadet de ses soucis.

En revanche, le poids des ans représentait un réel handicap à ses yeux. Quel hurluberlu s'improviserait Globe-trotter à son âge ? Pour commencer, il ne possédait aucune notion de survie en milieu hostile. Jacky s'autorisait néanmoins à rêver. De son point de vue, utopie n’avait jamais rimé avec impossible. À mesure qu’il réfléchissait, la destination s'aiguilla naturellement vers la Guyane, une terre qui l'avait toujours fasciné dans les reportages télévisés. Aller construire une cabane au bord du fleuve, en pleine forêt amazonienne… Ainsi s'esquissait une vague ambition, même s'il doutait de ses capacités. Il lui faudrait demander conseil à Yves. En fin de carrière, l’ancien légionnaire avait été affecté comme instructeur au 3e régiment d'infanterie, entre Kourou et Cayenne. La sonnette retentit à cet instant. Comme un signe du destin, Yves attendait devant la porte.

— Salut ma poule. J'ai ta bonbonne de ratafia de la vendange passée. C'est dans le coffre du 4x4, tu me files un coup de main ?

— Allons-y, j'espère que c'est lourd ! taquina Jacky.

— Assez pour ne pas pouvoir la porter seul sans risquer de se faire mal...

— Ok, recule dans la descente du sous-sol, je vais ouvrir.

Yves exécuta la manœuvre pendant que Jacky descendait l'escalier. Les deux compères hissèrent la bonbonne de trente-quatre litres sur son reposoir, à plus d'un mètre du sol.

— C'est vrai qu'elle fait son poids, la vache ! brailla Jacky haletant. Attends, je soutire une bouteille pour le goûter, tout de même... T'as bien cinq minutes ?

— Oh... même dix si tu veux ! rétorqua Yves avec le sourire.

De retour au rez-de-chaussée, Jacky servit deux Blidas et ils s'installèrent à la table de la cuisine. Ne sachant pas trop par où commencer, Jacky tenta :

— T'as vu le courrier de notre cher ministre du budget, ce matin ?

— Euh... Non, pas encore. C'est plutôt Françoise les paperasses. Pourquoi, c'est grave ?

— Non pas vraiment, juste une goutte de plus dans le vase qui, en ce qui me concerne, était déjà ras-la-gueule. Ça déborde ! grogna Jacky. Je... je crois que je vais partir.

— Partir ? Comment ça, tu déménages ?

— Non, enfin oui mais... Tu sais, ce vieux rêve de tout quitter pour aller vivre en autarcie, je t'en ai déjà parlé.

— Ahhhh... Voilà qui devient intéressant. Ça n'aurait pas un rapport avec le résultat d'hier soir, par hasard ? gloussa Yves.

— Exact ! concéda Jacky. C'est de là qu'est partie ma réflexion. Je n'en peux plus, je quitte le navire.

— Et on peut connaître ta destination ou c'est trop indiscret ?

— La Guyane, justement. C'est pour ça que tu tombes bien !

— Tu sais que tu seras toujours en France ?

— Oui mais en pleine jungle, personne ne viendra m'emmerder avec la réfection de la tour Eiffel ou je ne sais quelle connerie. La conjoncture sera le cadet de mes soucis. Mes seules préoccupations seront de construire un abri, l'entretenir, trouver à manger et à boire. Un retour à l'essentiel, en fait... Si je reste, je vais devenir fou, j’te jure !

— Hum... Comme je te comprends, concéda Yves à son ami.

— Comment ça tu me comprends ? Tu ne trouves pas que c'est de la folie à mon âge ?

— Alors là mon vieux, si tu comptais sur moi pour te raisonner ou cautionner tes fausses excuses, c'est mal me connaître !

— Non mais...

— Mais quoi ? T'as travaillé dehors toute ta vie à remuer la terre. Tu tiens mieux la forme que certains cinquantenaires !

— Merci, c'est gentil. Même si je sais que l'avis d'un ami n'est pas forcément toujours objectif à ce sujet mais admettons... Ça ne résout pas mon principal problème : la survie en milieu hostile.

— Ça c'est un réel problème, en effet, concéda Yves... que nous allons résoudre ensemble. Je me charge de ta formation.

— Comment ça ?

— J'entends par là que je pars avec toi quelques semaines, le temps de te mettre au parfum. Laisse-moi l'annoncer à Françoise mais considère cela comme acquis. En plus, ça tombe pile poil au bon moment pour les vignes. On a fini le liage et on attend l'ébourgeonnage, que Françoise peut éventuellement assurer toute seule. T'inquiète, elle sera ravie quand elle saura que c'est pour la bonne cause...

— C'est moi la bonne cause ?

— Qui d’autre, bougre de couillon ! C'est ce qu'on appelle l'amitié. Tu te souviens, y a une quinzaine d’années, quand notre pressureur nous a lâché en pleine vendange ? T'es venu tous les soirs jusque tard dans la nuit après tes journées chez le père Durieux sans hésiter une seconde, me semble-t-il… Non ?

— C'est pas faux, marmonna Jacky gêné.

— Il faut juste que je sois rentré pour la fleur et le début des traitements car après, la végétation part dans tous les sens et on ne sait plus où donner de la tête, même à deux !

— Je... je ne sais pas trop quoi dire... bafouilla Jacky, la voix pleine d'émotion.

— Ne dis rien et prépare ton paquetage ! vociféra Yves tout sourire.

Jacky se jeta dans les bras de son ami pour une accolade interminable qui en disait plus qu'il n'aurait su le faire avec des mots. Yves reprit :

— Bon, restons pragmatiques. Nous sommes le vingt-quatre avril. Au vu du début de saison, la fleur ne devrait pas être là avant le début du mois de juin. Je compte fin mai pour être sûr et ne pas laisser Françoise en galère. Ça nous laisse cinq semaines. Il nous faudra quelques jours à Cayenne pour acheter du matos, des cartes, tout ça... J'ai encore quelques contacts. Pendant ce temps, nous étudierons ensemble les différentes possibilités pour ton futur camp. Ça nous laisse environ cinq semaines à compter d'aujourd'hui. En combien de temps penses-tu pouvoir être prêt à partir ?

— Euhh... Je ne sais pas trop, hésita Jacky pris au dépourvu. Une quinzaine de jours ?

— C’est trop ! Va pour une semaine, pas plus… rétorqua Yves avec entrain. Bon, il est midi passé, commence par chercher deux vols pour le début de semaine prochaine, moi je file annoncer la nouvelle à Françoise. Tu viens dîner ce soir à la maison ? On fêtera ça comme il se doit !

Yves le laissa ainsi, partagé entre excitation et stupéfaction. Jacky lui avait demandé conseil à propos d’un vague projet de départ et voilà que son voyage était presque bouclé. Nul doute que la destination avait participé à l'enthousiasme de l’ancien béret vert, mais pas autant les liens qui unissaient les deux amis.

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