Chapitre I : Léo
DRIIIIIING !
Le hurlement de mon réveil me tire brutalement du sommeil, comme chaque matin. Lundi 12 octobre 2015, 6h30. Une date ordinaire pour le monde entier, mais pour moi, un nouveau jour à redouter.
J'étends le bras et écrase d'un coup sec le bouton qui met fin à cette torture sonore. Le silence qui s'installe est presque apaisant. C'est dans ces moments de vide, juste avant de commencer la journée, que je me permets de ne rien faire. Juste respirer.
Je fixe le mur devant moi, ce papier peint aux kanjis japonais que je connais par cœur. Ma console dort sur l'étagère. Même pas envie d'y toucher ces derniers temps. Encore quelques minutes avant d'affronter le lycée.
Je m'appelle Léo, j'ai seize ans depuis trois semaines, et je déteste ma vie.
Ma respiration s'accélère déjà. Cette boule familière dans mon estomac, cette nausée. Je pourrais faire semblant d'être malade, mais ma mère ne serait pas dupe. Je repousse ma couette. Rester au lit ne ferait que retarder l'inévitable.
Je m'habille en mode camouflage. T-shirt gris, jean noir, sweat à capuche. Mon armure. J'évite le miroir – je connais déjà ce que j'y verrais.
Le plancher craque sous mes pas. Dans la cuisine, ma mère prépare son café, téléphone en main. Depuis le départ de mon père, elle travaille sans relâche. Les cernes sous ses yeux trahissent ses nuits agitées.
- Bonjour, mon chéri. Bien dormi ?
- Mmh.
Je n'ai pas la force d'engager une vraie conversation. Je prends mon sac, vérifie mes livres.
- Tu rentres directement après les cours ?
- Oui. À ce soir.
La porte se referme derrière moi. Sept minutes pour rejoindre le lycée.
L'air frais d'octobre me gifle. Chaque pas devient plus lourd. Mon cœur bat plus fort, mes mains deviennent moites. Les symptômes habituels.
Je m'arrête, respire profondément. Un, deux, trois. Technique de la psychologue scolaire, la seule séance à laquelle j'ai assisté l'année dernière. Je n'y suis jamais retourné, car Alex avait appris ma visite et m'avait appelé "le dingue" pendant des semaines.
Le lycée apparaît au détour d'une rue. L'antre de toutes mes angoisses.
Je repère Alex et sa bande près du préau, riant autour d'un téléphone. Son compte Instagram, "AlexFitness", lui a donné un statut particulier – 20 000 abonnés et une arrogance à toute épreuve. Je remonte ma capuche, longe les murs. Stratégie numéro un : se faire oublier.
Arrivé dans le couloir bondé, je respire enfin normalement.
Je me dirige vers la salle de français, notre premier cours de la journée. Une boule se forme de nouveau dans mon estomac. Alex sera là – il suit la même filière que moi. Pire encore, il est assis juste derrière moi, une configuration qui me met constamment sur le qui-vive.
Je sens la présence d'Alex avant même de l'entendre. Un parfum coûteux, un froissement de vêtements, un rire étouffé avec ses amis. Je garde les yeux fixés sur mon bureau, sortant méthodiquement mes affaires, m'efforçant de respirer normalement.
Mme Lévy entre dans la salle, ses talons claquant sur le sol avec autorité. Grande et mince, les cheveux bruns attachés en chignon strict, elle est nouvelle cette année. Elle tente de s'imposer par un mélange de sévérité et de passion pour sa matière. Je l'aime bien, malgré tout. Elle a parfois des regards bienveillants à mon égard.
- Bonjour à tous, lance-t-elle en posant son sac sur le bureau. « J'espère que vous avez passé un bon week-end. Aujourd'hui, nous continuons notre étude du Bourgeois gentilhomme. »
Je sors mon livre et l'ouvre à la page indiquée. Le français n'est pas ma matière préférée, mais j'aime bien Molière. Il y a quelque chose de réconfortant dans ces histoires où les prétentieux et les méchants finissent toujours par être ridiculisés. Si seulement la vie réelle fonctionnait ainsi.
Mme Lévy commence à lire un passage avec enthousiasme. Sa voix donne vie aux mots de Molière. Je me laisse porter, oubliant presque où je suis, qui je suis.
- Monsieur Jourdain : Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela.
Un léger rire parcourt la classe. Même moi, je souris.
C'est alors qu'une douleur soudaine me fait sursauter. Quelque chose de pointu s'enfonce dans mon dos, juste entre mes omoplates. La pointe d'un compas. Ce n'est pas la première fois.
Je me raidis, retenant mon souffle.
- Tout va bien, Léo ? demande Mme Lévy, interrompue dans sa lecture.
Je sens tous ces regards peser sur moi comme des projecteurs.
- Oui, madame. Désolé, je murmure, me tassant sur ma chaise.
Elle me regarde un instant, puis reprend sa lecture. Je reste tendu, anticipant la prochaine piqûre.
Derrière moi, j'entends le léger ricanement d'Alex.
Signaler ce qu'il me fait ne ferait qu'empirer les choses – je l'ai appris à mes dépens. La dernière fois que j'avais osé me plaindre à un professeur, j'étais devenu "la balance" pendant des semaines.
Je tente de me perdre à nouveau dans les mots de Molière, mais c'est peine perdue. Mon corps est en alerte, mes muscles tendus.
Quelques minutes passent, et je commence presque à croire que peut-être Alex s'est lassé. C'est alors que la pointe du compas s'enfonce à nouveau, plus profondément cette fois. La douleur me traverse. Je ne peux retenir un gémissement de surprise.
- Léo, qu'est-ce qui se passe ? Mme Lévy s'interrompt à nouveau, visiblement agacée cette fois.
Je voudrais parler mais les mots ne sortent pas.
- Je...
- Il vient de se réveiller en sursaut ! s'exclame Laurine, assise à l'autre bout de la salle. Son ton moqueur déclenche immédiatement l'hilarité générale.
Une bouffée de chaleur m'envahit.
Mme Lévy frappe son bureau du plat de la main, faisant sursauter plusieurs élèves.
- Ça suffit maintenant ! Sa voix claque comme un fouet. « Il n'y a rien de drôle. »
Elle tente de reprendre le contrôle, mais le mal est fait. Je me sens exposé, vulnérable.
Je tente de me rasseoir correctement, de retrouver un semblant de dignité. C'est alors que je réalise que ma chaise n'est plus là. Alex l'a tirée en arrière pendant que j'étais debout.
Je bascule dans le vide, une fraction de seconde de terreur pure avant d'atterrir lourdement sur le sol carrelé. Ma trousse, jusque là posée sur la table, suit le mouvement et répand son contenu – stylos, règle, effaceur, crayons – dans un fracas retentissant.
Les rires redoublent d'intensité. Je reste là, au sol, momentanément incapable de bouger.
- SILENCE ! crie Mme Lévy, mais sa voix semble venir de très loin.
Dans un brouillard, j'entends les commentaires qui fusent autour de moi.
- Bah alors Léo tu tiens pas debout !?
- Oui, arrête de déranger le cours ! On aimerait suivre, nous !
- Léo, ça suffit ! La voix de Mme Lévy claque à nouveau. « Sors immédiatement ! »
Je la fixe, incrédule. Elle me met à la porte ? Moi ? Pour quel motif ?
Enfin bon… À quoi bon protester ? Si je m'explique, Alex me le fera payer encore plus.
Je ramasse mes affaires éparpillées, le visage brûlant de honte, évitant tout contact visuel. Chaque geste est une torture sous les ricanements et les chuchotements qui m'accompagnent.
Je quitte la salle, tête baissée, poursuivi par les moqueries que même la porte refermée ne parvient pas à étouffer. Dans le couloir désert, je m'adosse au mur et ferme les yeux, luttant contre les larmes qui menacent de déborder.
Comment je vais tenir jusqu'à la fin de l'année ?
Respirations profondes. Une, deux, trois. Je ne leur donnerai pas cette satisfaction. Je ne pleurerai pas. Pas maintenant. Pas ici.
Après quelques instants, je me dirige vers mon refuge habituel – les toilettes du deuxième étage, rarement fréquentées. Là, je m'enferme dans une cabine et m'assieds sur la cuvette fermée.
C'est seulement alors, dans la solitude, que je laisse les larmes couler. Pathétique.
La sonnerie me tire de mon abattement. Je me passe de l'eau sur le visage et sors des toilettes. Il faut affronter le cours suivant. Histoire avec Mme Gauthier. Au moins, Alex n'est pas dans ce cours-là. Petit répit dans une journée qui s'annonce interminable.
Le cours d'Histoire avec Mme Gauthier agit comme un baume. Elle raconte le passé avec énergie, captivant même les plus désintéressés. Aujourd'hui un cours sur Napoléon.
- Contrairement à l'idée reçue, Napoléon n'était pas petit. Avec son mètre soixante-neuf, il était au-dessus de la moyenne ! explique-t-elle en arpentant la salle.
Ces détails me fascinent. J'aime ces histoires qui renversent les perceptions. Peut-être parce que je rêve que la mienne connaisse un jour le même sort.
Pendant ces cinquante minutes, je réussis presque à oublier l'humiliation du cours précédent. Presque. Le ricanement d'un élève à l'autre bout de la classe suffit à me faire sursauter.
À la fin du cours, je range lentement mes affaires, attendant que la plupart des élèves soient sortis avant de me lever.
Mais au moment de quitter la salle, Mme Gauthier m'interpelle.
- Léo, tu peux rester une minute ?
Mon cœur s'accélère.
Elle attend que le dernier élève sorte avant de parler, sa voix remarquablement plus douce que d'habitude.
- J'ai croisé Mme Lévy. Ce qui s'est passé ce matin... ce n'était pas ta faute, n'est-ce pas ?
Je baisse les yeux. Comment expliquer sans devenir "la balance" ?
- C'est... compliqué.
Elle soupire.
- Tu sais que tu peux venir nous parler si tu as des problèmes ?
J'acquiesce, sachant que je n'en ferai rien.
- Je vais bien, madame. C'était juste un accident.
- Si tu le dis… tu peux y aller.
Je fuis presque de la salle, le visage rouge jusqu'aux oreilles.
À midi, la cantine représente un véritable champ de mines social. Des tablées entières de territoire hostile, des regards moqueurs, des chuchotements à mon passage. Je récupère mon plateau et scanne rapidement la salle à la recherche d'une place où je serai relativement tranquille.
Table du fond dans le coin à gauche. Personne. Je m'y dirige, tête baissée, évitant soigneusement le chemin qui passerait devant Alex et sa cour.
- Eh, Léo, ça va rien de cassé après ta chute !?
Sa voix porte à travers toute la cantine. Plusieurs têtes se tournent vers moi, certains rires fusent. Mes mains deviennent moites, mais je continue d'avancer comme si je n'avais rien entendu. Ne pas réagir. Ne jamais montrer que ça atteint.
Je m'installe à ma table, dos au reste de la salle.
J'observe le contenu de mon plateau. Hachis parmentier, salade verte, yaourt. En temps normal, j'aurais fini mon plateau sans problème. Mais aujourd'hui, la simple idée de manger devant tout le monde me donne la nausée.
Une fille passe près de ma table et fait semblant de trébucher, renversant délibérément un peu d'eau sur mon plateau.
- Oups, désolée ! lance-t-elle avec un sourire qui n'a rien de désolé, avant de rejoindre sa table où ses amies l'accueillent avec des rires complices.
Je n'ai même plus la force de réagir. Je repousse simplement mon plateau et sors un livre de mon sac. Le Chevalier à l'armure rouillée. Un roman que j'ai déjà lu plusieurs fois, l'histoire d'un chevalier prisonnier de son armure qui doit apprendre à s'en libérer.
Je m'immerge dans l'histoire, laissant le brouhaha de la cantine s'estomper autour de moi. Pendant quelques minutes, je ne suis plus le gros de service, le souffre-douleur du lycée. Je suis ailleurs.
Cette bulle ne dure pas longtemps. Un plateau s'abat brutalement sur ma table, me faisant sursauter. Je lève les yeux pour découvrir Sarah, qui s'installe face à moi sans demander la permission.
Sarah. Ni vraiment populaire, ni vraiment exclue. Une fille discrète, plutôt jolie, qui semble être amie avec tout le monde. J’ai eu quelquefois l’occasion d’échanger avec elle lors de travaux pratiques de SVT, mais rien de plus.
- Salut, lance-t-elle simplement en commençant à manger.
- Salut.
Personne ne s'assoit jamais avec moi.
Elle désigne mon livre du menton.
- Qu'est-ce que tu lis ?
Je lui montre la couverture.
- C'est bien ?
- Pas mal.
Elle hoche la tête et continue de manger.
- J'ai vu ce qui s'est passé en français ce matin. C'était vraiment nul de la part d'Alex.
- Vous aviez tous l’air de trouver ça plutôt marrant.
- Je n'ai pas rigolé. Je pense même qu'Alex est un crétin et qu'il n'aurait pas dû te faire ça.
Je la regarde sans répondre. Qu'est-ce qu'elle veut ?
Elle pique sa fourchette dans son hachis, comme si ma réaction ne la perturbait pas.
- Tu avais l'air triste après cet incident. Je voulais juste voir si ça allait.
- C'est bon.
Un silence.
- T’aimes bien l’art…commence-t-elle à dire avant que je l'interrompe.
- Tu devrais peut-être pas t'afficher avec moi.
- Pourquoi ?
- Que vont dire les gens de toi…
Elle lève les yeux au ciel.
- Sérieusement ? C’est ça qui te préoccupe ? On n’est pas dans une série américaine.
Un faible sourire se dessine sur mes lèvres malgré moi.
- Qu'est-ce que tu fais après les cours aujourd'hui ?
La question me prend au dépourvu.
- Euh... rien. Je rentre chez moi.
- Ça te dirait qu'on aille faire un tour au parc Monmartel ? Il y a une expo de photos en plein air que je voulais voir.
Je la fixe, complètement déstabilisé. Est-ce une invitation ? Une vraie invitation ? Ou un piège ?
- Pourquoi ?
- Pourquoi pas ?
Je cherche un signe d'hésitation, de duplicité dans son regard. Mais elle semble... sincère.
- D'accord.
- Super ! On se retrouve à la sortie à 16h30.
La sonnerie retentit, signalant la fin de la pause déjeuner. Sarah se lève, prend son plateau, et avant de partir, m'adresse un sourire – un vrai sourire.
Je reste là, abasourdi, mon livre oublié sur la table. Je viens vraiment d'accepter un rendez-vous ? Avec une fille ? Une fille qui ne semble pas me mépriser ?
Un étrange sentiment monte en moi – quelque chose que je n'ai pas ressenti depuis longtemps. De l'espoir.
Les cours de l'après-midi passent dans un brouillard. Mais aujourd'hui, quelque chose occupe mon esprit – Sarah, le parc, cette invitation qui illumine ma journée.
Quand la dernière sonnerie retentit enfin, je range mes affaires avec un empressement inhabituel. D'habitude, je traîne intentionnellement, attendant que les couloirs se vident pour éviter les bousculades et les remarques. Mais aujourd'hui, j'ai un rendez-vous.
Je me dirige vers la sortie, le cœur battant. Et si elle ne vient pas ? Et si c'est un piège ?
En approchant du portail, je ralentis, scrutant la foule d'élèves qui se disperse. Pas de Sarah. Mon estomac se noue.
- Léo !
Je me retourne pour la voir venir vers moi, ses cheveux bruns volant derrière elle. Elle tient un classeur contre sa poitrine, légèrement essoufflée.
- Désolée, la prof de bio voulait me parler de l'exposé.
Le soulagement m'envahit, si intense qu'il me donne presque le vertige.
- Pas de problème, rétorqué-je, incapable de contenir un sourire.
Nous prenons la direction du parc, marchant côte à côte dans un silence d'abord un peu gêné. C'est étrange de quitter le lycée avec quelqu'un. D'habitude, je fais seul le trajet jusqu'à chez moi.
- Alors, tu vis à Brunoy depuis longtemps ?
- Depuis toujours. Ma mère est née ici. Et toi ?
- On a emménagé l'année dernière. Mon père a été muté. Avant, on était à Bordeaux.
La conversation s'anime progressivement. Je découvre qu'elle aime la photographie, qu'elle joue du violon depuis ses huit ans, qu'elle a une petite sœur de sept ans qui l'exaspère autant qu'elle l'adore. Des détails ordinaires qui me fascinent.
- J'ai commencé une chaîne YouTube, tu sais. Je fais des reprises de chansons. Je n'ai pas beaucoup d'abonnés pour l'instant, mais c'est amusant.
- Tu chantes ?
- Oui. Attention je suis loin d’être une pro, mais j'aime ça.
Elle parle de sa passion avec une lueur dans les yeux que j'envie.
Au parc Monmartel, nous déambulons entre les panneaux de l'exposition. Des portraits en noir et blanc, chaque ride racontant une histoire.
- C'est beau, tu ne trouves pas ? me demande Sarah devant la photo d'une vieille femme au sourire lumineux.
Je ne regarde pas la photo. Je l'observe elle, son profil attentif, ses yeux brillants.
Nous nous asseyons finalement sur un banc, sous un grand chêne aux feuilles dorées par l'automne. Le soleil décline doucement, teintant le ciel de nuances orangées.
- Merci, réponds-je spontanément.
- Pour quoi ?
- Pour... pour m'avoir invité.
Elle détourne le regard, soudain gênée.
- Tu n'as pas à me remercier. Je voulais juste apprendre à te connaître.
Le silence s'installe entre nous, mais c'est un silence confortable cette fois. Je me sens en paix.
- Je devrais rentrer, lance-t-elle finalement en consultant son téléphone. « Je dois aider ma mère pour le dîner. »
- Je te raccompagne ? proposé-je, surpris par ma propre audace.
Elle accepte avec un sourire. Sur le chemin du retour, nos mains se frôlent plusieurs fois, envoyant des décharges électriques le long de mon bras. Je n'ose pas saisir la sienne, mais l'envie est là.
Nous arrivons devant chez elle, une jolie maison avec un petit jardin bien entretenu.
- C'était sympa, affirme-t-elle, s'arrêtant devant le portail. « On pourrait refaire ça. »
Mon cœur s'emballe.
- Ouais pourquoi pas !
- Je peux avoir ton numéro ?
Elle sort son téléphone de sa poche.
- Comme ça, on pourra se tenir au courant.
J'hésite une fraction de seconde, mais il y a cette lueur dans ses yeux. Je m’exécute, choisissant pour une fois de faire confiance.
- À demain, alors.
Elle agite la main et disparaît dans sa maison.
- À demain, murmuré-je, bien qu'elle ne puisse plus m'entendre.
Je reprends le chemin de chez moi, une étrange légèreté dans les pas. Pour la première fois depuis des mois, je me sens presque... normal.
Pour rentrer, je longe l'Yerres, cette petite rivière vaseuse à la couleur verdâtre peu engageante. Des oies traversent parfois la route en file indienne, faisant râler les automobilistes obligés de s'arrêter. Aujourd'hui, leur démarche impérieuse me fait presque rire. Elles ont l'air si sûres d'elles.
Ma maison se trouve au sommet de la rue de Villecresnes, une pente ardue qui d'habitude m'essouffle. Mais aujourd'hui, je la gravis presque sans m'en rendre compte, porté par cette bulle de bien-être inattendue.
Dans ma chambre, je pose mon sac sur le tas de coussins et m'affale sur mon lit. Je fixe le plafond, rejouant mentalement chaque moment de l'après-midi. Les sourires de Sarah, ses paroles, la façon dont le soleil jouait dans ses cheveux.
Mon téléphone vibre. Un message.
Je le saisis, le cœur battant, m'attendant à voir le nom de Sarah.
C'est bien elle. Mon cœur fait un bond joyeux, puis s'arrête net quand je lis le message.
“Je suis désolée.“
Trois mots, simples, inquiétants. Pourquoi s'excuse-t-elle ?
Avant que je ne puisse répondre, mon téléphone vibre à nouveau. Un autre message, d'un numéro que je ne connais pas.
“Salut Léo ! Ça va ? j’ai récupéré ton num auprès de Sarah, je voulais trop te montrer ma vidéo.“
Un lien suit. Saisi d'un pressentiment terrible, je clique dessus.
C'est une vidéo postée sur Instagram par Alex. Ma chute en cours de français, filmée au ralenti, avec une musique ridicule en fond. Le titre : « La baleine échouée ». Déjà des dizaines de likes et de commentaires moqueurs.
Mon estomac se noue douloureusement. L'humiliation du matin me frappe de nouveau avec une force décuplée. Elle n'est plus confinée à la salle de classe – elle est maintenant visible par tous, partageable à l'infini, immortalisée sur internet.
Je clique sur les commentaires. Je regrette aussitôt.
“Le bâtiment n’a pas tremblé ?”
“Il vient d’où ce carrelage, il est super solide !”
“Impressionnantes, les chaises pour le supporter sont en béton ou quoi ?”
Je sens les larmes me monter aux yeux, brûlantes de rage et d'humiliation. Sarah m’a trahi. Comment ai-je pu croire qu’elle pouvait sincèrement s'intéresser à moi ?
Les commentaires continuent d'affluer. Je finis par éteindre mon téléphone, incapable de supporter davantage.
Les larmes coulent librement maintenant. Je me recroqueville sur mon lit, serrant mon oreiller contre moi.
Les heures passent. À un moment, ma mère frappe à ma porte, m'appelle pour dîner. Je prétexte un mal de tête. Je ne veux voir personne, parler à personne. Je veux juste que tout s'arrête.
Elle n’insiste pas.
Le lendemain matin, je me traîne jusqu'au lycée comme un condamné à l'échafaud. Mes yeux sont rouges et gonflés, mon corps entier semble peser une tonne. J'ai rallumé mon téléphone pour voir si Sarah avait envoyé autre chose que ces trois mots. Évidemment, pas de messages.
En entrant dans la cour, j'entends immédiatement les ricanements. Des élèves que je connais à peine me pointent du doigt, mimant une chute, se tordant de rire. La vidéo a fait le tour du lycée.
J'avance la tête baissée, essayant de me rendre invisible.
C'est alors que je la vois. Sarah, postée près de l'entrée du bâtiment principal, l'air misérable. Quand nos regards se croisent, elle a l'air de vouloir disparaître sous terre.
Une soudaine bouffée de rage m'envahit. Sans réfléchir, je marche droit vers elle.
- Pourquoi ? demandé-je simplement une fois en face d'elle.
Elle baisse les yeux, incapable de soutenir mon regard.
- Je suis désolée, murmure-t-elle, répétant les mots de son message. « Il a promis de s'abonner à ma chaîne YouTube et de la partager avec tous ses abonnés Insta... »
Je n'en crois pas mes oreilles. Toute cette souffrance, pour quelques abonnés ?
- Mais j’étais sincère hier, j’ai vraiment apprécié notre sortie au parc.
Je l'agrippe par les épaules, pas violemment, mais fermement.
- Et alors ? Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Maintenant, même à la maison je verrai son nom ou celui de ses potes, sifflé-je entre mes dents.
- Hé, le gros ! On touche pas aux filles !
La voix d'Alex retentit derrière moi, forte et assurée.
Je me fige. Une foule se forme rapidement autour de nous.
- Lâche-la tout de suite, ordonne Alex, s'approchant d'un pas conquérant.
Je relâche Sarah et me retourne pour faire face à Alex. Pour une fois, je ne vais pas m'écraser.
- Quoi !? T'as un problème ?, dis-je, surpris par la fermeté de ma propre voix.
- Oh, tu joues les durs maintenant ? ricane Alex, réduisant encore la distance entre nous. « Tu crois quoi ? Je te mets au sol quand je veux, c'est clair ? »
- Je…
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Le poing d'Alex s'écrase sur mon visage avec une force qui me projette en arrière. La douleur explose dans ma mâchoire, vive et brutale.
Sonné, il en profite pour me faire basculer. Je chute lourdement sur le sol. Des cris et des exclamations s'élèvent autour de nous, mais personne n'intervient.
Alex, dominant de toute sa hauteur, me rappelle à quel point il est plus fort que moi.
- Tu as ce que tu mérites , déclare-t-il, provoquant une vague d'acclamations.
Étendu sur le sol, le goût métallique du sang dans la bouche, je le regarde s'éloigner, entouré de sa cour d'admirateurs.
Sarah se propose de m'aider à me relever, mais je la repousse.
Le spectacle est terminé et la foule se disperse progressivement.
Un surveillant finit par arriver.
- Que se passe-t-il ici ? demande-t-il, me tendant une main pour me redresser.
Je ne réponds pas.
- Tu devrais aller à l'infirmerie, me conseille-t-il, inquiet de ma lèvre enflée.
- Non, c’est bon je préfère rentrer chez moi.
Je m’essuie le coin de la lèvre pour retirer le sang, je ramasse mon sac et me dirige vers la sortie. J'ai dépassé mes limites. Ce n'est plus supportable. Pas un jour de plus dans cet enfer.
Je marche sans but, l'esprit vide, le corps engourdi par une douleur qui dépasse le simple mal physique. Où aller ? La maison n'est pas une option – ma mère poserait des questions auxquelles je n'ai pas la force de répondre.
Mes pas me mènent, presque malgré moi, vers l'Yerres. Je m'arrête sur le pont qui l'enjambe. À cette heure-ci, l'endroit est désert.
Je m'approche du parapet et regarde l'eau vaseuse en contrebas. La rivière est calme, presque figée.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Encore. Il n'a pas cessé depuis que j'ai quitté le lycée. Je le sors, les mains tremblantes. Une notification s'affiche sur l'écran : "Vous avez été mentionné dans une nouvelle vidéo". Je n'ai pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'elle contient.
Une vague de colère, de honte et de dégoût me submerge. D'un geste brusque, je lance le téléphone par-dessus le parapet. Il décrit une courbe parfaite avant de disparaître dans l'eau avec un "plouf" à peine audible. Un instant de satisfaction, vite remplacé par le vide.
Je monte sur le muret en pierre, m'asseyant au bord, les jambes pendantes dans le vide. Quinze mètres plus bas, la berge caillouteuse attend. Ce serait si simple de se laisser glisser, de tout laisser derrière.
Le vent caresse mon visage, séchant les larmes que je n'ai même pas conscience de verser. Les rayons du soleil réchauffent ma peau meurtrie.
- Ce serait si simple..., murmuré-je pour moi-même.
- Que fais-tu, mon garçon ? demande une voix mature derrière moi.
Je faillis perdre l'équilibre sous l'effet de la surprise. En me retournant légèrement, j'aperçois une femme blonde vêtue d'un long manteau noir qui s'approche doucement de moi, ses talons claquant sur le bitume. Elle paraît étrangement décalée avec son ombrelle noire au-dessus de la tête.
- C'est dangereux de s'asseoir ainsi, remarque-t-elle d'une voix douce mais ferme.
Je hausse les épaules, sans me retourner complètement.
- Pourquoi avoir jeté ton téléphone dans la rivière ?
- Qu’est ce que ça peut vous faire ?
- Tu as l’air triste et un enfant de ton âge devrait être en cours à cette heure-ci. Le ton de sa voix a changé, devenant presque mélodieux. « Si ton lycée ne te plaît plus, que dirais-tu de rejoindre mon école ? Ce serait un nouveau départ pour toi. »
Je me tourne vers elle, intrigué malgré moi, mais aussitôt méfiant.
- Un nouveau départ ? Qu'est-ce que ça changerait ? Le résultat sera le même.
Je baisse les yeux vers mon corps, que j'ai appris à détester.
- Tu te trompes mon garçon, mon école n’a rien à voir avec les lycées que tu connais. C’est un endroit spécial où tous ont vécu des expériences difficiles.
D'autres comme moi... d’autres adolescents harcelés ?
- A l’Académie du Cœur Sacré, tu apprendras à devenir la meilleure version de toi-même.
L'Académie du Cœur Sacré... c'est quoi, ce truc !? Je n'en ai jamais entendu parler.
- Elle se trouve où cette école ? Elle est loin d’ici ?
- Plutôt oui, elle se trouve dans un endroit secret. Je ne peux pas trop en dire, mais je peux t’assurer qu’une nouvelle vie t’attend !
Je l'observe plus attentivement. Grande, blonde avec des boucles qui s'échappent d'un large chapeau noir à bord plat, du genre qu'on porte aux enterrements. Un monocle brille à son œil gauche. Un long manteau noir descend jusqu'à ses bottes. Et cette ombrelle, elle aussi noire, qu'elle tient ouverte au-dessus d'elle alors que le chapeau la protège déjà du soleil.
- Qui êtes-vous ? demandé-je, partagé entre méfiance et fascination.
- Clotilde, une femme ordinaire qui recrute des enfants voués à devenir extraordinaires, répond-elle en inclinant légèrement la tête.
Dans la bouche de n'importe qui d'autre – ma mère, un professeur – ces mots m'auraient semblé vides voire risibles. Pourtant, venant de cette étrange inconnue, ils résonnent différemment.
À ma grande surprise, la dame en noir grimpe agilement sur le muret. Elle s'approche de moi et tend sa main gantée vers mon visage, effleurant ma joue meurtrie par le coup d'Alex.
- Je vois qui tu es vraiment Léo et surtout qui tu vas devenir !
Je tressaille en l'entendant prononcer mon nom. L'ai-je mentionné ? Je ne m'en souviens pas.
Elle me tend la main avec un sourire.
- Fais-moi confiance.
J’ai beau douter de toute son histoire, je n’ai pas vraiment grand chose à perdre…
Je tends la main, elle la saisit et la serre fermement. Sa peau, même à travers le gant, dégage une chaleur réconfortante qui se répand dans tout mon corps.
C'est alors que mon regard se pose sur un collier ambré autour de son cou. Je ne l'avais pas remarqué jusqu'à présent, mais maintenant je ne vois plus que lui. Il brille de mille éclats, comme s'il captait et amplifiait la lumière du soleil. Mais il y a plus - la pierre semble posséder sa propre énergie, une lueur qui vibre doucement.
Mes yeux ne s'en décrochent plus. La pierre réagit à mon regard, son éclat s'intensifiant. Une douce chaleur émane de la gemme. Une étrange attraction s'empare de moi.
Elle ferme son ombrelle d'un geste fluide. Sans lâcher ma main, elle me tire vers elle avec une force surprenante. Avant que je puisse réagir, je me retrouve contre elle, enveloppé dans son étrange manteau noir dont le tissu semble anormalement fluide sous mes doigts.
Une odeur de lilas et d'ambre m'enveloppe. J'inspire profondément, et dans cette fragrance, il me semble percevoir des notes impossibles - forêt après la pluie, feu de cheminée en hiver, pages de livres anciens.
- N'aie pas peur, souffle-t-elle à mon oreille.
Sa voix a changé, plus profonde, presque musicale. Le collier contre ma joue devient de plus en plus chaud, d'une chaleur agréable qui se diffuse en moi.
Je sens le muret disparaître sous mes pieds. Au lieu de la chute que j'attends, j'ai l'impression de flotter. Le manteau nous enveloppe tous les deux comme un cocon d'ombre.
- Ferme les yeux.
J'obéis. Une lumière ambrée intense filtre au travers de mes paupières, émanant du collier qui pulse contre ma peau. Je perçois son rythme, comme un second cœur battant avec le mien.
Un étrange picotement parcourt ma peau. Je me sens léger, l'esprit libéré. Le poids de la honte, de la douleur - tout s'évapore.
Le monde que je connais s'efface peu à peu. Des images fugaces traversent mon esprit — des paysages inconnus, des visages familiers que je n'ai jamais vus, des couleurs plus vibrantes que tout ce que j'ai connu.
Pour la première fois depuis des mois, je me sens entier.
Quelque part, tout au fond, je sens que rien ne sera plus jamais comme avant.

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